Pourquoi nous attaquerons encore la "manif pour tous"

Par deux gais lurons, gays friendly ! Sofiane Auteuil et Vincent Passy.Pourquoi et comment nous avons chahuté la manif du 24 mars.

Par deux gais lurons, gays friendly ! Sofiane Auteuil et Vincent Passy.

Pourquoi et comment nous avons chahuté la manif du 24 mars.

En préambule, nous voulons démentir les chiffres aberrants de la participation à la dernière manifestation des réactionnaires.

Nous étions à 16h à la Défense, sachant que les organisateurs escomptaient un rassemblement massif de l’Arc de Triomphe à la Grande Arche. Personne dans le quartier d’affaires pour s’opposer à l’égalité des droits, juste une poignée d’organisateurs, la mine déconfite, communiquant au talkie : "Delta 3 à Sentinelle (sic), il n’y a personne ici, que doit-on faire de nos équipes sur place ?". Le même "Delta 3" essayant de convaincre une famille de ne pas rentrer chez elle. Ce n’est pas la grande foule annoncée, tous les présents l’admettent, de ceux qui en reviennent à ceux qui communiquent avec leurs proches par téléphone.

C’est le même vide plus loin : après l’Esplanade, le Pont de Neuilly, toujours personne si ce n’est une sono qui braille dans le vide, comme pour motiver les lampadaires, jusqu’aux Sablons, rien qui ressemble à une manifestation. (Nous avons des photos pour le prouver si besoin). C’est une vraie déconfiture et cela nous réjouit amplement.

Habitués des manifestations de la gauche politique, sociale et associative, de toutes les tailles selon les sujets et contextes, des petits rassemblements aux grands défilés pour les retraites ou contre le CPE, nous voyons donc ensuite une manifestation assez bien fournie entre quatre stations de métro : Les Sablons-Porte Maillot-Argentine-Étoile. Nous éclatons de rire lorsque nous entendons les organisateurs se proclamer "un million quatre cent mille". Et pourquoi pas quatorze millions ? Même le chiffre de la police nous paraît bien haut : comment faire tenir 300 000 personnes sur un espace si réduit ? Pour avoir marché de l’Arche à la place Charles de Gaulle, nous estimons les manifestants à un peu plus de cent mille. Et nous comprenons les chiffres surévalués par les pouvoirs publics comme la nécessité de justifier les reculs gouvernementaux, comme sur le droit à la PMA pour les couples lesbiens.

Nous étions venus pour observer, et pour perturber l’initiative aussi. Sans grande illusion : nous avions pris cette décision le jour même à 14h30, à deux, sans avertir aucune organisation. Nous allions agir avec nos seules ressources. Ce type d’opération était de plus une grande première pour nous, nous n’avons pas l’expertise des Femen ou dans un autre registre l’expérience d’Act-Up.

Nous avons d’abord choisi le bon endroit pour agir dans un environnement hostile. Après nous être assurés des possibilités de fuite, nous avons lancé des oeufs pourris en direction de manifestants qui étaient interviewés par une caméra fixe de BFM TV, aux alentours de 17h30.

Ensuite nous avons choisi le bon moment pour passer à la deuxième partie. La missionnaire de l’Église catholique, Frigide Barjo, terminait son discours sur le podium. Vers 17h45, elle annonce la Marseillaise finale. Tout le monde chante avec enthousiasme, enfin tout le monde, il ne reste sur place que les plus motivés, qui ont survécu au vent froid et surtout aux nombreuses prises de parole vomitives. Au moment où le refrain est entonné, les bras, les poings, les mains se lèvent. Nous en profitons pour les imiter, en aspergeant le plus de monde possible à l’eau de Javel que nous avions en bouteille. Aux armes ! Voilà une de celles que nous avons. Nous avons perdu un pull, victime collatérale de cette action, mais au moins lui valait 20 euros chez Jules, pas 200 chez Gucci.

Puis, jusqu’à 19 heures, nous passons d’une rue à l’autre, autour de la Porte Maillot (dangereux ghetto), pour cibler des groupes de manifestants qui quittent les lieux en oubliant d’enlever les signes distinctifs qu’ils portent (autocollants, drapeaux, bracelets, tee-shirts...) et nous les bombardons au liquide vaisselle.

Nous revendiquons notre action. Non, nous n’avons pas à tolérer la "manif pour tous" ! Non, toutes les idées et tous les avis ne se valent pas ! Non, nous ne supporterons pas calmement les appels au maintien des inégalités, des discriminations ! Ce sont eux qui distillent de la haine. Dans notre conception de la démocratie, nous avons le droit de leur contester la libre expression.

