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Billet de blog 11 juin 2021

LA MORT DU ROMANCIER

SONGE INTERTEXTUEL AUTOUR DE LA NOUVELLE FICTION DANS LE BARRIO CHINO DE BARCELONE. (En marge d'André Pieyre de Mandiargues et de Claude Faraggi.)

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LA MARGE d'André Pieyre de Mandiargues, film de Walerian Borowczyk, 1976.

(Les caractères en italiques signalent les noms et les phrases extraits de l'œuvre d'André Pieyre de Mandiargues. Les tableaux sont de Ramon Casas.) 


  …Quelqu'un m'appelle au téléphone. Je me trouve au septième étage de l'hôtel Tibidabo, appartement 1976, en train d'écrire "El Sueño", dont le manuscrit grossit de jour en jour depuis mon arrivée au Barrio Chino de Barcelone. Mari, la protagoniste du livre, sort de l'alcôve pour répondre à ma place. Je la regarde avec un désir mêlé de pitié. Elle est toujours aussi belle que jadis, lorsqu'elle était ma jeune fiancée. Maintenant elle est habillée comme l'une des prostituées qui pullulent autour de l'hôtel, entre la Plaça del Teatre et la rue Escudillers : talons aiguilles, bas noirs à couture, minijupe très serrée, chemisier largement ouvert sur sa gorge potelée. Ses yeux émeraude sont outrageusement maquillés, ainsi que ses lèvres, dont le rouge vif contraste avec sa longue chevelure couleur d'ébène. "Es pa'ti", me dit-elle, en jargon chilien, me tendant l'appareil et disparaissant ensuite derrière la porte de la salle de bains. " Un senyor ho espera al vestíbul" m'informe en catalan le concierge, coupant brusquement la communication. Je descends en courant les escaliers, négligeant l'ascenseur comme s'il y avait eu le feu dans l'immeuble. 

Me voici au rez-de-chaussée, devant mon visiteur, que je ne connais pas. C'est un homme âgé, extrêmement distingué et élégant, accompagné d'une adolescente en chaussons de souple basane beige, ressemblants aux kroumirs portés par les lycéennes au gymnase. Elle est près de lui comme une monture de louage, un petit âne. Je m'aperçois, embarrassé, que je suis moi-même en pantoufles.  "Pardonnez-moi de vous déranger", dit mon visiteur, me mettant à l'aise comme par enchantement. En effet, une sorte de vibration apaisante émane de son être. "C'est Claude Faraggi qui m'a donné votre adresse. Il m’a dit que vous êtes un médecin-psychiatre spécialisé dans les cas de prostitution les plus rebelles", ajoute-t-il, regardant d'un œil à la fois paternel et désabusé la jeune fille. 

"Il y a longtemps que je n'exerce plus mon métier de psychiatre, Monsieur. Désormais je suis un écrivain sans le sou", rétorqué-je avec fierté. 

"Tant mieux. Je crois que cela fera parfaitement notre affaire, n'est ce pas Juanita ?" Mon interlocuteur sort de sa poche un épais portefeuille d'où il extrait plusieurs gros billets.

"Voilà pour commencer. Plus tard, lorsque vous aurez convaincu Juanita de suivre l'enseignement des Carmélites, je vous donnerai une grosse somme d'argent. Mais je vous préviens : ma fifille est un cas de prostitution particulièrement rebelle. Elle s'enfuit chaque soir de son internat pour vendre ses charmes près d'ici, au bar Pigalle, où je louais ses services avant que je ne la persuade de reprendre ses études chez les bonnes sœurs". 

Je suis maintenant au premier étage de l'hôtel, où habite Claude Faraggi en compagnie de ses vieux parents. "Tu vois, je me suis exilé ici, à Barcelone", me dit-il. "Ce n'est pas très loin de Paris, mais cela me permet de me mettre en marge des cons. J'en avais marre de me faire tirer dessus par les critiques parisiens. J'ai réussi à sauver mes parents, mais ils ont blessé grièvement ma femme et mon fils."

