HERPES THEOLOGAL

En ces temps de pandémie, de confinement, de couvre-feu et de déprime, voici un conte drolatique (à la Balzac) où il est question de la pandémie herpétique. L'herpès est un virus millénaire qui faisait déjà des ravages dans la Grèce antique. Il se réactive périodiquement provoquant des épidémies comme celle des années 80 qui toucha surtout les États-Unis et l'Europe occidentale.


   

Herpès  Théologal

cactus

    "Apparemment, on ne se débarrasse pas facilement du virus théologique que l'on a dans le sang. Voici, tout à coup, une violente récidive..."

   (Thomas Mann, Doktor Faustus)

 

 

Comme Son Éminence l’aura compris, mon admiration pour le grand écrivain allemand cité ici en exergue est profonde, inébranlable et, c’est un devoir et un honneur de l’ajouter, insurpassable. C’est ce que j’affirmais, vibrant d’émotion, à Martin Flinker, son ami personnel, vénérable vieillard qui vend livres et revues allemandes dans une librairie labyrinthique, Quai des Orfèvres, entre le Pont Neuf et le Pont Saint Michel, à deux pas du studio où je rédige ce testament.

 “Ja, natürlich habe ich Das Buch der Wandlungen!” s’exclama-t-il, lorsque je lui fis part de mon désir d’acquérir le Yi-King, Le Livre des Changements, oracle chinois plusieurs fois millénaire. Mais, soupçonnant sans doute ma modeste connaissance de sa magnifique et -ô combien- plus que parfaite langue allemande, il poursuivit la conversation en français, idiome d’utilité strictement domestique, ordinaire, inférieure pour ainsi dire. Je gravis derrière lui de minuscules escaliers et me faufilai entre des étagères surchargées de livres, tout en répondant à ses questions sur l’origine de mon intérêt pour Le Livre des Changements et sur mon idée singulière de vouloir m’en servir pour affronter (car c’est bien le mot juste et non pas lire ou relire) Doktor Faustus, la dernière œuvre de notre défunte idole commune. En vérité (et j’apporte cette précision immédiatement, avant que la confusion ne gagne le lecteur encore non infecté), ce n’est pas contre la matérialité du texte sublime de Doktor Faustus que je mène un combat désespéré, mais bien contre l’Esprit Malin qui s’exhale de ses chapitres, aussi harmonieux que mathématiques et musicaux (tellement “alemanes”, devrais-je dire, en extrayant ce mot de ma pauvre langue maternelle, le castillan). Bien entendu, comme je l’assurai à un Herr Flinker frappé de stupeur, je ne critiquerai point une œuvre dont la majesté et la beauté immaculée sont indiscutables, et mon intention n’est pas, ni ne doit être -que Méphistophélès m’en garde !- d’accuser le Divin Écrivain d’avoir flirté avec le Mauvais. Non. Mon unique objectif, le seul, est celui de révéler une petite mais pourtant capitale découverte dont, plus par fatalité que par destin, je suis à la fois le responsable et la victime : non seulement le Génial Romancier entretint des rapports avec le Démon dans la stratosphère raréfiée de sa fantaisie, mais il livra également le combat contre lui, le Malin, dans la rudesse même de sa vie quotidienne !

 “Warum ? Las páginas de Doktor Faustus huelen a azufre? ” me demanda Herr Martin Flinker en espagnol, voulant peut-être rendre un charitable hommage à mon ascendance hispanique. Je restai muet, pétrifié face à ce que je ressentis comme une irrévérence intolérable envers le plus grand des écrivains contemporains, mais je me rappelai aussitôt le lien d’amitié, plutôt contradictoire, qui unissait le vieux libraire juif à celui que je me permettrai d’appeler, désormais, “le Maître Inimitable”. Je pardonnai donc une ironie laquelle, à ne pas en douter, n'exprimait rien d’autre que le désir du libraire d’exhiber son lien privilégié avec Lui, l’Immortel Romancier. Feignant, par conséquent, n’avoir point entendu son insolente remarque, je laissai Herr Flinker chercher sur les rayonnages.

 Comment aurais-je pu lui confier un secret dont aujourd’hui seulement, juste avant de me donner la mort, je suis en mesure de communiquer quelques indices à mon lecteur anonyme et (je l’espère) encore sain ? Comment révéler à ce petit vieux la terrible réalité, à savoir, alors que j’étais en train de lire la page 840 du Tome 1 des Œuvres Complètes du très méritant et excellent Prix Nobel de Littérature 1929, chapitre XXXIV, au moment précis où je lisais la phrase qui sert d’exergue et de justification à ce testament, une inquiétante démangeaison se manifesta entre mes cuisses, à l’endroit où pend l’inénarrable membre viril ? Mais, avant d’aller plus loin, je dois à mon éventuelle lectrice (car qui peut m’assurer que le Juge chargé de lire ces pages sera un homme ?) quelques excuses et avertissements.

