MARATHON

Un texte parti pris, à propos des jours d'après, pour lancer une alerte. Et rire... un peu. S'inquiéter... beaucoup. Réfléchir... passionnément. Se mobiliser... à la folie. Regarder ailleurs... pas du tout.

MARATHON

 

Il était une fois une petite planète. Sur cette petite planète, un petit pays. Dans ce petit pays, un petit chef. Un petit chef qui se prenait pour un grand, un très grand dirigeant. Un homme d'envergure nationale et internationale. Un homme certain de modeler, de marquer l'histoire de son empreinte. Ce petit homme qui dirige ce petit pays est très occupé. Son emploi du temps est surchargé. Alors il se décharge de certaines tâches sur ses petits subalternes.

 

Voici son agenda du 31 décembre 2021 ainsi que ses réflexions à l'aube de l'année 2022.

 

8 h 30 :

petit déjeuner (pour un petit chef) avec la Reine de cette île voisine. Cette île qui ne fait rien comme le continent auquel elle appartient. Mais, pourquoi pas ? Depuis quelques années cette appartenance est relative, partielle et même plus que partielle. Il reste une certitude : sa place géographique.

Ce petit déjeuner est prévu pour fêter son dernier chapeau. Un chapeau pointu, turlututu. Mais la Reine n'est pas en tutu. Un chapeau pointu avec des fils d'or qui tombent sur son épaule. Droite l'épaule.

 

Démarrage de la journée en douceur. Comme l'échauffement d'un marathonien.

 

10 h 00 :

réunion avec le dernier Premier Ministre. Oui il est le premier mais aussi le dernier adoubé par Nous Premier Terrien, rien à voir avec t'es rien. Il a besoin d'être cadré, dressé, surveillé, éventuellement récompensé par quelques mots. Ça coûte pas cher et ça doit le faire rapporter gros.

 

Bon, le marathon est lancé. L'allure est conforme au temps de passage au 10è kilomètre. Ne pas oublier de se ravitailler.

 

11 h 00 :

réunion au sommet avec nous-mêmes. A l'ordre du jour un seul point mais il est de taille. Il conditionne tout. Il est l'Avenir avec un A majuscule : Mai 2022. Comment l'aborder ? Faut-il l'aborder sabre au clair ? En douceur ? Jusqu'à maintenant je l'ai joué cool, sympa tout en démocrate. Oui, bien sûr, on peut chicaner et dire que… Mais je n'ai pas franchi la limite. J'ai opéré en finesse. J'ai appliqué le "en-même-temps-tisme" à la lettre. Plus accentué d'un côté que de l'autre. Mais j'ai un contrat à respecter. Ma marge de manœuvre se rétrécie un peu chaque jour. Et même beaucoup depuis mars 2020 et son Covid-19. Ma côte de popularité est au plus bas. Va-t-elle encore descendre ? Puis-je prendre l'énorme risque de la voir plus bas que terre ? Et constater les dégâts. Comment expliquer ça à qui-de-droit ? J'ai été obligé de lâcher du lest sur la santé, les hôpitaux. Mais plus personne ne me suis. Mon entourage se méfie. Les plus courageux quittent le navire. Ils vont chercher ailleurs des postes où ils seront à l'abri d'un retournement de situation.

 

20 km, presque la moitié de la course. Le temps est toujours bon. Un peu de poids dans les jambes mais ça devrait passer avec les kilomètres.

 

11 h 30 :

Conférence-vidéo avec Le Maître. Et oui, nous aussi nous avons un Supérieur, Un Maître.

 

Après le 25è km on entre dans le dur. Il ne faut plus réfléchir, il faut tenir le rythme. Rester maître du temps.

 

 

12 h 00 :

Conséquences de cette conférence-vidéo.

 

Là c'est très dur. Les jambes en compote, la tête à l'envers.

 

12 h 30 :

Le déjeuner avec le roi du pétrole se passe pas trop mal. J'ai réussi à placer quelques armes. Mais il faut que je le soutienne politiquement. Il tient à conserver sa réputation d'homme intègre. Ça devrait aller. C'est loin d'ici et les droits de l'homme n'intéressent pas tous les électeurs. Mais j'ai l'impression d'être ailleurs. A côté de mes pompes.

 

Pour un marathonien c'est pas l'idéal. Et le mur des 35 km qui arrive.

 

14 h 30 :

Formation professionnelle. Sujet du jour : la peur cette alliée qui vous veut du mieux. L'animatrice est sympa. Elle travaille pour "Logomachie et Rabâchage pour Effarouchement Miraculeux". C'est nettement mieux que la poudre aux yeux et la poudre de perlimpinpin. Nous en profitons pour lui demander conseil pour ce soir. Elle nous suggère d'y aller franchement, d'être direct, volontaire, solennel comme d'habitude. Nous en ressortons galvanisés, sur de nous et de notre rôle.

 

Tout ça donne du punch pour allonger la foulée. Nous touchons au but.

 

17 h 00 :

Goûter, un cacao bien chaud avec deux tartines de confiture mais pas question de déconfiture.

 

Si près de l'arrivée les tartines vont-elles passer ou faire le yoyo ? Tant pis, c'est un risque à prendre. La ligne d'arrivée est proche.

 

17 h 30 :

Enregistrement de nos vœux.

 

Voilà 42 km et 195 m. Et dans les temps. Arrivée, applaudissements, commentaires. De l'eau gazeuse pour faire passer les deux tartines. Récupération, décrassage, douche et à la maison.

 

20 h 00 :

Soirée privée sans la télé.

 

Quelques granules d'arnica.

 

Le lendemain, 1er janvier 2022 :

Que s'est-il passé entre 11 h 30 et 12 h 00 ?

Conférence-vidéo avec Le Maître : Ça devait arriver. Nous espérions un nouveau répit, une chance de récupérer. Mais c'est fini. Les dégâts sont trop importants : l'économie est au plus mal, le chômage au plus haut, la contestation gonfle tous les jours un peu plus, ceux qui ont du travail ne travaillent pas, les écoles, collèges, lycées, facultés sont occupés; la rue est occupée, les places sont occupées… Il faut passer au niveau supérieur. Il reste 4 mois. Le Maître a été clair : les membres du Conseil sont tous d'accord. Plus question d'attendre. Il faut arrêter le bricolage "démocratique". Toutes les projections sont catastrophiques. C'est perdu d'avance. Très largement perdu. Il n'y a pas de solution de rechange. Les remplaçants éventuels ne sont pas prêts ou ne veulent pas l'être. Nous allons devoir y aller. Fini l'en-même-temps-tisme. Nous allons utiliser le "direct musclé". C'est un quitte ou double.

 

Les conséquences affichées lors des vœux : il faut un pouvoir fort pour redresser le pays. Nous sommes en poste, nous y restons. Nous y restons sans limitation de durée. L'élection de mai 2022 est reportée jusqu'à… des jours meilleurs. Obligation pour tous les citoyens de travailler, étudier, se taire, consommer et chacun chez soi. Nous assumons la responsabilité de seul décideur. Deux empereurs et un maréchal l'ont fait. Nous devons le faire. Tout de suite. Aujourd'hui.

 

Des courbatures. Ce jour repos. Demain trottinement tranquille.

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