POUR MEMOIRE : PLENEL TEL QUEL de Didier Eribon

 

POUR MEMOIRE : PLENEL TEL QUEL

Quelques commentaires ajoutés au bas d’un article de Mediapart ont rappelé ce que le journaliste Edwy Plenel, directeur de ce site, avait écrit autrefois contre Bourdieu. Sans doute agacé de voir ainsi mise à mal l’image nouvelle qu’il essaie de construire de lui-même (ou plutôt exaspéré par un article du Monde Diplomatique de ce mois de janvier 2012, qui fournit quelques savoureuses citations ?), Plenel publie sur le site de son journal en ligne un texte – en accès libre – intitulé « Pour mémoire : le faux procès du journalisme ». Mais sa mémoire me paraît bien sélective, et plutôt déformante, c'est le moins qu'on puisse dire ! Son passé trotskyste lui a sans doute permis de connaître et d'assimiler les méthodes staliniennes de réécriture de l’histoire, et l’on voit qu’il ne se prive pas de mobiliser ses connaissances dans cet art de la « mémoire » réinventée et des faits manipulés pour les besoins de la (sa) cause (on laissera de côté ici son ego hypertrophié, son narcissisme naïf et sa mégalomanie). En fait, il s’agit avant tout pour lui de chercher à faire oublier ce qu’il était et ce qu'il faisait à l’époque. Je voudrais donc lui opposer ma propre « mémoire », et restituer quelques éléments dont je me souviens. « Pour mémoire » donc, comme il dirait :

 

Je me souviens que l’article d’Edwy Plenel sur le livre de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, a été publié dans Le Monde Diplomatique et non pas dans Le Monde. Pourtant, Plenel était directeur de la rédaction du Monde. Mais il s’était bien gardé de publier ce qu’il appelle aujourd’hui sa « discussion » dans son propre journal : il s’était lui-même invité dans les colonnes du Monde Diplo (comme la présentation de cette page par Ignacio Ramonet, alors directeur du mensuel, le souligne ironiquement et comme s’en étonne férocement Halimi dans sa réplique). Oui, c’était cela la méthode Plenel : bien loin de la vertueuse éthique du débat dont il fait mine de se réclamer aujourd’hui, il s’agissait plutôt de mettre en œuvre une brutalité autoritaire et institutionnelle (et tous les procédés qui vont avec : censure, abus de pouvoir…. Je pourrais apporter bien des éléments factuels pour en témoigner) afin d'essayer d’annuler l’épouvantable outrage qu’Halimi avait osé commettre contre la toute-puissance du journalisme et de ses dignitaires (et notamment les notables liés entre eux qu’étaient à l’époque Colombani, Minc, Plenel, Bernard-Henri Lévy…et là encore, il conviendrait tout de même de pas oublier cela). Le livre était largement composé de citations : pourquoi les éditorialistes furent-ils à ce point heurtés par le fait qu’on puisse reproduire leurs propos dans un livre ? Sans doute parce qu’ainsi rassemblés, ces propos apparaissaient comme ce qu’ils étaient : l’expression d’une idéologie partagée et une imposition généralisée de problématique. Ceux qui prétendaient analyser le monde alentour étaient en fait parlés par les structures du pouvoir dont dépendaient leurs positions et prises de positions (il faudrait plutôt dire : DES pouvoirs, auxquels ils étaient soumis : économiques, politiques, institutionnels, etc).

 

Je me souviens de l’événement que représenta la parution du livre de Serge Halimi. Je me souviens de l’événement que fut, un an plus tôt, la parution du grand livre de Pierre Bourdieu Sur la télévision, dans lequel il décrit de façon concise le phénomène qu’il nommait « l’emprise du journalisme » et les conséquences qui en découlait : fermeture anti-démocratique de la discussion – la parole réservée à quelques-uns, choisis par les hiérarques médiatiques et les « gate-keepers »- ; menaces sur la culture – car la télévision, à l’époque, étendait sa loi à l’ensemble des media, qui, selon la logique de l’audimat, suivaient les verdicts et les prescriptions télévisuelles pour atteindre un public large et donc favorisaient, par une succession d’effets de champ, la production culturelle et intellectuelle facile – les "fast writers" ou les "fast thinkers" – contre la production autonome, promettant à celle-ci des temps difficiles si n’est une inévitable extinction (les éditeurs n’allaient bientôt plus pouvoir publier que les livres dont les auteurs étaient susceptibles de passer à la télé). Je me souviens de la fureur hargneuse que ces livres d'Halimi et de Bourdieu provoquèrent chez ceux qui se sentirent visés. Je sais que Bourdieu n’a cessé de payer ce crime de lèse-pouvoir journalistique et que dix ans après sa mort, il le paie encore.

