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Billet de blog 18 août 2021

Proust et l'écrivain "afrancesado"

Mario Vargas Llosa est le triste exemple de "el escritor afrancesado", l'écrivain arriviste qui profite de la fastueuse culture de la France, chargée de siècles, de génies et de révolutions, pour s'enjoliver lui-même et cacher les faiblesses de son intellect et la mesquinerie de ses sentiments.

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Vargas Llosa et Antoine Compagnon au Collège de France

Dans le journal espagnol El País (19 avril 2020), Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature 2010, défenseur acharné du roman (et de la société capitaliste), proclamait son dégoût de Marcel Proust :

"Je n'aime pas Marcel Proust et pendant de nombreuses années je l'ai caché. Plus maintenant. J'avoue que j'ai eu du mal à terminer « À la recherche du temps perdu », un ouvrage sans fin que j'ai lu avec beaucoup de difficultés, dégoûté par ses très longues phrases, par la frivolité de son auteur, par son monde minuscule et égoïste, et, surtout, par ses murs de liège, construits pour ne pas être distrait en entendant les bruits du monde (que j'aime tellement). Si j'avais été lecteur chez Gallimard lorsque Proust a présenté son manuscrit, j'aurais peut-être déconseillé sa publication, comme l'a fait André Gide (il s'est repenti le reste de sa vie pour cette erreur.)"

 Déclaration pour le moins stupéfiante, s'agissant d'un écrivain comblé et flatté par l'admiration que lui portent des intellectuels comme Antoine Compagnon, proustologue parisien. Il y a quelque temps, Compagnon s'occupait de la promotion commerciale des œuvres du romancier publiées dans la "Bibliothèque de la Pléiade". La promotion eut lieu au Collège de France, où Compagnon était encore professeur de littérature française. Or, voici que le proustologue, dans un dithyrambe étonnant, accueillait Vargas Llosa en le plaçant pratiquement dans la catégorie "écrivain français"… même si Varguitas (surnom du romancier) n'a jamais écrit une seule page en français.

 Cela veut dire ce que cela veut dire : la dénomination "écrivain français" en tant qu'éloge, avec ses connotations nationalistes à l'égard des écrivains latino-américains, est quelque peu ambiguë et un tantinet méprisante.  Borges, Neruda, Cortázar, etc., auraient-ils accepté, sans rire, une appellation qui rappelle celle de "vin français" utilisée dans les restaurants pour vanter la qualité des grands crus ?

 Mais Antoine Compagnon n'est pas le seul dans ses maladresses provoquées par le commerce littéraire (les luxueux volumes de la Bibliothèque de la Pléiade sont très chers, rappelons-le). Déjà des années auparavant, Bertrand Poirot-Delpech, ancien critique littéraire du journal Le Monde, au moment du lancement chez Gallimard de la traduction de l'Orgía Perpetua (titre inspiré par la célèbre "orgie perpétuelle" de Flaubert), sorte de théorie du roman de l'écrivain péruvien, disait de Vargas Llosa, sans peur du ridicule: "Flaubert, c'est lui!". Or, est-il honnêtement possible de comparer l'un des maîtres de la prose française, qui réécrivait sans cesse ses phrases, toujours insatisfait du résultat, avec la prose de Varguitas, écrite à coups de machette et à la vitesse d'un reporter ?  En réalité La Orgía Perpetua, dans sa version originale en espagnol, n'est qu'un ouvrage arbitraire et désordonné, farci de mots français éparpillés capricieusement dans l'épaisseur du texte, où Vargas Llosa exhibe son français de salon, tout en détournant et déformant l’œuvre de son prétendu maître, Gustave Flaubert.

 À l'égal de Poirot-Delpech dans son hommage dythirambique à l'écrivain péruvien, Antoine Compagnon dévoile sa faible connaissance de la littérature latino-américaine, y compris celle de l'œuvre de Varguitas, esthétiquement irrégulière et médiocre. "García Márquez écrivain naïf pour des lecteurs naïfs; Vargas Llosa écrivain médiocre pour des lecteurs médiocres", ai-je écrit dans l'un de mes articles, pensant au Douanier Rousseau, le merveilleux peintre "naïf", et au Livre X de La République de Platon ("le médiocre rejoint le médiocre"). Peut-on mettre sur un pied d'égalité Vargas Llosa (lequel, j'insiste, n'a jamais écrit une page en français) avec Samuel Beckett, Cioran, Nathalie Sarraute, Kundera, Jorge Semprún, Hector Bianciotti ou Andreï Makine dont une bonne partie de leur travail est écrite en français? Varguitas n'est en vérité que le triste exemple de "el escritor afrancesado", l'écrivain arriviste qui profite de la fastueuse culture de la France, chargée de siècles, de génies et de révolutions, pour s'enjoliver lui-même et cacher les faiblesses de son intellect et la mesquinerie de ses sentiments.

Heureusement, ce n'est pas du tout le cas des spécialistes russes de l'œuvre de Proust, réunis à l'Institut Gorki de Moscou (congrès "Proust / Bakhtine / Regards Croisés", novembre 2019), dont la Revue d'Études Proustiennes se fait l'écho dans son numéro 13. En effet, malgré les éloges opportunistes du proustologue Antoine Compagnon envers Vargas Llosa ( "Vous êtes, selon moi, le modèle du lecteur"), Proust mérite mieux que des lecteurs médiocres, fussent-ils prix Nobel de littérature .

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