"J'ai vécu en marge, moi aussi", dis-je, compatissant. "Je voulais te dire que quelqu'un est venu me voir de ta part. Il s'agit d'un Monsieur aux manières raffinées, à l'allure aristocratique, escorté par une jeune putain appelée Juanita". 

"C'est mon voisin de palier, André Pieyre de Mandiargues. Chaque fois que je publie un livre, il m'envoie une lettre écrite de sa propre main. Il m'aime beaucoup. Quant à Juanita, tiens-toi sur tes gardes. Elle est la reine des marines ! D'après le patron du Pigalle, elle vient de passer en revue tout l'équipage de L'Altaïr, le bateau de guerre américain qui mouille dans le port. Pour mouiller, elle mouille, elle ! ", rigole Claude, grivois. 

Nous voici sur la Plaça del Teatre, devant l'hôtel, un bâtiment moderne couleur ocre foncé, dont les balcons sont éclairés par des appliques aux boules jaunes. Sur le toit, en grandes lettres au néon, brille dans l'obscurité du ciel son nouveau nom : « Cosmos ». Nous avons des billets pour assister à une projection de La Marge au théâtre Liceu, haut-lieu de l'opéra classique, situé à quelques trois cents mètres de là.  "Nous sommes en retard", dit Claude. "Prenons un taxi".

"Ce n'est pas nécessaire", nous tranquillise André Pieyre de Mandiargues, qui est avec nous depuis un moment. "Mon Crachefeu est à deux pas d'ici". Il montre du doigt un petit cabriolet spitfire de couleur noire, garé au milieu de la Rambla Santa Mónica, entre un carrosse à attelage et une motocyclette de grosse cylindrée. Je remarque que Pieyre de Mandiargues est maintenant accompagné d'une jolie japonaise qu'il appelle Inuki. Hélas, la voiture est trop petite pour quatre personnes. "Je vous prie de m'excuser", dit Pieyre de Mandiargues. "Montez dans mon Crachefeu. Je vous suivrai avec la motocyclette. Inuki, viens avec moi !", ordonne-t-il en japonais, langue que tout à coup nous comprenons miraculeusement. Puis, il tend à Claude Faraggi les clés du cabriolet.

En route. Claude roule sur l'allée qui monte du port vers la Plaça Catalunya. Il passe mal les vitesses et le cabriolet avance par à-coups, en toussant et en crachant du feu. La foule qui envahit les Ramblas se moque de nous. Soudain, je m'aperçois que nous avons dépassé l'emplacement du théâtre Liceu, situé de l'autre côté de la promenade, sur l'allée parallèle qui descend vers le port. J'interpelle mon ami, tout en constatant que nous avons semé par inadvertance Pieyre de Mandiargues et la petite japonaise : "Qu'est-ce que tu fais ? Où vas-tu ?"

"Je n'ai pas de permis de conduire" avoue Claude, agacé. "D'ailleurs, je ne sais pas conduire et, de toute façon, je n'aime pas ça". Nous arrivons enfin au Liceu, entourés par un essaim de motards de la Guardia Civil. Devant le théâtre, brillamment illuminé, nous attendent Inuki et Pieyre de Mandiargues en tenue de soirée. "Comment osez-vous venir jusqu'ici escortés par tous ces fils du Furhoncle", nous reproche-t-il, faisant allusion à Franco. "Dépêchez-vous. La projection du film va bientôt commencer !" Nous allons franchir la porte principale, lorsque nous sommes arrêtés net par un Monsieur aux lunettes rondes et à l'air goguenard. C'est Jean-Luc Moreau, déguisé en portier. "Qui est-ce ?", me demande à voix basse Claude Faraggi." C'est le théoricien de la Nouvelle Fiction française", dis-je, contrarié. "Je parie qu'il ne nous laissera pas entrer. Il est très strict en ce qui concerne les principes de la Nouvelle Fiction". Effectivement, Jean-Luc Moreau s'oppose fermement à nous laisser passer. D'après lui, non seulement nous n'avons rien à voir avec la Nouvelle Fiction mais, pire encore, nous ne comprenons pas du tout, mais alors pas du tout, ses principes et ses règles. André Pieyre de Mandiargues, avec sa finesse légendaire et lui parlant dans un subjonctif parfait, réussit à infléchir son attitude. "D'accord. Vous pouvez passer", acquiesce Jean-Luc Moreau. "Mais pas celui-là !", ajoute-t-il, me regardant d'un œil mauvais. "Il ne porte pas de cravate. Personne ne peut entrer au théâtre Liceu sans cravate. C'est écrit dans le règlement !".