 

Je me souviens de la mobilisation hystérique de tout l’univers journalistique, d’un bout à l’autre de l’espace politique, contre Bourdieu, traîné dans la boue dans des termes que les journaux n’appliquaient même pas à Le Pen (Le Nouvel Observateur, Libération, Le Monde participèrent activement à ce déchainement : je donnerai des exemples, si nécessaire, et je garantis qu’ils seront aussi édifiants qu’accablants : me reprochera-t-on de donner des citations ?). Encore aujourd’hui, il suffit de mentionner Sur la télévision pour provoquer des bouffées délirantes chez les journalistes qui aimeraient pouvoir contrôler qui et ce qui a accès, ou non, à l’espace public (et qui ne supportent pas que ce pouvoir leur ait été contesté par Bourdieu). Je me souviens que l’article consacré par Le Monde à Sur la télévision fut confié à Nicolas Weill, un disciple de Gauchet et Furet, qui nous expliqua qu’il fallait plutôt lire Gauchet (mais quand il s’agit des livres de ces auteurs de droite que sont Furet ou Gauchet, on ne demande pas à un disciple de Bourdieu d’écrire le compte rendu, bien sûr). Le même journaliste fit ensuite l’éloge de livres qui accusaient la critique du journalisme d’être hostile à la démocratie, regrettant cependant qu’on ne dise pas qu’elle était également antisémite (tout est décidément permis ! pourquoi se gêner quand on peut écrire n’importe quoi en sachant qu’on aura l’approbation de ses patrons et du petit monde dans lequel on vit… et ce sont ceux qui eurent l’audace de faire savoir qu’ils étaient ulcérés par de telles vilénies qui furent accusés d’être « violents », « intolérants » et, bien sûr, « antidémocrates » etc.).

 