 Je ne suis pas, à proprement parler, un obsédé sexuel. Si je me vois dans l’obligation de faire allusion au sexe (au sexe masculin, naturellement, puisque l’autre n’existe qu’en tant que manque ou omission de la Nature), je le fais à des fins purement médicales, prophylactiques et, en tout cas, animé du désir de contribuer au salut des hommes. Car il s’agit bien de cela : empêcher le maudit virus qui cause ma perte, de se propager parmi mes congénères jusqu’à se transformer en la plus infâme et la plus meurtrière des épidémies du siècle. Certes, cela ne signifie nullement que les pages que j’écris peuvent être laissées à la portée de n’importe quel lecteur, notamment à celle des jeunes gens imberbes, incapables de pollutions nocturnes, ou des fillettes impubères qui n’ont pas encore éprouvé la douleur et l’humidité malodorante de la première menstruation. Donc, tout en avertissant les mères du danger que contiennent mes écrits pour leurs enfants, je leur présente mes excuses avant de continuer mon témoignage.

 Je lisais, pour la septième fois consécutive, Doktor Faustus, quand j’éprouvai cette humiliante démangeaison dont j’ai, avec pudeur, déjà parlé. Je regardai l’heure sur mon chronomètre de fabrication suisse (Deutschshweiz, natürlich) machinerie qui signale aussi bien le temps que l’époque que nous supportons, et après avoir constaté qu’il était quatre heures du matin, je me rendis aux toilettes avec l’intention ambiguë d’uriner et de surprendre l’agent responsable de mon malheureux prurit. Je dis bien malheureux, car là, à cet endroit de la peau qui est peut-être l'un des plus mystérieux et, à la fois, l’un des plus délicats de la structure virile, je découvris ce qu’il m’était impossible de décrire à Herr Flinker dans sa librairie : la présence d’un point rose, un peu plus gros qu’une tête d’épingle, mais plus petit qu’un grain de riz, lequel, mesuré au moyen d’une règle plastique fabriquée à Frankfurt, s’avéra atteindre juste un millimètre.

  Je ne suis pas hypocondriaque et, moins encore, maniaque, mais étant donné que j’ai la saine habitude de comparer ma température rectale à ma température buccale deux fois par jour, aussi bien en été qu’en hiver, au printemps qu’en automne, je procédai à un contrôle exceptionnel de mon état thermique. Finalement, rien d’anormal, surtout si l’on tient compte que, ce jour-là, la température ambiante était supérieure à 20° et que l’humidité ainsi que la pression atmosphérique indiquées par les instruments de précision qui meublent mon studio, 27 rue de l'Hirondelle (j'ai adressé une requête, dûment timbrée, à la Mairie de Paris pour la rebaptiser "rue du Faucon Impérial"), quatrième étage, à vingt-deux mètres d’altitude et à cinquante-sept mètres à gauche de la Seine, étaient plus élevées que d'ordinaire à cette époque de l’année. (Je devine, mais sans lui en garder rancune, le sourire que ces précautions, aussi utiles qu’indispensables à la vie d’un homme équilibré, feront naître chez le lecteur de race latine. J’essaie seulement d’exposer avec exactitude les faits tels qu’ils se sont présentés et qui, peu à peu, me conduisent jusqu’à l’auto immolation, au généreux sacrifice qui assurera la survie de l’Humanité).

 Compte tenu de son insignifiance, ce point rosâtre ne m’angoissa pas outre mesure, d’autant plus (et veuillez pardonner ici une tournure linguistique quelque peu stéréotypée, typiquement française), d’autant plus, disais-je, que l’atmosphère était chaude et que j’ai la coutume en pareille circonstance de lire nu, une main posée sur mon sexe. Que l’on n’y voie là aucun scandale. Je vis seul et ma nudité n'intéresse que les miroirs qui couvrent les murs de mon logement, ornements qui m’aident à combattre la solitude et sans aucun rapport avec un hypothétique narcissisme. Que l’on ne voie pas non plus dans la position de mes mains une tendance inconsciente à la masturbation. Je me masturbe, certes, mais jamais au-delà de ce qui est raisonnable, juste ce qu’il faut pour éloigner tout risque d’hypertension artérielle prématurée. (Si par hasard le juge qui me lit est une femme catholique et ménopausée, elle me condamnera comme étant un Sud-américain typique, à l’instinct bestial exacerbé. Soit. Mais elle ne me fera pas pour autant me départir de ma sérénité aryenne, blindée comme un Panzer PzKpfw VI Königstiger, inébranlable et indestructible, même par une femelle en colère.)

 Herr Flinker trouva enfin Das Buch der Wandlungen et, après avoir épousseté la couverture du livre, il me parla à nouveau, cette fois-ci dans un français efféminé, mou et antipathique. Serais-je intéressé par l’achat de la version originale des œuvres du Maître Inimitable, notamment Die Zauberberg, Tonio Kröger et Doktor Faustus, volumes, pour peu de temps encore, disponibles dans sa librairie? Un frisson parcourut mon sexe endolori. Et si le traducteur espagnol des œuvres complètes de l’Insigne s’était trompé dans le passage en question, page 840 du livre incriminé? Autrement dit, si cette maudite infection qui m’empoisonne le sang n’était pas imputable au Roman Authentique, mais bien à une erreur de traduction ? Pire encore : si mon tourment (qui maintenant touche à sa fin puisque je vais me suicider après avoir corrigé et dactylographié ce testament) ne fut rien d’autre que le fruit de ma raison détraquée, une espèce de folie bâtarde et méprisable, sans relation aucune avec The Royal Fiction ?