Nous sommes consternés. Jean-Luc Moreau a raison. Je n'ai pas de cravate. Pourtant, je considère que je ne suis pas si mal habillé que ça. Je porte un habit de velours noir, l'ancien costume de mariage d'un ami. De plus, j'ai mis une chemise blanche, à col et à manches empesés. Seules mes chaussures, de gros sabots en caoutchouc, style sapeur-pompier, laissent à désirer. Pieyre de Mandiargues dit quelque chose en japonais à Inuki. Celle-ci rit de son petit rire de geisha et, me prenant par la main, me fait sortir du théâtre. Nous traversons en courant les Ramblas et entrons dans le Cafè de l'Opera, juste en face du Liceu. Inuki m'amène dans les toilettes réservées aux dames.

Là, elle retrousse sa jupe et enlève ses bas de soie noire, ce qui n'est pas sans donner à la créature le plaisant aspect d'être la victime d'un viol. "Prends-ça", me dit-elle en me donnant l'un de ses bas. "Noue-le autour du col de ta chemise. Cela te fera une belle cravate". Nous voici à l'intérieur du Liceu. Nous avons des places réservées dans la loge de la duchesse Sert. Mais elle n'est pas là. L'un de ses invités nous dit qu’elle se trouve au Cercle de les Socis. Il nous prie de le suivre. Nous arrivons devant la porte du Cercle, réservé exclusivement aux sociétaires du Liceu. Deux majordomes filtrent soigneusement les invités. Je caresse le bas qui me sert de cravate et qui me rappelle l'accoutrement d'un peintre. "Seu nom, si us plau ?" me demande en catalan l'un des valets, dont le front est enlaidi par un furhoncle d'où dégouline du pus de l'opus dei. "Paul Cézanne", dis-je, très sérieux. Confus, le valet baisse la tête et me permet de passer au milieu de mes compagnons. La Senyora Sert -très mince, longue robe noire sans manches, dépourvue de toute parure, du moindre bijou- est ravie de faire la connaissance d'André Pieyre de Mandiargues. Elle nous offre une flûte de cava, puis elle invite tout le groupe à visiter le Saint des Saints, où rarement les non-sociétaires sont admis. C'est la galerie des Casas, les portraits peints au début du XXe siècle par Ramon Casas, le grand peintre catalan. Nous défilons religieusement devant la collection de chefs-d'œuvre, éblouis par leur éclat et leur vivacité. Tout à coup une sonnette retentit. Il faut vite rejoindre notre loge.

Tous confortablement assis dans de vastes fauteuils en velours rouge. L'immense salle dorée est pleine à craquer. "Tiens !", s'émeut Pieyre de Mandiargues regardant vers le haut, en direction du Paradís, le dernier étage du théâtre, réservé traditionnellement aux étudiants et aux écrivains économiquement faibles. "Je connais ce Monsieur-là. Dans quelques années, il obtiendra le prix Goncourt. Et je connais aussi son voisin de gauche : il gagnera le prix Renaudot. Et son voisin de droite sera élu Président de la Société des Gens de Lettres." Il s'agit de Frédérick Tristan, de Georges-Olivier Châteaureynaud et de François Coupry. Ils sont encore jeunes, souriants et d'une beauté angélique. A leurs côtés, en costume de cardinal, se trouve Jean-Luc Moreau. Et autour d'eux, habillés en footballeurs du Barça, sont assis tous les autres écrivains de la Nouvelle Fiction : Marc Petit, Francis Berthelot, Jean-Claude Bologne, Sylvain Jouty, Jean Lévi. Manque à l'appel Hubert Haddad, embauché comme volontaire de dernière heure pour transporter les bobines du film tiré de La Marge et pour s'occuper de la projection.