Ah ! je me souviens aussi que ce petit monde promut avec enthousiasme le livre de Cyril Lemieux sur la presse (il s’agit d’un disciple de cet horrible Boltanski qui, converti au mysticisme religieux et vantant Ricoeur et la pensée religieuse et personnaliste dans les colonnes d’Esprit, s'appuyant sur les Pères de l'Eglise pour écrire un livre contre l’avortement et clamer son hostilité horrifiée au Pacs, etc., etc., lançait alors ses élèves l’un après l’autre à l’assaut de la « sociologie critique » et de son ancien maître Bourdieu, avant de l'insulter dans Le Monde le jour de sa mort). Ce livre sans intérêt fut applaudi par le monde médiatique comme un merveilleux et miraculeux contre-feu à Bourdieu et à Sur la télévision (et cet auteur insignifiant fit carrière grâce à ce succès de mauvais aloi : la sociologie au secours des pouvoirs et mobilisée, avec les pouvoirs, dans la dénonciation de la sociologie critique… Belle éthique scientifique, n’est-ce pas ? ). L’auteur avait interviewé quelques journalistes (au nom de la « sociologie de la justification ») et ceux-ci lui donnèrent évidemment toutes les « justifications » qu’ils avaient envie de donner… Les contredire eût été sombrer dans la « critique », et il ne fallait pas, on s'en doute !!! Mais simplement « restituer » la parole des acteurs… Il est pourtant bien évident qu'une sociologie qui prétend se contenter de rapporter et de "mettre en forme" le point de vue des acteurs est éminemment politique : outre que la mise en forme est déjà une interprétation qui se dénie comme interprétation, une telle démarche ne fait qu'enregistrer et donc ratifier l'ordre établi au lieu de le penser pour le changer. C'est une sociologie, ou plus exactement, une idéologie, car c'est le contraire d'une sociologie, éminemment conservatrice. Plenel croit-il vraiment que quelques entretiens rassemblés et une petite sauce destinée à complaire aux journalistes sont de nature à annuler l'analyse historique et structurale de Bourdieu ? En fait, dès qu’on analyse le fonctionnement d’un système, ceux qui le font fonctionner s'insurgent contre l'analyse ainsi produite car ils ne se reconnaissent pas dans le système ainsi décrit et auxquels il participent (la plupart du temps de bonne foi, mais malgré tout, j’ai trop connu le monde du journalisme pour me laisser berner par ces « justifications » : elles consistent chez les « acteurs » qui se « justifient » à dire au sociologue des choses qui sont le contraire exact de ce qu’ils font à longueur de journée, avec un cynisme souvent déroutant. Et l'on voit bien, quand on regarde les films de Pierre Carle, que la manière dont les journalistes de pouvoir parlent d'eux-mêmes et de leur métier fait voler en éclat, s'il en était besoin, l'idée même d'une "sociologie de la justification", puisque les "acteurs" mentent à ceux qui les interrogent afin de se mentir à eux-mêmes sur leurs propres pratiques). Après tout, dans les années soixante et soixante-dix, l’analyse du système scolaire déplut profondément aux enseignants qui se sentirent mis en accusation. Mais non : ce n’étaient pas eux, personnellement. Mais la contribution qu'apporte une institution à la perpétuation des mécanismes sociaux et à la reproduction des inégalités sociales. D'ailleurs, les« acteurs » en question ont aujourd’hui accepté l’analyse. Et l’analyse est restée dans toute sa puissance. Elle vaut même encore plus aujourd’hui qu’hier. Il pourrait en aller de même du journalisme. Et au lieu de combattre Bourdieu, les journalistes devraient, comme le font aujourd’hui les enseignants, réfléchir, grâce à ses analyses, à leurs propres pratiques, pour essayer de les transformer, si peu que ce soit et pour autant qu’ils en aient la possibilité (car la « liberté » ne pèse pas lourd contre les forces sociales). Mais il leur faudrait pour cela renoncer à l’ivresse et aux illusions sur soi que confrère le sentiment du pouvoir et de la toute-puissance.

 

Je me souviens de la manière dont Le Monde, sous la direction de Plenel, a promu, inlassablement la révolution néo-conservatrice (Furet et ses acolytes de l’époque, Gauchet et Rosanvallon). Le Monde organisait des "Forum" avec Esprit et la Fondation Saint Simon (à Grenoble), et ouvrait ses pages aux auteurs que ces organismes de promotion invitaient à parler - contre la gauche critique. Je me souviens que chaque « Note » de la Fondation Saint Simon se voyait célébrée sur une pleine page du Monde, même les plus ridicules (comme les élucubrations involontairement comiques de l’idéologue de la revue Esprit, Irène Théry, contre le pacs, l’homoparentalité et autres "revendications frénétiques" (sic), du mouvement homosexuel, accusés de fragiliser les fondements mêmes de la civilisation et que le législateur se devait donc de repousser sans état d'âme et avec fermeté).

 

Je me souviens de la manière dont le Monde traita de l’engagement des intellectuels dans le mouvement social de 1995 : un pleine page titrée sur les « nouveaux compagnons de route » (ben voyons !) qui se terminait – toujours sous la plume du même journaliste, thuriféraire de Furet et Gauchet, évoqué plus haut – par des interviews de Gauchet et Furet, ce dernier déplorant évidemment la persistance de ces mouvements sociaux « crépusculaires », c’est-à-dire archaïques, dépassés, tournant le dos à la bienheureuse modernité néo-libérale. Plenel ne s’en souvient pas ? Mais c’était lui, le directeur de la rédaction, non ? Il a perdu une partie de sa mémoire ? Ou bien il veut réécrire l’histoire, bien conscient désormais qu’avoir combattu les mouvements sociaux et les intellectuels qui y participaient ne constitue plus un titre de gloire ? L’humeur intellectuelle et politique a changé… Il serait difficile aujourd’hui de défendre le « contrat social » et la « démocratie » capitaliste contre les mouvements sociaux. Et il est assurément difficile pour Plenel de reconnaître que c’est pourtant ce qu’il fit, et avec tant de zèle. Mais l’histoire est ce qu’elle est : il a mené une guerre acharnée contre Bourdieu et contre ce que Bourdieu incarnait. Bourdieu combattait pour la démocratie sociale, contre l’injustice, contre les inégalités... Plenel était alors dans le camp des puissants, de l’ordre établi et des penseurs de la pensée conservatrice (aux côtés de Furet, Gauchet, Rosanvallon) contre les intellectuels critiques.