 Je me précipitai donc sur la version originale de Doktor Faustus et, aidé par Herr Flinker, je constatai -ô soulagement, ô joie- la fidélité du bienheureux traducteur envers l’Auteur. Bienheureux, oui, car quel bonheur plus exaltant que celui de savourer mot à mot le nectar romanesque de l’Insurpassable et de verser son précieux langage dans les moules malléables des idiomes impurs lesquels, grâce à leur soumission à la langue de Goethe, trouvent ainsi l’occasion de se styliser, de s’affiner et de s’anoblir?

   Que l’on ne m’accuse point de germanophilie ! Certes, dans mes veines coule du sang saxon, mais ceci est pour moi autant un motif de légitime orgueil que de tristesse. Mon père, ne fut-il pas l’un de ces officiers de la Wehrmacht qui défilèrent sous l’Arc de Triomphe, le jour de la Libération de Paris (Die Befreiung von Paris)? J’imagine sa tenue impeccable, son uniforme flamboyant, sa poitrine décorée par la Croix de Fer, tandis que, à la tête de sa Panzerdivision, il répond avec son salut militaire aux acclamations de la populace parisienne, impressionnée par la discipline et la beauté des troupes du Troisième Reich. Moi, évidemment, je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, puisque la déroute de la Nation Archétype ne s’était pas encore produite et que papa n’avait pas encore cherché refuge dans le sauvage continent de l’Amérique du Sud. Lui, jeune Kapitän dont la beauté subjuguait les demoiselles faméliques et malpropres de l’aristocratie française, ne connaissait pas encore ma mère. Celle-ci, fille d’hôteliers issus de la colonie allemande implantée dans la région australe du Chili, l’attendait -telle une Walkyrie égarée en Araucanie- pour lui offrir les restes héroïques de sa virginité, vaincue seulement après des combats intenses, chers payés par les clients de l’hôtel.

 Oui. J’ai plus d’une raison pour me sentir chez moi dans la Ville Lumière, Babylone moderne qui, pour cette seule raison -sa qualité cosmopolite et universelle- mériterait d’être traversée non par les eaux féminines, glauques et méphitiques de la Seine, mais plutôt par celles viriles, parfumées et cristallines du Rhin. D’ailleurs, de nos jours -déjà éloignés de l’Injuste Déroute- ne pourrait-on pas imaginer que les filiales de Krupp, de Mercedes Benz, de la Deutsche Bank, associées -comme c'était le cas pendant la majestueuse Deuxième Tempête d'Acier Mondiale- à l'ITT, à Ford et à la Bank of Texas, entreprennent des études hydrauliques afin de dévier le cours du fleuve-femelle et permettre aux ondes masculines, exaltées par Wagner, de fertiliser l’Ile de France, assoiffée d’ordre, d’hygiène et de progrès ?

 Que l’on ne m’accuse pas non plus de francophobie! C’est vrai, n’importe quelle personne dotée de bon sens ne pourrait que confirmer certaines de mes observations sur la race gauloise. Par exemple, rien de plus lamentable que cette curieuse espèce d’humanoïdes appelés "cadres dynamiques", produits sécrétés par les indisciplinées compagnies françaises. Chaque matin, tandis qu’ils accomplissent, tout en sommeillant, leur travail, ils ne pensent qu’au morceau de viande saignante qu’ils vont dévorer à midi, s’éclaboussant la panse de gouttes de graisse. Et l’après-midi, plongés dans la somnolence d’un déjeuner trop arrosé de Beaujolais, ils n’ont en tête que le rendez-vous galant de 5 à 7 avec une sténodactylo de l’entreprise, obligée, pour arrondir ses fins de mois, d’accomplir les fonctions de fille de joie.

 Je disais que mon père était Allemand et Beau. Pourtant, je ne l’ai jamais connu. En effet, le courageux capitaine de la Wehrmacht passa par le Sud du Chili juste le temps nécessaire pour féconder ma mère et continuer, le matin suivant, sa trajectoire jusqu’à un point imprécis entre l’Argentine, le Paraguay et la Bolivie. Je ne puis dire qu’il m’ait abandonné car maman (la vénérable dame qui habite l’appartement d’à côté et qui surveille chacun de mes mouvements avec le zèle d’une espionne), interprétant ce qui aurait été sans doute le désir de papa, me fit éduquer à la Deutsche Arierin Schule de Santiago et, quand j’eus grandi, à l’École Militaire Otto von Bismarck de mon pays, organisée -selon le modèle qui un jour prévaudra dans toute l’Amérique Latine- suivant les normes chères au prince Maréchal: force, propreté, hiérarchie, autorité, discipline et, corollaires inéluctables, ordre, hygiène, efficacité et beauté. Mes aïeux maternels, éduqués d’après les principes aryens, contribuèrent à modeler princièrement ma personnalité de telle façon qu’entre un garçon de la Prusse Impériale et moi-même, lointain compatriote né dans les forêts araucanes, il n’y eût qu’une infime différence. Oui: mes grands-parents, ma mère et mes professeurs militaires m’inculquèrent le sentiment du devoir, la valeur de l’hygiène (je me souviens encore des longues séances de brossage au savon auquel était soumis mon derrière d’enfant, après qu’on m’eut autorisé à déféquer le mardi matin et le vendredi soir de chaque semaine) et la suprême élégance des choses droites.