Les lumières s'éteignent lentement, tandis que le rideau se lève. Stupeur ! Il n'y a pas d'écran ! Sur la scène on voit un lit, point grand, couvert d'un châle à coton à décor de fleurs rouges sur fond noir, un miroir, un lavabo et un immense bidet de tôle émaillée qui ressemble à un autel sacrificiel. Une porte-fenêtre s'ouvre vers une cour intérieure. Juanita fait son entrée, un lis de mer à la main, suivie d'un samouraï armé de son sabre. C'est Pieyre de Mandiargues, rayonnant de force et de jeunesse. Juanita s'écrie, en colère : "C'est quoi ce bordel ! Nous ne sommes pas ici pour jouer la comédie, mais bien pour baiser ! Et puis, n'est-ce pas plutôt une tragédie qu'un homme comme toi baise une pute comme moi ? Enlève-moi ça !" (Les écrivains de la Nouvelle Fiction entrent précipitamment par la porte-fenêtre. Ils retirent tous les éléments du décor, mais laissent le bidet, qui occupe maintenant le centre de la scène.) Juanita enlève lentement sa jupe, sous laquelle elle ne porte rien. Elle garde ses bas-résille à jarretières élastiques, ses hauts-talons et son pull framboise. Appuyant ses fesses sur le rebord du bidet-autel, elle ouvre peu à peu ses cuisses. Son sexe, recouvert d'une toison rouge, se fait de plus en plus lumineux au fur et à mesure que la lumière des projecteurs diminue et s'éteint. L'obscurité dans le théâtre est totale, à l'exception du sabre étincelant du samouraï et du sexe de Juanita.

"Vas-y, mon chéri ! Enfonce-moi ton sabre jusqu'à la garde !", supplie-t-elle.

Le rideau tombe en même temps qu'un cri de meurtre déchire l'espace. Toutes les lampes s'allument simultanément.

Le théâtre est éclaboussé de sang.

Nous nous trouvons maintenant dans le bar Los Cabales, à côté de l'hôtel Cosmos. A une extrémité du comptoir bavardent Juanita, Inuki et Mari, mêlées aux prostituées qui d'habitude remplissent le bar, réputé par la vénusté provocante des filles qui y travaillent. Juanita, Inuki et Mari, tout en feignant ne pas nous connaître, nous font sentir que nous pouvons disposer de leurs corps comme n'importe quel autre client de Los Cabales.

"Quel fiasco !", s'exclame Claude Faraggi, commentant la séance du Liceu. "Jamais je n'ai vu un opéra aussi mal joué. La mise en scène était nulle. Quant aux chanteurs, n'en parlons pas !"

"Je suis tout à fait d'accord avec vous", répond Pieyre de Mandiargues. "Mais ce n'est pas ma faute. La Marge est une œuvre très difficile à jouer. En outre, aujourd’hui il est de plus en plus malaisé de trouver des putains qui aiment jouer la comédie..."

J'ose avancer un commentaire : "Le texte de La Marge est un peu statique. Et puis, les protagonistes ne font l'amour que trois fois. C'est peu. D'ailleurs, au moment de la première pénétration de Juanita, vous cachez le coït sous une échelle à saumons, de brillants grands poissons qui franchissent un écumeux barrage. C'est une belle métaphore, mais plutôt refroidissante..."