 

 

Je me souviens de la parution du livre de Daniel Lindenberg, Le retour à l’ordre. Plenel accorda à ce pauvre factum tout le haut de la « Une » du Monde, et deux pleines pages intérieures. La raison en était simple : ce livre marquait l’éclatement du groupe qu’il avait soutenu pendant des années. C’est le monde de Plenel qui s’écroulait : toutes ses références intellectuelles, tout ce qu’il avait promu… se divisait, se déchirait… Et comme toujours, il fit comme si son désarroi personnel traduisait un événement dans la vie intellectuelle (et il voulut donc faire un événement général de ce qui n’était un événement que pour lui, une minuscule polémique entre néo-réactionnaires et néo-conservateurs : l’objectif du livre de Lindenberg, petit soldat zélé d'Esprit et de La République des idées, était en effet d'afficher le prétendu repositionnement à « gauche » de Rosanvallon, après la mort de Bourdieu, pour tenter d’occuper la place laissée vacante, d’où la nécessité pour lui de renvoyer Gauchet du côté des « réactionnaires », c’est-à-dire de l’assigner au lieu où ils avaient travaillé ensemble pendant plus de dix ans, afin de faire croire que lui en sortait… Gauchet dépeint comme réactionnaire, - ce n’est certes pas faux, mais ça n’était guère une nouveauté - par son allié d’hier, Rosanvallon, voilà qui était tout de même assez cocasse! Mais cela permettait à ce dernier de faire croire qu’il rompait avec son passé conservateur, ce qui, on s'en doute, n’était chose aisée, après tant d'années passées à pourfendre la pensée de gauche, et c'est pourquoi Plenel vint l'aider dans cette tâche difficile). Je ne me souviens, soit dit en passant, pas que les livres de Pierre Bourdieu (ni ceux d’autres auteurs sérieux) aient eu droit à un tel traitement (la « une » du Monde, deux pages intérieures !). Ils ne constituaient pas des événements intellectuels assez importants pour Plenel.

 

 

