Toni Morrison: Eïa pour une mère

Toni Morrison n’était plus. Il n’y aurait pas d’autre roman de Toni Morrison. Alors le monde s’est mis à pleurer Toni Morrison. Et le monde littéraire l’a pleurée plus fort. Et les écrivaines, plus douloureusement. Et les écrivaines noires, à vous en déchirer les entrailles.

J’ai appris la mort de Toni Morrison via un réseau social bien connu. A ce moment-là, l’information n’étant relayée presque nulle part, j’ai espéré qu’il ne s’agissait que d’un mauvais canular. Hélas, la nouvelle s’est brusquement répandue, à la vitesse d’un torrent. Les gros titres des journaux étant venus la confirmer, il ne fut plus permis d’espérer.

Toni Morrison n’était plus. Il n’y aurait pas d’autre roman de Toni Morrison. Ni même d’ultimes deux mots et quatre paroles de Toni Morrison. Il n’y aurait plus jamais de si brillante, si inspirante, si indispensable, si superbement percutante, si diablement stressante pour le journaliste, si savoureuse interview fraichement publiée de Toni Morrison. Et l’Amérique – qui dans une certaine mesure est un mur, est une somme d’enfants perdus, est une vallée de bibles et de flingues, est interdiction d’avorter, flics à cheval, archaïques cordages aux poignets d’un captif noir – n’aurait plus la conscience de Toni Morrison, cet œil si peu bleu sous lequel rougir quand elle se laisse aller à sa petite régression barbare. Et le monde non plus, bien entendu.

Alors le monde s’est mis à pleurer Toni Morrison. Et le monde littéraire l’a pleurée plus fort. Et les écrivaines, plus douloureusement. Et les écrivaines noires, à vous en déchirer les entrailles.

L’une d’elles – la merveilleuse romancière camerounaise Hemley Boum – a comme souvent dégainé les mots idoines, les mots de la situation : elle avait perdu sa mère en littérature. Nous avions perdu notre mère en littérature - Hemley nous ôtait, à beaucoup d’entre nous, les mots du bout des doigts.

Des mères littéraires - celles qui, accouchant de leurs livres, accouchent aussi d’autres auteurs - je me souviens en avoir eu trois car en littérature comme ailleurs, la famille ce n’est pas « une maman, un papa »: Maryse Condé d'abord, Marguerite Duras ensuite, et enfin Toni Morrison. Trois écrivaines ayant – ce n’est pas un hasard – fait l’expérience intime de la violence coloniale (la violence de la ségrégation étasunienne n’en est qu’une variante et repose fondamentalement sur les mêmes principes). Trois femmes l’ayant respirée, cette violence, l’ayant infusée, l’ayant digérée pour offrir en retour son exact contraire : la liberté. Car cette violence au cœur de l’œuvre de Toni Morrison est, essentiellement, enfermement (elle enferme les gens dans leur corps, dans leur apparence, dans des statuts d’indigène ou de colon, dans des races, dans des castes, dans des privilèges insensés ou dans le piège absolu de la dépossession). Mes trois mères ont donc accouché de moi en m’offrant le choc de la liberté. Choc de Moi Tituba, Sorcière noire de Salem, choc du Vice-Consul, choc de Tar Baby. Liberté comme négation de la négation de la liberté - comme Césaire disait que la Négritude était la négation de la négation du Nègre.

Souvent, on entre dans l’œuvre de Toni Morrison par Beloved, grand roman, immense roman sur l’esclavage. J’y suis entrée par la porte Tar Baby, dont l’intrigue est plus contemporaine, et même après Sula, après Jazz, après L’Oeil le plus Bleu, Tar Baby demeure ma leçon, une leçon que je révise quand je crois oublier pourquoi je suis écrivaine. Leçon de style, d’audace, de construction, de magie… Des passages d’une beauté renversante - l’île des Chevaliers, les fourmis soldats envahissant la serre, la description des corps -, des paragraphes d’une puissance éblouissante - toutes les scènes de confrontation : Fils et Jadine pour la sensualité qui s’en dégage, Fils et Sydney pour la dignité, Fils et Valerian pour l’Histoire, Ondine et Margaret pour la haine et pour l’amour, tout à la fois.

Toni Morrison vécut, milita pour une meilleure Amérique, édita de grands auteurs noirs, éleva deux enfants, écrivit et accoucha de nous, mais peut-être est-ce en mourant qu’elle nous permit d’être des sœurs - féminin neutre, sororité universelle, puisqu’il n’est pas nécessaire d’être femme ou noire pour se sentir fille de Toni Morrison. Pour triste que fut l’annonce de son décès, elle accomplit aussi ce qu’accomplit bien souvent la mort : elle nous réunit. Nous avons parlé de notre mère avec tendresse, avec respect. Nous avons parlé de ses livres comme nous ne l’avions jamais fait - et d’autres livres aussi, et de nos autres mères : Zora Neale Hurston, Maya Angelou, Virginia Woolf, Edouard Glissant, Chinua Achebe, Léon Gontran Damas, Marcel Proust… Nous avons retrouvé les pages que nous avions cornées, récité nos lignes favorites. Nous étions Beloved, nous étions Sula, nous redevenions Nel, Ondine, Pecola, Sethe, Jadine… Nous nous sommes consolées, nous nous sommes aimées dans la mémoire de l’héritage de notre mère chérie, nous rappelant cette valeur fondamentale qu’elle nous avait transmise : « Si vous êtes libre, vous devez libérer quelqu’un d’autre » - en application immédiate de ceci, nous avons tâché de libérer une ministre en lui prodiguant des conseils de lecture.

Eïa ! avons-nous chanté - c’est par cette interjection empruntée aux classiques grecs et popularisée par Aimé Césaire qu’en Martinique, nous rendons hommage à nos êtres chers.

Eïa pour Toni Morrison !

Eïa pour une mère !

 

Gaël Octavia

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