"Qu'aurais-je dû faire, Cher Monsieur ?", réplique Pieyre de Mandiargues. "Si j'avais décrit un accouplement charnel à la Henry Miller, je n'aurais pas gagné le prix Goncourt en 1967".

"Je comprends", dis-je. "C'est peut-être à cause des limitations imposées par le genre romanesque. Le roman est devenu trop corseté en tant que forme littéraire".

"Qu'est-ce que tu en sais, toi, des corsets et du roman ?", m'engueule Faraggi, avec sa mine des mauvais jours.

"Allons, allons, Messieurs", nous arrête Pieyre de Mandiargues, craignant une bagarre entre écrivains ivres. En effet, depuis un moment Claude et moi buvons de l'Anís del Mono, verre après verre. "Si vous continuez à boire de ce poison, vous finirez comme le singe qui figure sur l'étiquette", nous prévient le vieil écrivain. "Moi, je préfère le bourbon Quatre Roses, comme tous mes disciples le savent bien".

"Je ne suis le disciple de personne", continue Faraggi, de plus en plus irrité. "Je suis le Maître d'heures. D'ailleurs, j'ai gagné le prix Fémina en 1974".

"Passons donc dans la salle de billard", propose Pieyre de Mandiargues. "Elle communique directement avec le Musée de Cire de la ville de Barcelone. Suivez-moi, je vous prie".

"D'accord", dit Faraggi. "Mais je ne me laisserai pas tirer dessus par ce guérillero anti-romanesque (il me fixe de son regard trouble). Je suis un solide donjon du roman français !"

"Un véritable Donjuan, veux-tu dire !" Je ris, emporté par les effets de l'Anís del Mono, liqueur qui me produit une envie de rire incoercible et un amour délirant pour le monde entier. À présent nous sommes dans la salle de jeu de Los Cabales, sorte de couloir obscur et malodorant où les couples forniquent debout contre les murs. Je reconnais Mari, Inuki et Juanita, les jambes nouées autour de la taille de leurs partenaires, trois marines noirs qui les enfourchent bestialement. "Fucky, fucky !", les encouragent-elles en râlant de plaisir, sans prêter aucune attention à notre passage. Nous arrivons devant la porte du musée. Sur une plaque on peut lire : « Musée de l'Imaginaire. Ouvert à toute heure du jour et de la nuit. Entrée, 1000 dollars. Fils de putes, gratis ».

"Ne vous inquiétez pas", nous rassure Pieyre de Mandiargues. "C'est moi qui vous invite".

Nous voici à l'intérieur du Museo. C'est une sorte de boucherie spéciale, officielle et luxueuse, remplie de cercueils de toutes tailles, recouverts de roses en deuil. Sur une table, près de la porte d'entrée, se trouvent un téléphone et un instrument qui ressemble aux machines pour les cartes de crédit portées par les call-girls de Barcelone. "Il n'est pas question qu'on paye une deuxième fois", grogne Claude Faraggi. J'examine l'appareil. Il est de fabrication allemande, marque Einbildungskraft.  J'exulte : "C'est un ouvre-bière de la Nouvelle Génération ! Il nous permettra d'ouvrir toutes les bières du Musée de l'Imaginaire !"

Malheureusement la notice d'utilisation est rédigée en allemand. "Je connais très bien le japonais, mais je n'aime pas du tout l'allemand", s'excuse Pieyre de Mandiargues.  Ni Faraggi ni moi ne réussissons à déchiffrer la notice. Je décide de téléphoner à Marc Petit, fin germaniste. "Allô, Marc ? Nous sommes au Musée Noir.  Nous n'arrivons pas à ouvrir les bières qui contiennent les mythes de l'Imaginaire Universel. Il y a un décapsuleur marque Einbildungskraft, mais nous ne savons pas comment nous en servir. C’est un truc plus sophistiqué que la Nouvelle Fiction ! "

"Il ne s'agit, de toute évidence, que de fictions mortes", répond Marc Petit. "Je vous conseille, par conséquent, de prendre avec des pincettes tout modèle fictionnel de la réalité et d'appliquer sans plus l'Imagination sur l'Imaginaire. Immédiatement vous verrez apparaître un tas de nouvelles fictions, toutes fraîches et vivantes... ", nous assure-t-il, avant de raccrocher. Je suis les indications transmises par téléphone, mais je fais probablement une fausse manœuvre car, un instant plus tard, nous nous trouvons catapultés sur la Plaça San Jaume, à l'entrée du Barri Gòtic.