Et tout le monde se souviendra avec moi, puisque c’est très récent, de la manière dont Mediapart a repris le flambeau en soutenant à nouveau Rosanvallon (invité du premier Festival Mediapart) en essayant de nous faire croire qu’il avait changé (quelle blague !). Plenel le promouvait quand il était ce qu’il était, et il le promeut aujourd’hui en disant qu’il a changé et qu’il ne faut pas croire qu’il est resté ce qu’il était et qui, évidemment, était bien condamnable… Toute la logique de la révolution conservatrice a consisté à s’en prendre aux sciences sociales, à la sociologie en particulier, au nom de la « philosophie politique », pompeux vocable derrière lequel se dissimulait un petit répertoire d’idées simples destinées à ruiner l’idée de déterminations sociales, de reproduction sociale, etc, au nom de l’autonomie des sujets et des acteurs. C’était tenter de nier toute idée de domination, d’oppression, de perpétuation des inégalités de classe (mais l’autonomie des acteurs ne devait évidemment pas les conduire à se mobiliser : ils devaient au contraire se soumettre librement à l’autorité politique ou aux règles du lien social, aux traditions, aux allégeances traditionnelles,, etc. qui les précédent toujours : au fond, un déterminisme rigide avait remplacé celui dont ils affirmaient vouloir se défaire. Les « sujets autonomes » étaient invités à se taire au nom de leur autonomie ainsi comprise, alors que chez Bourdieu, ils étaient invités à se révolter contre les déterminismes mis au jour par l’analyse ou tout simplement contre la domination sociale éprouvée quotidiennement. Nous en sommes toujours au même point avec la dernière livraison de Rosanvallon qui répète ses livraisons précédentes (comment un livre aussi mauvais, aussi indigent, où se succèdent un cours de première année de fac sur l'histoire des idées d'égalité et une accumulation de fiches de lecture rudimentaires, a-t-il pu être à ce point célébré par tous les média ? Il faudrait s'interroger sur la promotion permanente de la sous-pensée et des sous-penseurs par l'espace médiatique : les Gauchet, Rosanvallon et autres du même niveau et du même acabit. Sans doute Bourdieu, ne parvenant pas à croire que Rosanvallon ait pu être élu au Collège de France, avait-il raison de dire qu'il y avait, en vérité, été nommé par le journalisme et les effets de la propagande journalistique en sa faveur, au détriment d’historiens plus rigoureux et plus éminents, mais plus difficiles à lire - ce qu'un historien du Collège avait dit sans détours à ses collèges mathématiciens ou physiciens qui s'apprêtaient à voter pour "le plus facile à lire et donc le plus mauvais des candidats" - avec cette conséquence circulaire que les journalistes lui décernent désormais le titre de "penseur" parce qu'il est professeur au Collège de France alors qu'il ne doit ce titre et cette position qu'à leur action antérieure) : s’il y a inégalité, c’est parce qu’on ne croit plus à l’idée d'égalité (les gens sont méchants, ils sont devenus égoïstes...). … Bref, dans cette vision typique du personnalisme chrétien, tout se ramène à une question d’adhésion aux valeurs morales (une notion d'égalité sans rapport avec ce qui se passe réellement dans la société), d’où l’invocation d’un nécessaire souci de « réciprocité » (comment de telles niaiseries réactionnaires, ce prêchi-prêcha néo-chrétien peuvent-ils passer pour une refondation de la pensée de gauche ?) : le monde social, avec sa violence, avec ses implacables déterminismes, avec ses inégalités de classes, avec ses destins tracés à l'avance, avec l'exclusion scolaire, etc., a totalement disparu… Il n'existe plus de mécanismes sociaux qui produisent et reproduisent l'inégalité et qu'il est important d'analyser et contre lesquels il faut essayer de lutter. Il n'y a qu'un manque de bonne volonté… D’où l’obsession – qui est le corollaire de cette aspiration incantatoire à « faire société », formule qui n'a strictement aucun sens si ce n'est de s'opposer comme hier à l'idée de luttes sociales – de traquer la dissidence et tout ce qui met en question le « lien social » et l'unité de la communauté nationale. Il faut l’affirmer nettement : contre cette idéologie de l’amour du prochain et de la participation harmonieuse de tous au « bien commun » national et nationaliste - chacun à sa place dans le respect des autres... ! - , c'est-à-dire contre cette pensée d'Etat, cette pensée de gouvernants soucieux du maintien de l'ordre (c'est une vision de sous-préfet, passé par l'ENA), il convient de restaurer une réelle pense de gauche critique, adossée, précisément, aux mouvements de lutes et aux dissidences, une pensée de la transformation sociale et de l'émancipation. Il faut assurément défaire société : montrer que les intérêts des uns et des autres ne sont pas les mêmes, que le monde social est traversé de conflits, de révoltes, de refus… C’est sur les lignes de fractures nombreuses de ces antagonismes que la gauche doit installer son observatoire – et sa pratique, en construisant une perception du monde - ou plutôt des perceptions du monde - qui s'oppose à la perception dominante (et donc à l'idée que tous devraient partager une même perception).. C’est urgent : car si François Hollande prend de tels livres délétères pour bréviaires, parce qu'ils sont faciles à résumer - ils sont faits pour ça -, et qu'ils ne servent à rien puisqu'ils ne disent rien, c’est l’assurance d’un Front National à 30% dans dix ans (dix ans ?).