 Mais, de grâce ! Que l’on ne me soupçonne pas de vouloir me mêler de politique ! Ne fut-ce pas l’unique erreur commise par le Maître Inimitable ? Qui, sinon le Malin lui-même, eût pu le tenter, le dévier et l’arracher au Nirvana Romanesque ? Je vois l’auteur de Königliche Hoheit vivant en toute innocence dans les limites paradisiaques de la Fiction, je vois le créateur de Der Tod in Weinig déambulant librement par les plus belles contrées de la Fantaisie, je vois le sublime architecte de Die Buddenbrook construisant -à la manière d’un Créateur Tout Puissant- un univers parsemé d’aristocrates, de situations rutilantes de noblesse, je vois l’Inimitable s’élever au niveau d’un dieu, se transformer en Dieu, ce même Dieu que j’oserais définir comme Romancier des Romanciers! Et voici que -pour des raisons inconnues jusqu’à ce jour, jusqu’à cette page- le Maître céda à la tentation du Mauvais et abandonna le Paradis du roman pour chuter dans l’Enfer de la politique !

 Bien entendu, en tant que Disciple Inconditionnel (pardonnez-moi l’emploi de majuscules imméritées), je ne peux que déplorer, mais en même temps accepter la brume qui voila ses yeux, lui faisant perdre la route, le chemin pavé de lumières du Troisième Reich, le poussant à s’installer sur les côtes insipides et dépourvues de caractère de la Californie. Pire : je dois fermer les yeux sur son inclination morbide pour la démocratie, oublier, avec une humble magnanimité, ses diatribes -d’inspiration incontestablement diabolique- contre le Führer, contre le Pangermanisme, contre l’hégémonie naturelle, mondiale et nécessaire de notre Race Aryenne...

 Permettez-moi maintenant de revenir à mon propos initial, et d’aller directement au grain. Aux grains, devrais-je dire. Parce qu’à ce premier granule de couleur rose dont j’ai déjà parlé, s’en est ajouté un autre, encore un autre, puis encore un autre... Effectivement, le Bouton Originel avait gagné non seulement un deuxième millimètre mais -observé grâce à ma puissante loupe fabriquée à Kaiserslautern- révéla une infiltration aqueuse, une perle ou monticule transparent entouré d'un fin halo d’érythème. Raconter ici la terrible démangeaison que ce quasi microscopique mais tumoral soulèvement me causa dans les heures qui suivirent, est inutile. Que le Docteur qui me lit se contente d’imaginer cette démangeaison multipliée par deux, puis par trois, par six et par dix, au fur et à mesure qu’apparaissaient les nouvelles colonies de germes sataniques. Car, d'après les dermatologues que je consultai les jours suivants, il s’agissait de germes ou, plus exactement, de virus favorisés dans leur multiplication par je ne sais quel problème psychologique. "C’est une maladie virale d’origine psychosomatique", m'assurèrent les vingt et un spécialistes -tous de patronymes allemands- que je découvris dans le Bottin de Paris. "Il n’y a pas de traitement spécifique contre l’Herpès", me confirmèrent-t-ils, l'un après l'autre, dénommant ainsi -sans pitié- le processus de Colonisation Théologique qui me ravageait.

 “Quelle est la relation entre la Divinité et l’Herpès ?” se demandera sans doute mon Juge, à l’instar de Herr Flinker dans sa boutique, le regard plein d’ironie : “Mais, où voyez-vous le lien entre la théologie et les virus?” Question délicate, très délicate en vérité. Or, bien que tout soit extrêmement clair dans ma tête, je ne puis ni ne dois exposer ici le système astral que j’ai découvert, cosmogonie de ma propre facture qui explique non seulement la relation entre mon testament et Doktor Faustus, mais -surtout- la relation entre Dieu et mes granules. Pour cela, il me faudrait écrire un livre aussi épais, sérieux et transcendantal qu’un Roman, quelque chose qui pour moi -Apprenti Romancier- est au-dessus de mes forces. Je me limiterai donc à transmettre quelques données afin de ne pas exaspérer mon lecteur.