Il est très tard dans la nuit et les rues sont désertes. "Quelle paix !", s'extasie Pieyre de Mandiargues. "Je ne comprends pas pourquoi dans La Marge je ne me promène jamais dans le Barri Gòtic pourtant si proche du Barrio Chino. Je crois que je devrais réécrire ce livre, quitte à rendre aux membres de l'Académie Goncourt les cinquante francs du prix".

Nous entrons dans le Barri Gòtic par la ruelle qui donne sur la place San Jaume. Le silence est profond. Seul résonne le bruit de nos pas, répercuté par les pierres des majestueux édifices gothiques, baignés par la lumière de la lune rousse, le soleil des loups. Nous passons sous une arcade qui unit deux palais par-dessus la ruelle et nous arrivons à un carrefour. Deux rues opposées s'offrent à notre choix : l'une s'appelle Carrer Krishnamurti, l'autre, Carrer Gurdjieff."

Qu'est-ce que c'est cette histoire ?", dit Claude Faraggi, méfiant. "Je suis agnostique".

"Moi aussi, mon Cher", dit André Pieyre de Mandiargues en s'approchant d'un panneau où le plan du quartier est exposé. "Regardez ! Les deux voies décrivent un demi-cercle à partir du point où nous nous trouvons. Elles aboutissent toutes deux au même endroit, Place de l'Immortalité. C'est épatant !"

"Que faire ?" Je m'interroge à haute voix en russe, langue que pourtant je ne connais pas.

"Nous sommes des écrivains", rappelle Pieyre de Mandiargues. "Il nous faut suivre notre propre chemin jusqu'au bout. Nous n'atteindrons peut-être pas la Place de l'Immortalité, mais au moins arriverons-nous à la Place de l'Authenticité".

"Bien dit !", nous exclamons-nous à l'unisson, Claude et moi. "Allons-y !" Nous traversons le carrefour par son milieu et continuons notre marche par la ruelle d'en face. Elle s'appelle Carrer del Jo, "rue du Moi". Elle devient de plus en plus obscure, étroite et froide. Finalement, après avoir contourné l'abside de la cathédrale de Barcelone, et alors que nous ne nous y attendions pas, nous entrons dans la splendide Plaça del Rei.

La place, sorte de grande cour entourée de monuments gothiques -dont l'un, aux balcons éclairés par des lampes jaunes, ressemble au Cosmos- est superbement illuminée, ainsi que la chapelle voisine, aux vitraux framboise et émeraude.

"Notre chemin arrive à sa fin", dis-je avec tristesse. "J'aimerais vous dire au revoir. Hélas ! Je crains de ne jamais vous revoir. C'est très douloureux pour moi de vous le rappeler, mais vous êtes morts tous les deux au mois de décembre 1991".

André Pieyre de Mandiargues et Claude Faraggi éclatent de rire. "Et alors ? Où est le problème ?", s'esclaffent-ils encore, en se prenant par l'épaule. "Bientôt ce sera ton tour ! Si tu veux, nous viendrons te chercher", ajoute Claude.

"De toute façon, tout disparaîtra, mon Cher Monsieur", m'annonce André Pieyre de Mandiargues, avec un sourire malicieux.

Je regarde vers le haut. Le ciel nocturne commence à pâlir. Les lumières de la place s'éteignent d'un seul coup.

Je me réveille. C'est l'aube.

Voilà le point où j'en suis.

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