Dans le cortège pour les discriminations, nombreuses étaient les pancartes reprenant les appels de l’UMP à faire de cette « manif pour tous » une contestation globale de la politique du gouvernement. Ainsi on a vu des mots d’ordre concernant le chômage (« On veut du boulot, pas le mariage homo » ; « Touche pas au mariage, occupe-toi du chômage » ; et même « Le problème c’est Aulnay, pas le mariage gay »). Comme si la situation sociale catastrophique devait interdire l’égalité des droits. Comme si les homosexuels devaient payer pour la crise, comme s’ils en étaient responsables. Et surtout, comme si la droite ne défendait pas, comme le gouvernement Hollande-Ayrault, le droit des patrons à licencier, à délocaliser, à ruiner nos vies.

Dans les prises de parole, une récupération inouïe : de la lutte contre le CPE, comme « modèle » pour abroger une loi votée, jusqu’à Stéphane Hessel, nommément cité, pour inscrire leur mouvement réactionnaire dans celui des « Indignés ». Nous avons eu du mal à ne pas vomir.

Pourquoi nous allons remettre ça

Le contexte économique et social que nous vivons rend la situation assez dangereuse, comme les résultats de l’élection dans l’Oise le prouvent. En période de crise profonde, la tentation est grande pour les déclassés et les opprimés de trouver des boucs émissaires, nous pensons que vous connaissez l’histoire et nous ne vous faisons pas un dessin. Précisément, il nous semble que tout est fait par les gouvernements successifs pour diviser notre camp, notre classe, pour nous affaiblir face à un patronat de plus en plus vorace et rapace. Il y a la chasse aux Roms, aux sans-papiers ; le gouvernement prépare une loi de plus contre les musulmans, mène une guerre « du bien contre le mal »...

Les opposants à l’égalité des droits se donnent une image moderne, tentent de sortir de leurs propres caricatures, laissant à leur marge les fachos assumés et leurs mots d’ordre (« Non à l’homofolie » etc.). Nous n’en sommes plus au temps du PaCS où Christine Boutin brandissait la Bible. Ils récupèrent des références progressistes (CPE, Indignés...) et font le pari de réussir où l’UMP a échoué : devenir effectivement un mouvement « populaire ». Alors certes, sur ce qu’on a vu dimanche, ce n’est pas gagné. Parmi les manifestants, il y avait principalement des vieux, des familles et des individus des beaux quartiers. Mais aussi quelques-uns qui n’auraient pas dû être là, des gens de milieux beaucoup moins favorisés. Une petite minorité, mais pour combien de temps encore ?

Nous ne voulons pas que la droite flanquée de sa variante extrême puisse incarner une opposition populaire au gouvernement. Nous ne voulons pas laisser la rue aux réactionnaires. Certes cette « manif pour tous » est jusqu’ici dominée par la droite parlementaire. Mais nous savons aussi combien sont poreuses les frontières à droite. Nous voyons que plus la crise s’approfondit et plus le terrain est favorable aux démagogues populistes et autoritaires.

Comme disait le réseau Ras l’Front, « Leurs avancées sont faites de nos reculs ».A choisir, nous préférons l’action de masse plutôt que les actions minoritaires exemplaires. Nous ne sommes pas des théoriciens de la guérilla. Nous pensons qu’il y a besoin de manifestations unitaires massives pour l’égalité des droits, contre le racisme, l’homophobie, pour les droits des femmes et contre toutes les discriminations, et que ce sont ces mouvements, ces luttes qui feront évoluer les consciences. Mais nous pensons que cela ne s’oppose pas à ce que nous avons fait dimanche. Nous sommes et serons des prochaines manifs pour l’égalité et pour les intérêts de notre classe. Cependant, il nous semble que les jours de manif de droite, lorsque nous n’avons pas les forces d’organiser une contre-manifestation qui ait « de la gueule », nous avons tout intérêt à l’infiltrer et à la chahuter, afin que les réactionnaires ne se sentent pas en sécurité dans la rue et pour leur faire passer leur envie de défiler. Lorsque l’environnement est trop défavorable pour défendre une perspective d’union de notre camp, autant bordéliser le camp d’en face.

Jeunes « gauchistes », nous préférerons toujours le Grand Soir à l’Aube Dorée. Alors à la prochaine « manif pour tous », nous recommencerons. Et nous vous appelons à nous joindre à nous, à la perturber de l’intérieur avec nous. Joyeux lurons infiltrés, soyons nombreux !

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Sofiane Auteuil et Vincent Passy.

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