 Je possède une Volkswagen Coccinelle d’une puissance effective de 1300 cm3, automobile admirable à tous égards (mis à part le préfixe Volks qui la désigne), sur la banquette arrière de laquelle j’incrustai ma très volumineuse mère, pour prendre ensuite le chemin de la Civilisation. À Strasbourg, nous laissâmes derrière nous les frontières de la  Barbarie Démocratique, pour suivre la célèbre route du Rhin, nous extasiant sur l’absence d’ordures dans les villes et les villages. Oh désillusion! Aussi bien à Heidelberg, Mannheim ou Koblenz, qu’à Köln ou Düsseldorf, les spécialistes me répétèrent des choses à peine différentes du diagnostic de leurs confrères parisiens : l’invasion (Schweineinfall) dont j’étais victime, n’avait pas une origine somatique précise et encore moins une thérapie définie. Tout au plus pouvait-on faire un pronostic : rémission spontanée et puis récidive, nouvelle rémission et nouvelle récidive, récidive, récidive! Et on me conseilla -ô déception cruelle- de prolonger mon voyage jusqu’à la capitale de l’Empire Austro-hongrois afin d’y consulter les disciples directs des plus directs disciples de Sigmund Freud. Décidément, après la Déroute Absurde, l’Allemagne de mes rêves a bien changé. Aujourd’hui, n’importe quel universitaire (autrefois on pouvait les appeler à juste titre Herren Doktoren oder Herren Professoren), n’importe quel médicastre rongé par le cancer de la démocratie se permet de jouer avec le mot névrose.

 Nonobstant, je me suis rendu chez un psychanalyste, plus par curiosité qu’à la recherche d’une impossible guérison. L’homuncule, viennois, juif comme Herr Flinker, prétendit me traiter en enfant, insistant sur le fait que mes éruptions symbolisaient le désir refoulé de posséder maman. Sacredieu! Damné Belzébuth! Que voyez-vous d’incestueux dans l’habitude de faire la sieste avec sa propre mère ? Si je couche avec elle -je le jure-, c'est uniquement pour économiser le chauffage. L’hypothèse de l’analyste concernant le rôle de Grand Absent joué par mon père (que j'aurais voulu remplacer par des êtres comme l’Inimitable), m’intéressa davantage. D’accord. Rien n’est impossible. Cependant, supposer, comme le fit ce sorcier, que mes innocentes vésicules herpétiques étaient le résultat d’un complexe d’infériorité d’origine œdipienne et que la démangeaison qu’elles me provoquaient n’avaient d’autre finalité que celle de me rappeler que moi aussi, tout comme le Maître Insurpassable, je possède un Phallus, me parut quelque peu excessif, dangereux pour ma santé mentale.

 Je décidai alors de rejeter toute aide étrangère (auslandïsche Hilfe) et pris la résolution de lutter seul contre le Mal, à la manière de mes ancêtres, les valeureux chevaliers du Moyen Âge. J’enchaînai ma mère dans son appartement afin d’éviter qu’elle ne me suive dans mes pérégrinations dans les bibliothèques parisiennes, et me lançai dans l’étude, non de livres de médecine ou de thérapeutique dermatologique, inutiles dans mon cas, mais de traités de tactique et de stratégie militaires, notamment ceux concernant les campagnes victorieuses du Troisième Reich.

 Comme mon Général l’aura déjà deviné, il s’agissait de surprendre les virus au moyen d’une Blitzkrieg ultra-rapide, de procéder à leur capture et de les exterminer dans des crématoriums. Dès lors, plus d’onguents, plus de poudres, de pommades ni de capsules de tétracycline, remèdes prescrits par tous les spécialistes, mais parfaitement inefficaces sauf pour alimenter l’Ennemi, chaque jour plus nombreux. J’examinai millimètre par millimètre le territoire envahi par les Rouges (que cet adjectif substantivé serve désormais pour désigner l’Ennemi, d’autant plus que l’érythème inflammatoire qui entourait ses tranchées le justifie d’un point de vue purement esthétique), avec l’objectif de déterminer la disposition de leurs troupes et de dresser une carte des opérations.

 Le gros des forces subversives était cantonné en deux grandes bases, l’une située à la racine de la veine dorsale du Membre par Excellence, l’autre à mi-chemin de la Pointe, encore miraculeusement intacte. Des bases de moindre importance, au nombre de cinq, se disséminaient autour des veines collatérales, trop petites pour arborer une résistance autre qu’une défense purement exsudative. Enfin, retranchés sur des veinules microscopiques, une multitude de détachements d’avant-garde, peu nombreux mais féroces, préparaient l’extension du Processus Envahisseur. Ainsi, le territoire perdu pour le Plaisir représentait-il, à ce moment-là, plus ou moins un tiers de la superficie totale de l’Engin Olympique.

 Un dimanche, peu avant l’aube, protégé par mon heaume de Chevalier Teuton, j’entrepris l’offensive justicière (Gerichtspffegerangreiff). L’Ennemi (der Schweinfeind), à l’exception de quelques sentinelles, dormait rassasié après une orgie de cortisone et de tétracycline qui s’était prolongée jusqu’à des heures avancées de la nuit. La surprise (Göttlichüberfrashung) fut d’autant plus grande que j’attaquai -selon les règles de la Blitzkrieg- de manière rapide et massive, là où les Rouges ne s’y attendaient pas : dans les zones à haute concentration de leurs troupes, c’est-à-dire, les bases apparemment invulnérables situées à la racine et dans la région médiane de la Péninsule Charnelle. Comment auraient-ils pu imaginer que leur tomberait dessus, en plein sommeil, telle une épée de Damoclès, une aiguille rougie à la flamme, avec laquelle, en l’espace de quelques secondes, tandis que l’ouverture de Siegfried se déchaînait sur ma platine Blaupunkt, je crevai la quasi totalité des vésicules herpétiques, avant de tomber moi-même, évanoui de douleur ?