 

Après avoir tant soutenu Rosanvallon et Gauchet, voici que Plenel se réfère désormais à Rancière pour attaquer Bourdieu… Cela n’a rien de surprenant : quand Bourdieu est l’ennemi, les pulsions de la droite et celles de la pseudo-gauche radicale sont promptes à se coaliser ! J’ai gardé le souvenir très net de qui Rancière combattait au début et au milieu des années 1980, quand se créait la Fondation Saint Simon, quand déferlait la révolution conservatrice, quand Bourdieu était, avec Foucault, la cible principale et explicitement désignée comme telle de cette vague réactionnaire néo-aronienne… Oui, qui attaquait-il ? le sinistre Furet ? son disciple Gauchet ? La Fondation Saint Simon ? Les journaux qui les promouvaient à longueur de colonnes ??? Non ! Il attaquait obsessionnellement Bourdieu et «L’empire du sociologue » : il publia un volume collectif sous ce titre. Je me souviens d'avoir ironisé, dans les colonnes du Nouvel Observateur où je commençais alors de collaborer en tant que critique littéraire, sur ce ramassis de mauvaises dissertations où l’on retrouvait tous les poncifs les plus éculés et les plus idiots contre la sociologie. Je me souviens de l'invraisemblable fureur, de la hargne, que mon article avait déclenché chez les Furet, Ozouf (surnommée à l’époque « la dame de fer » dans les couloirs de l’hebdomadaire, c’est dire à quel point les gens croyaient à l’affirmation de sa flamme démocratique... il faut avoir côtoyé ces grands démocrates pour savoir ce dont ils étaient capables! c'est à faire frémir) ou encore les Julliard, les Jean Daniel…, etc. qui exigeaient qu'on parle élogieusement de Rancière… dont les thèmes consonnaient avec les leurs (la liberté, le point vue des acteurs, l’autonomie du sujet, etc, contre le déterminisme et les "sciences sociales"). Je ne sache pas que Rancière ait dénoncé leur "empire", pourtant bien plus puissant et bien plus étendu que celui du "Sociologue" qu'il fustigeait. Mais je me souviens aussi que, quand il s’est agi de se trouver aux côtés des acteurs et de leurs prises de parole, de se mobiliser avec les mouvements sociaux, d’agir en faveur des immigrés, de lutter pour le Pacs, etc, c’est Bourdieu qui répondit présent. Pas les apôtres de la liberté des acteurs : ceux de droite – les Furet, Ozouf, etc – dénoncèrent comme il se doit ces mouvements comme de graves dangers pour le "Pacte social", la Société, la Démocratie, la République, et autres mots à majuscule ; ceux de l’ultra- « gauche » - les Rancière, etc. – négligèrent de dénoncer ceux qui s’opposaient ainsi à liberté et à la parole des acteurs et ils continuèrent de pourfendre, comme d’habitude, Bourdieu et la sociologie, sous le regard bienveillant de ceux qui voulaient éradiquer "le marxisme" (c'est-à-dire la simple idée qu'il existerait des classes sociales) dont la sociologie était à leurs yeux le dernier bastion ! J'ai compris à cette époque à quel point la droite conservatrice et une certaine gauche pseudo-radicale pouvaient avoir partie liée pour combattre la pensée critique (en recourant aux mêmes schèmes de pensée qui dénient la réalité du monde social).

 

