Gaël Octavia
Ecrivaine
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 9 août 2019

Toni Morrison: Eïa pour une mère

Toni Morrison n’était plus. Il n’y aurait pas d’autre roman de Toni Morrison. Alors le monde s’est mis à pleurer Toni Morrison. Et le monde littéraire l’a pleurée plus fort. Et les écrivaines, plus douloureusement. Et les écrivaines noires, à vous en déchirer les entrailles.

Gaël Octavia
Ecrivaine
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’ai appris la mort de Toni Morrison via un réseau social bien connu. A ce moment-là, l’information n’étant relayée presque nulle part, j’ai espéré qu’il ne s’agissait que d’un mauvais canular. Hélas, la nouvelle s’est brusquement répandue, à la vitesse d’un torrent. Les gros titres des journaux étant venus la confirmer, il ne fut plus permis d’espérer.

Toni Morrison n’était plus. Il n’y aurait pas d’autre roman de Toni Morrison. Ni même d’ultimes deux mots et quatre paroles de Toni Morrison. Il n’y aurait plus jamais de si brillante, si inspirante, si indispensable, si superbement percutante, si diablement stressante pour le journaliste, si savoureuse interview fraichement publiée de Toni Morrison. Et l’Amérique – qui dans une certaine mesure est un mur, est une somme d’enfants perdus, est une vallée de bibles et de flingues, est interdiction d’avorter, flics à cheval, archaïques cordages aux poignets d’un captif noir – n’aurait plus la conscience de Toni Morrison, cet œil si peu bleu sous lequel rougir quand elle se laisse aller à sa petite régression barbare. Et le monde non plus, bien entendu.

Alors le monde s’est mis à pleurer Toni Morrison. Et le monde littéraire l’a pleurée plus fort. Et les écrivaines, plus douloureusement. Et les écrivaines noires, à vous en déchirer les entrailles.

L’une d’elles – la merveilleuse romancière camerounaise Hemley Boum – a comme souvent dégainé les mots idoines, les mots de la situation : elle avait perdu sa mère en littérature. Nous avions perdu notre mère en littérature - Hemley nous ôtait, à beaucoup d’entre nous, les mots du bout des doigts.

Des mères littéraires - celles qui, accouchant de leurs livres, accouchent aussi d’autres auteurs - je me souviens en avoir eu trois car en littérature comme ailleurs, la famille ce n’est pas « une maman, un papa »: Maryse Condé d'abord, Marguerite Duras ensuite, et enfin Toni Morrison. Trois écrivaines ayant – ce n’est pas un hasard – fait l’expérience intime de la violence coloniale (la violence de la ségrégation étasunienne n’en est qu’une variante et repose fondamentalement sur les mêmes principes). Trois femmes l’ayant respirée, cette violence, l’ayant infusée, l’ayant digérée pour offrir en retour son exact contraire : la liberté. Car cette violence au cœur de l’œuvre de Toni Morrison est, essentiellement, enfermement (elle enferme les gens dans leur corps, dans leur apparence, dans des statuts d’indigène ou de colon, dans des races, dans des castes, dans des privilèges insensés ou dans le piège absolu de la dépossession). Mes trois mères ont donc accouché de moi en m’offrant le choc de la liberté. Choc de Moi Tituba, Sorcière noire de Salem, choc du Vice-Consul, choc de Tar Baby. Liberté comme négation de la négation de la liberté - comme Césaire disait que la Négritude était la négation de la négation du Nègre.

Souvent, on entre dans l’œuvre de Toni Morrison par Beloved, grand roman, immense roman sur l’esclavage. J’y suis entrée par la porte Tar Baby, dont l’intrigue est plus contemporaine, et même après Sula, après Jazz, après L’Oeil le plus Bleu, Tar Baby demeure ma leçon, une leçon que je révise quand je crois oublier pourquoi je suis écrivaine. Leçon de style, d’audace, de construction, de magie… Des passages d’une beauté renversante - l’île des Chevaliers, les fourmis soldats envahissant la serre, la description des corps -, des paragraphes d’une puissance éblouissante - toutes les scènes de confrontation : Fils et Jadine pour la sensualité qui s’en dégage, Fils et Sydney pour la dignité, Fils et Valerian pour l’Histoire, Ondine et Margaret pour la haine et pour l’amour, tout à la fois.

Toni Morrison vécut, milita pour une meilleure Amérique, édita de grands auteurs noirs, éleva deux enfants, écrivit et accoucha de nous, mais peut-être est-ce en mourant qu’elle nous permit d’être des sœurs - féminin neutre, sororité universelle, puisqu’il n’est pas nécessaire d’être femme ou noire pour se sentir fille de Toni Morrison. Pour triste que fut l’annonce de son décès, elle accomplit aussi ce qu’accomplit bien souvent la mort : elle nous réunit. Nous avons parlé de notre mère avec tendresse, avec respect. Nous avons parlé de ses livres comme nous ne l’avions jamais fait - et d’autres livres aussi, et de nos autres mères : Zora Neale Hurston, Maya Angelou, Virginia Woolf, Edouard Glissant, Chinua Achebe, Léon Gontran Damas, Marcel Proust… Nous avons retrouvé les pages que nous avions cornées, récité nos lignes favorites. Nous étions Beloved, nous étions Sula, nous redevenions Nel, Ondine, Pecola, Sethe, Jadine… Nous nous sommes consolées, nous nous sommes aimées dans la mémoire de l’héritage de notre mère chérie, nous rappelant cette valeur fondamentale qu’elle nous avait transmise : « Si vous êtes libre, vous devez libérer quelqu’un d’autre » - en application immédiate de ceci, nous avons tâché de libérer une ministre en lui prodiguant des conseils de lecture.

Eïa ! avons-nous chanté - c’est par cette interjection empruntée aux classiques grecs et popularisée par Aimé Césaire qu’en Martinique, nous rendons hommage à nos êtres chers.

Eïa pour Toni Morrison !

Eïa pour une mère !

Gaël Octavia

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire
Billet de blog
Le service public d’éducation, enjeu des législatives
Il ne faudrait pas que l’avenir du service public d’éducation soit absent du débat politique à l’occasion des législatives de juin. Selon que les enjeux seront clairement posés ou non, en fonction aussi des expériences conduites dans divers pays, les cinq prochaines années se traduiront par moins ou mieux de service public d’éducation.
par Jean-Pierre Veran