 Je ferai une pause. Non par lâcheté ou par manque de clarté idéologique (la contradiction n’existe pas dans mon esprit), ni par mollesse, mot français par excellence et qui signifie "faiblesse d’esprit". Non. Je ne suis pas un stupide pacifiste ni un hypocrite neutraliste. Or, le football a aussi son importance. Qui n’a pas admiré à la télévision le magnifique jeu des formations allemandes? Et qui, mis à part les envieux, ne reconnaît la beauté sans pareille de ces flèches blondes qui laissent derrière elles, paralysés et déconcertés, les joueurs des équipes adverses, notamment ceux des équipes de France? A notre époque, où la virilité a été remplacée par ce que les cadres dynamiques appellent, tout en bafouillant alors qu’ils engloutissent des morceaux de fromage véreux, "Démocratie ! Démocratie !", il n’y a plus que la confrontation sur les stades qui permette de revivre, quoique de manière indirecte et éphémère, la superbe tension qui donna toute sa saveur et son sens à l’Histoire, entre 1914 et 1918 et entre 1939 et 1945 !

 L’Arbitre qui me lit voudra peut-être me contredire se souvenant des prouesses des équipes sud-américaines, comme celles du Brésil, de l’Argentine ou de l’Uruguay. Fort juste. Je ne nie pas la qualité des footballeurs d’Amérique du Sud et je peux même admirer et applaudir leurs spectaculaires déplacements sur un terrain de football. Cependant, la grande, l’invisible et pourtant essentielle différence entre un joueur germain et un joueur latin, c’est que ce dernier, quand il réussit un but, le fait de façon machinale, automatique, purement corporelle pour ainsi dire. Par contre, le footballeur allemand pense (Denken), pour lui un but est l’accomplissement de l’activité de ses deux hémisphères cérébraux. Derrière un but brésilien, un but argentin et même un but italien (les équipes gauloises ne marquent pas de but, sauf erreur de la défense adverse), il n’y a que force brutale, muscles et de l'émotion (Weiblichgemüstbewegung). Derrière un but allemand, en revanche, il y a la froide, l’implacable (et, si nécessaire, cruelle) activité de l’Esprit (Kolossalgeist).

 Mais revenons au grain. L’unique qui resta intact après mon offensive wagnérienne. Je repris connaissance en proie à de violentes douleurs, mais j’eus la force suffisante de me traîner jusqu’à la douche pour y laver les parties ensanglantées par la guerre. Ô, bonheur. Je constatai que les dommages causés à l’Ennemi étaient considérables: toutes les vésicules, à l’exception d’une, que je m’empressai de faire éclater entre mes ongles, avaient été détruites par mon assaut justicier, mon offensive acérée. Les Rouges, qui jusque là vivaient sans travailler, parasitant la richesse de mes tissus cellulaires, n’avaient plus d’autre alternative que de périr… ou de se déplacer.

 Ils se déplacèrent, les misérables! Après quelques heures de confusion et malgré leurs énormes pertes, ils réussirent à se regrouper en deux nouvelles régions: l’une, dangereusement proche de la Pointe, l’autre, aux confins de la Péninsule Charnelle et du Continent Pubique. Je ne cacherai point ici mon horreur quand je découvris les nouvelles manœuvres de l’Ennemi (Sehrschweinfeind), bien mieux préparé à soutenir une guerre prolongée que je ne l’avais imaginé. Je pris alors la grave décision de défier les normes recommandées par la Société des Nations, et de suivre l’exemple de l’USAF dans sa juste guerre d’extermination des races inférieures qui peuplent l’Indochine. Le phosphore! Voilà la substance salvatrice, le matériau incendiaire qui raserait en même temps forêts et guérilleros, purifiant la Terre souillée par le Démon !

 Le pharmacien crut avoir mal entendu quand je lui demandai un flacon de Napalm et il esquissa un sourire lorsque je lui expliquai la nature de mon combat (Mein Kampf). Il tenta de me calmer et de me convaincre de prendre du méprobamate, du valium, du librium, du méléril, de la chlorpromazine, médicaments qu’il était prêt à me vendre sans ordonnance. Il essaya même d’appeler une ambulance pour m’envoyer à l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne. Comme si j’étais fou ! Je sortis à grandes enjambées de cette pharmacie manipulée par le KGB, et j’entrai dans un bar-tabac pour y acheter un carton de boîtes d’allumettes et me lançai, sans plus tarder, dans la fabrication de bombes incendiaires.

 Je manque de Forces Aériennes. Ce fut le problème principal qu’il me fallut résoudre avant de déchaîner la seconde offensive contre les rebelles. Je dus me contenter d’une tactique de remplacement et utiliser le phosphore pour miner le territoire qui s’étendait entre les bases fortifiées, sans oublier les points les plus emmêlés de la Forêt Érotique, dont la densité particulière dans mon cas favorisait l’implantation clandestine des guérilleros. Les Américains ne jugèrent-ils pas nécessaire, afin d’exterminer les Viêt, de les attaquer précisément là où ils cachaient leurs bases d’appui, c’est-à-dire aux frontières des pays limitrophes? Ne se servirent-ils pas -et en toute légitimité- de puissants exfoliants afin d’incendier la forêt indochinoise et empêcher ainsi de nouveaux regroupements du Virus Viêt-Cong? Je fis de même.

