Coupe du monde 98 : persistance de la mémoire

A défaut d'aimer l'équipe de France 2018, la mémoire du foot en appelle à leurs aînés.

Depuis plusieurs semaines, la grande roue à aubes de la nostalgie est alimentée par un torrent de reportages, témoignages, documents sur les champions du monde 98. Très sympathiques madeleines, au demeurant, pour qui avait l'âge. Et votre serviteur en était.

Mais en vérité, on vous le dit : cette persistance de la mémoire n'augure rien de bon. Au-delà de la compétition qui s'ouvre aujourd'hui, où les pronostics vont bon train pour prédire tantôt l'échec, tantôt la réussite des Français, une nation sportive qui se raccroche aussi ardemment à son glorieux passé n'est pas un pays si sûr de ce qui va advenir. Ou qui témoigne, par cette obsession, du relatif désert que constitue son palmarès, quand les plus glorieuses nations footballistiques -Allemagne, Brésil, Italie, en tête- n'ont pas le loisir de commémorer une génération, en regrettant que la suivante n'ait encore rien conquis. Le temps qu'on se demande, dix ans après, si la bande à Griezmann, trouvera de dignes héritiers (on choisit le camp des plus optimistes), nos amis latins, germains ou brésiliens auront raflé de nouveaux trophées. Le temps qu'on fête les trente ans de la dernière victoire française en coupe d'Europe (on est plus pessimiste sur les compétitions continentales), le Real, la Juventus, le Bayern, Barcelone, Chelsea ou Manchester auront enfilé les victoires comme des perles, tandis que nous en serons toujours à chercher le collier.

Outre-Rhin, on ne détourne pas son anxiété de la défaite par une sempiternelle séquence slow-motion d'un coup de tête au premier poteau. On ne se repasse pas en boucle une intervention de Kaiser Frank, contenant les assauts des Oranges mécaniques. C'est que, dans l'intervalle, l'Allemagne a gagné trois Coupes du Monde, aligné une quantité de finales ou demi-finales (on ne les compte plus) et qu'une rétrospective tout entière, avec les témoignages des acteurs, occuperait justement la durée d'une compétition internationale, où l'Allemagne figurerait parmi les meilleurs. Voire des vainqueurs. Comme d'habitude, dirait Gary Lineker.

Dans notre émerveillement consiste le miracle d'une réussite, dont la simple existence atteste que les triomphes français sont toujours des accidents : nous ne devions pas remporter la Coupe du Monde 98, le jeu français était frappé d'inanité et, en dépit de la victoire, le syndrome Jérôme Bureau persiste comme un soupçon qui, par un réflexe masochiste, ordonne aux joueurs français d'être bons et de perdre. Ce paradoxe, issu du traumatisme Séville 82, ne demande qu'à être réactivé, au fil des défaites logiques, lesquelles provoquent la sempiternelle reductio ad platinum : "au moins, cette génération perdait avec panache".

Mais de qui parle-t-on finalement ? De certains commentateurs qui s'agitent bruyamment sur les plateaux de télé ou ratiocinent dans la presse écrite. D'autres, plus jeunes, qui n'ont pas connu 98, ne sont pas journalistes ou consultants, se moquent des exégèses footballistiques. Ils s'agacent surtout qu'on leur rabâche Zidane et sa troupe, qu'on rejoue sans cesse la finale commentée par Thierry Roland, dont le nom ne leur évoque plus grand chose. Et c'est sans doute le moment de faire table rase, avec tout le respect qu'on doit à la génération Jacquet. En somme, qu'une nouvelle page s'écrive au présent et que nous la vivions pleinement.

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