Qu'est-ce qu'on se marre !

Sitôt les copies récupérées, la chasse aux perles débute. Certains enseignants s'y adonnent avec délectation, d'autres corrigent en silence.

Il y aurait de quoi s'indigner en constatant que chaque année, au moment du baccalauréat, certains professeurs collectionnent les perles d'élèves avec une ferveur d'entomologiste. On sait qu'ils se les échangent souvent dans des lieux publics, virtuels ou réels.

 Il y aurait même de quoi nourrir un sentiment de fatalité, de quoi l'alimenter à chaque fois que le mois de juin arrive, depuis le temps qu'en France, cette tradition de la gaudriole scolaire existe, se décline en compilations et même en livres, pour railler une jeunesse forcément inconsistante.

On anticipe la réaction des incriminés : si vraiment on ne peut plus se moquer des élèves, si vraiment on ne peut plus pratiquer l'humour pour nous divertir des corrections studieuses et harassantes, mais où va-t-on ? Aurait-on à ce point perdu tout sens de la bonne humeur ? Se prendrait-on à ce point au sérieux qu'on ne pourrait pas rire cinq minutes des incorrections potaches que nous relevons dans nos copies ? Après tout, l'exaspération que nous éprouvons à lire des bêtises n'exclut pas la tendresse, si, mentionnée par nos soins, la charmante stupidité se diffuse dans l'entre-soi d'une confrérie sachante. La générosité incline à ne pas en vouloir aux fautifs : c'est d'ailleurs pour leur rendre hommage, pour consentir à ce que l'absurdité accède au rang de naïveté, que nous en faisons le sujet d'une immense rigolade 2.0.

Les arguments motivent évidemment un assaut redoublé. On n'a rien contre l'humour et on esquissera même des plaisanteries un peu plus loin. Mais pour l'heure, qu'on nous permette d'interroger le rire dont il est question. De quoi est-il le nom ? Par qui est-il produit ?

A ces deux questions, nous répondrons d'une seule voix : c'est le rire de ceux qui tirent une gloire d'être instruits et reprochent aux autres de ne pas l'être. C'est le rire de ceux qui, s'arrogeant le pouvoir d'être savants, vérifient qu'ils forment une communauté suffisamment nombreuse pour étirer, à peu de frais, le plaisir de l'échange narquois. C'est le rire de ceux qui ne comprendront pas les réactions dubitatives, puisque - bien sûr - les jeunes dont il est question composent une génération ignare, dont on ne dira jamais assez la dépendance aux réseaux sociaux, l'absence d'intérêt pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la culture (comprendre "culture scolaire"), l'inconséquent désir du présent et autres litanies habituelles...

Quelle mouche estivale, vient chaque année, piquer certains enseignants et les enjoint d'archiver les erreurs d'une manière frénétique ? Hasardons quelques hypothèses :

1) L'amateur de perles est un professeur qui, se désolant de la baisse du niveau, préfère changer le plomb du désespoir en or de la poilade. Juste retour des choses : puisque les élèves nous font perdre du temps, à nous qui leur avons consacré tout le nôtre, vengeons-nous de leur bassesse et balançons les réponses infâmes sur Internet. Vendetta scolaire. Catharsis collective. Nous nous en porterons mieux.

2) Nous l'avons dit : l'amateur de perles vit au pays du collier où la compilation des énoncés fautifs a acquis, depuis les livres de Jean-Charles, ses lettres de noblesse. Gageons que cette source éditoriale n'est pas prête de se tarir.

3) L'amateur de perles en a assez de corriger des travaux. Il le dit avant d'avoir récupéré son mille-feuilles. Il pressent même, dès la correction des copies-tests, que "ça va encore être mauvais" ou que "ça ne s'arrange pas".


A la cantine, le midi, les plus radicaux iront pester contre la génération numérique, point Godwin de toute imprécation surplombante.

Tandis que certains vitupèrent contre l'effondrement du niveau scolaire, d'autres professeurs, plus discrets, ne cèdent pas à l'histrionisme, en décrétant l'inanité des cervelles zappantes. Ils récupèrent leur paquet, s'acquittent d'une réunion d'harmonisation, rentrent chez eux, organisent leur temps de travail, saisissent les notes, restituent leurs copies.

Et filent en vacances.


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