 Trois semaines après la première offensive, un dimanche après-midi, tandis que mes voisins et mes virus faisaient la sieste, j’allumai une torche au kérosène et l’approchai de la Zone Pubienne Minée. Un formidable incendie suivit l’explosion initiale, se propageant à une vitesse fulgurante à travers tout le champ de bataille, faisant exploser l’une après l’autre les bombes disposées autour de l’adversaire. Le cri de guerre qui accompagna cette violente attaque (Sehrgewaltsamangreiff) n’avait d’autre objectif que d’effrayer et déconcerter les virus mais, en aucune manière, mes voisins. C’est ce que j’essayai de leur expliquer, refusant obstinément d'ouvrir la porte. Comment aurais-je pu leur permettre de voir le théâtre des opérations, sans leur révéler d’importants secrets de mon État Major ? Je les envoyai au Diable, me concentrant sur l’inventaire des pertes rouges.

 Horreur et désolation! Le napalm avait brûlé de vastes zones boisées, exposant à l’œil nu une superficie considérable, mais la Péninsule Charnelle avait subi beaucoup plus de dommages que les Communistes. En effet, le phosphore, humidifié par les jus cellulaires, incendia seulement les régions les plus éloignées des bases hostiles, causant de graves dégâts dans le territoire péninsulaire encore indemne, mais laissant sain et sauf l’Opposant (Schweingegner). Je dois l’avouer : je me mis à pleurer, non pas de douleur mais de colère. Puis, prenant mon courage à deux mains, je m’emparai de mes ciseaux, fabriqués à Hanover, avec l’intention de procéder à l’ablation pure et simple de l’Appareil Hors Service. Le bruit d’une clef introduite dans la serrure de ma porte (qui s’ouvrit avant même que je ne pusse l’en empêcher), m’arrêta, m’exposant -nu, la torche et les ciseaux en main- au regard des intrus.

 J’aime les Français. Qui, connaissant Paris, surtout s’il est Étranger, n’a pas apprécié l’exquise courtoisie des Parisiens ? Les garçons de café sont aussi serviables et patients que les chauffeurs de taxi, et les buralistes aussi sympathiques que les policiers et les célèbres CRS, gardiens jaloux de l'Ordre Public. Combien de fois ne m’a-t-il pas été donné d’admirer ces Guerriers de l’Urbanité introduisant, dans d’étincelantes camionnettes, des Noirs et des Arabes égarés dans la ville, pour les héberger gratuitement dans des hôtels protégés par des barreaux de fer, avant de les envoyer via Air France, confortablement attachés dans leurs fauteuils, vers leurs patries d’origine ? J’insiste : j’admire les Français, surtout ces Messieurs qui eurent la clairvoyance et le bon goût de partager le gouvernement de la France avec les Envoyés du Führer, obligeant le peuple français à bénéficier de l’action civilisatrice de la Wehrmacht. Oui, oui et oui : comme je le répétais à Herr Flinker, de plus en plus étonné, j’apprécie beaucoup les Français. Tous, tous, sauf un : Pierre, le gros concierge de cet immeuble, qui apparut sur le pas de la porte, passe-partout en main et accompagné par ma mère.

 Je comprends que mon Juge et lecteur ne s’intéresse point aux détails morbides, à la vie sexuelle ou politique des autres. Mais il se trouve que Pierre, en plus d’être gros comme un hippopotame, est un ancien résistant contre le Reich et actuel membre du Parti Déplorable Français. C’est lui qui distribue l’insidieuse propagande bolchevique que nous, locataires, découvrons dans notre boîte à lettres, c’est lui qui essaye de nous endoctriner en nous proposant à moitié prix des abonnements à l’Humanité et autres pasquinades du même genre. Pire : c’est lui qui, dès qu’il me voit partir, possède ma mère a tergo dans sa loge. Je peux l’assurer puisque, à chaque sortie, je reviens silencieusement sur mes pas afin de les espionner à travers le trou de la serrure, me bouchant les oreilles pour ne pas entendre les bruits marécageux, haletants, venteux et lascifs de la fornication.

 J’abrégerai. Pierre me déposa aux urgences de l’Hôtel Dieu, hôpital proche de chez moi, où je restai jusqu’à la complète cicatrisation de mes brûlures… et le total rétablissement de mes vésicules herpétiques, plus abondantes et vigoureuses que jamais. Or, rien n’est entièrement négatif en ce monde : je profitai de mon séjour en ce lieu pour terminer les lectures huitième et neuvième de Doktor Faustus, investigation qui me permit, une fois encore, de me poser la Question Essentielle, cette même question que, en bon juif, me répétait Herr Flinker dans sa très désordonnée librairie des bords de Seine : quelle est la relation exacte entre les virus, le Romancier Suprême et la théologie ?