Je souviens d’avoir organisé au Centre Pompidou en juin 1997 un grand colloque sur « Les études gays et lesbiennes ». Des centaines de personnes y assistèrent. Au nombre des orateurs : Monique Wittig, Leo Bersani, George Chauncey, Eve Kosofsky Sedgwick, Michael Lucey et autres éminents chercheurs et intellectuels, célèbres dans le monde entier pour l’importance de leurs travaux. Pierre Bourdieu vint y parler lui aussi. Le Monde n’annonça pas ce colloque, n’en donna pas de compte rendu, n'interviewa aucun des participants comme le firent d'autres publications. Mais avant même qu’il ne soit terminé, ce journal publia à la « Une » et sur une pleine page intérieure un article grotesque qui dénonçait la menace que ces chercheurs et ces recherches faisaient peser sur l'université, le savoir, la culture, etc.,, et s’en prenait avec virulence à Pierre Bourdieu. L’auteur de cet article, un certain Frédéric Martel, se présentant à l'époque comme collaborateur d'Esprit et devenu aujourd'hui journaliste multicartes - notamment dans la presse la plus vulgaire - avait publié un an auparavant un livre pitoyable sur le mouvement gay, dont Finkielkraut constituait la référence "théorique" principale (il était cité à tout bout de champ ... on imagine la hauteur de vue et la sophistication intellectuelle que cela implique... mais on a les maîtres à penser qu'on mérite!). La conclusion de cette concaténation d'âneries avait été éditée séparément comme "Note" de la Fondation Saint Simon et on pouvait y lire par exemple que la Gay Pride comportait les mêmes risques de dérives "communautaristes" vers le terrorisme que l'islamisme radical. Bref, Le Monde de Plenel accueillit avec enthousiasme son article car il s'y moquait méchamment de Bourdieu qui, disait-il, avait appelé les chercheurs français à abandonner les sciences sociales pour se lancer dans les études gays… En réalité, Bourdieu avait dit que les études gays et lesbiennes posaient aux sciences sociales des questions qui pouvaient les aider à sortir de la routine dans laquelle elles s’étaient parfois enfermées… Ce qui, on me l'accordera, n’est tout de même pas la même chose. Plusieurs orateurs, à la suite de cet article – parmi lesquels Leo Bersani, si reconnu internationalement que Foucault l’avait convié à donner une série de conférences au Collège de France en 1982 - – écrivirent au Monde pour protester contre la grossière caricature qui avait été présentée de leurs travaux. Le Monde ne publia aucune de ces réponses. Ecoeuré par un tel comportement (la censure, encore, l’abus de pouvoir…), Pierre Bourdieu envoya alors une lettre pour s’étonner qu’un tel tissu de contre-vérités et d’absurdités ait pu être publié à la « Une » du Monde et, après avoir rectifié l'information pour ce qui le concernait, dire sa solidarité avec ces chercheurs éminents aussi grossièrement diffamés dans un journal affichant pourtant en chaque occasion sa prétention au sérieux. Sa lettre ne parut que quinze jours plus tard (peu avant le 14 juillet), dans un coin de page, et je crois même me souvenir qu’elle avait été amputée d’une phrase. Esprit et la Fondation Saint Simon avaient ainsi cherché à régler leurs comptes avec Bourdieu, avec l’aide militante du Monde. Aujourd’hui il ne se passe pas une semaine sans que Le Monde – ou Mediapart – ne se demande pourquoi la France a si longtemps ignoré les nouvelles recherches qui se développaient aux Etats-Unis . Je pourrais peut-être leur fournir quelques éléments de réponse.

 

Je me souviens que c’est un proche de Rosanvallon (l’économiste Daniel Cohen, qui est aussi l’auteur de malheureux petits essais médiatiques sur la fatigue de notre pauvre société et autres sottises de ce genre !)) qui fut chargé de rendre compte du livre de Pierre Bourdieu, Les Structures sociales de l’économie. On imagine le ton du compte rendu. Tandis que sur la page d’à côté Laurent Mauduit - oui, le Laurent Mauduit qui s'insurge désormais contre le néo-libéralisme sur Médiapart - se chargeait d’assassiner le très remarquable ouvrage de Frédéric Lebaron sur La croyance économique.

 

 

Je me souviens de la colère, du dégoût, du mépris que Pierre Bourdieu exprimait chaque jour à l’égard du monde journalistique en général, du Monde en particulier et d’Edwy Plenel spécifiquement. Quand il parle du journalisme qui « filtre » et « intercepte » la parole de ceux qui se mobilisent et de ceux qui réfléchissent, pour la déformer, la dénaturer, c’est notamment à lui, et à d’autres comme lui, qu’il pensait.

 

Je me souviens que, mis à la porte du Monde, Plenel effectua un virage complet et hurla contre ce qu'il avait adoré. Il commença donc de récrire l’histoire, et de s’inventer une nouvelle image : celui qui résiste à l’ordre médiatico-politique. On comprend qu’il soit important pour lui d’essayer de nous faire oublier qu’il fut un ardent défenseur de cet ordre. De nous faire oublier que cet ordre, il a même contribué à l’instaurer !!! Mais a-t-il vraiment changé ? On aimerait le croire. Mais soyons méfiants : au fond, il est porté par les courants dominants : comme tant d‘autres, il attaquait la pensée critique quand c’était payant, comme tant d ‘autres, s'il est devenu le héraut de la critique, c'est parce que le vent a tourné.

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