 Le thé. Oui : de Ceylan ou de Chine, de Russie ou des Indes, qu’il soit ensaché sur place ou bien adultéré avec la complicité de la Maison Criminelle d’Angleterre, le thé contient, dans la fine épaisseur de ses feuilles, la réponse, la thérapie et la guérison de tous les doutes herpétiques, romanesques et théologiques. Malheureusement pour moi, condamné au suicide par noble droiture, cette réponse n’a plus aucun intérêt. La Guérison, dans mon cas, arrive trop tard et par la voie la plus inacceptable : grâce à Pierre, membre actif du Parti Minable Français et partenaire furtif de ma mère. Prenant connaissance du diagnostic de ma maladie, il me dit, avec une atroce vulgarité : “Mais alors, mon cher Monsieur le Romancier! Vous n’avez qu’à tremper votre queue dans un verre de thé et ces petites choses qui vous emmerdent tant, disparaîtront d’elles-mêmes!” Et comme il voyait l’incrédulité se peindre sur mon visage, il ajouta, riant à gorge déployée : “Moi, c’est votre pipeuse de maman qui m’a infecté !

 Si les lois étaient ce qu’elles devraient être, je crois que je me serais fait justice moi-même en l'étranglant ipso facto. Je dus me contenter, malgré son appartenance à une classe inférieure, de le provoquer en duel au Bois de Boulogne, proposition qui ne fit qu’augmenter son hilarité et, parallèlement, mon mépris pour le communisme. Pourtant, dès que je me trouvai seul dans mon appartement, je pris un bock de bière d'un litre, je le remplis de thé et introduisis dedans les nombreux, gonflés et douloureux centimètres de Mon Prolongement.

 Ô, miracle. Dans les heures qui suivirent cette première infusion, il se produisit une amélioration spectaculaire de mon état belliqueux (Kriegstand). Les vésicules désenflèrent, l’exsudation se réabsorba, l’érythème disparut et le processus de reconstruction des territoires détruits par la guerre, commença. Je dois ajouter qu’à partir de ce moment-là (et afin d’éviter tout nouveau soulèvement des Rouges), je pris l’habitude de passer la journée infusant dans l’eau chaude de cette baignoire où j’écris, et dans laquelle flottent cinquante tea-bags, constamment renouvelés. “Mieux vaut prévenir que guérir”, assure le dicton, et sur ce point, je ne fais qu’obéir à la sage Constitution Allemande qui étouffe le communisme en refusant intelligemment (Sehreinsichtsvoll) les droits civiques à tout individu susceptible de rougir.

 Je finirai mon testament en revenant une dernière fois à Herr Flinker. Profiterais-je (me demanda-t-il encore, tout en m’accompagnant vers la sortie), profiterais-je de mon passage par son humble librairie pour acquérir son propre opuscule sur l’Inimitable et qu’en raison de notre admiration commune pour le Maître, il me laisserait à un prix inférieur à 50% de sa valeur? J’achetai le petit opuscule sans marchander et après avoir remercié Herr Flinker pour son aimable attention, je revins chez moi, prêt à mettre à exécution mon Projet Fatal. Je passai devant la porte de Pierre sans même m’assurer de la présence de ma mère dans son lit immonde (Schweinbett), puis je me dirigeai vers cet étage, ce studio, cette baignoire où, dans quelques minutes, suivant les traditions de l’Empire, je m’ouvrirai les veines.

 Jawohl ! Ce n’est pas l’herpès, maintenant éliminé par le thé, ni même l’ignominie d’avoir été guéri par un membre du Parti Déprimant Français et amant clandestin de ma mère, qui me poussent au suicide. Nein, nein, nein ! Ce n’est pas non plus l’oracle n°4 -le Jeune Fou-, seule réponse que j’obtiens de Das Buch des Wandlungen chaque fois que je le consulte pour savoir si le passage qui sert d’exergue à cette confession fut écrit par le Malin lui-même, ce qui me pousse à la mort. Auch nicht! Non. Mon problème est à la fois beaucoup plus simple et plus grave : le Roman, la Fiction, sont-ils les instruments par excellence pour dominer le Monde et maîtriser le Cosmos? Autrement dit, le Romancier Suprême et Dieu sont-ils une seule et unique Entité

             (Einzigundalleindasselbewesenheit)

sans-titre-2

         ou une Double Choséité

  

ding

   (Dingung-Dingung) ?    

  

 Et si tel était le cas, quel est mon rôle précis dans le Cosmos, quelle est la Tâche Sacrée qui m’incombe en qualité d’Apprenti Romancier, prédestiné génétiquement à la sauvegarde du Roman Eternel ?

   Jawohl ! Au moment-même où j’entends derrière la porte la voix de maman, m’implorant de lui ouvrir sous peine d’avoir recours une fois encore à Pierre et à son lubrique passepartout, il ne me reste plus d’autre alternative que celle d’assumer l’Ultime Expérience, de chercher, au-delà de ce monde insupportablement illettré, la fusion définitive avec l’Auteur Parfait, avec le Verbe Sans Faute, et entrer -auf ewig!- dans le Walhalla de la Fiction Absolue, du Roman Total!

 

 

 

 

 

 

 

 

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