De vos orphelins de Nuit Debout : Insoumettons-nous!

Lettre ouverte à François Ruffin, Frederic Lordon, Monique Pinçon-Charlot, Franck Lepage, Etienne Chouard, Bernard Friot et les autres.

Je vous écris dans cette période de grande confusion caractéristique du clair-obscur décrit par Gramsci : un ancien monde qui se meurt et un nouveau qui tarde à naitre, entre les deux apparaissent des monstres. L'ancien monde c'est eux, nous sommes nés avec et nous n'avons toujours connu qu'eux : Mitterand, la 1re guerre d'Irak, Chirac, les emplois fictifs, le libre échange, Clinton et Boris Eltsine, le CPE, Ben Laden, le 11 septembre, Sarkozy, Hollande, Daesch, le 13 novembre, la loi travail, la dette, la dette, la dette, le chomage et les monstres à venir au choix parmi Macron, Le Pen ou Fillon.

Paris, place de la République, 31 mars 2016 © Nuit Debout Paris, place de la République, 31 mars 2016 © Nuit Debout

Nuit Debout ou l'amorce d'un réveil citoyen

A Nuit Debout nous avions ouvert le chemin des possibles: pour la première fois nous discutions ensemble, nous la génération Y et tous les réveillés du 31 mars 2016. Nous existions, nous avions un point de rendez-vous, un lieu d'expression quand depuis tant d'années nous pensions être seuls à avoir cette espérance de changement profond de la société....

Et vous étiez là, depuis longtemps vous étiez là, veillant sur nous, nourrissant nos esprits de puissantes réflexions sur le monde et ses non-sens, de vos pamphlets antisysteme et théories alternatives conspuées des puissants et éliminées de nos écrans et postes de radios. Vous étiez là, toujours nous poussant au sens critique et à l'analyse de chaque chose. Vous nous avez appris la méfiance des institutions et la défiance vis-à-vis des élites. Et ce 31 mars, vous nous aviez donné rendez-vous place de la République, que vous l'ayez décidé, comme François et Fréderic, ou non. Nous ne vous avons pas laissé le choix et vous voilà embarqués malgré vous dans l'aventure Nuit Deboutiste.

Pendant plusieurs mois nous nous sommes appuyés sur vous, ce que vous nous avez transmis, vos noms et vos propos sont sans cesse cités :  Bernard, ton salaire a vie devient une proposition récurrente dès les premières AG ; Etienne, une commission constitution voit rapidement le jour et débute l'écriture d'une 6ème république ; Franck, les universités populaires se multiplient chaque semaine et le partage des savoirs est d'une densité rare sur la place ; Monique, merci d'être venue exprimer ton soutien a l'AG dès les premiers instants du mouvement ; Fréderic ton intervention a Tolbiac le 30 mars c'est le début, la gifle nous sortant du coma citoyen dans lequel nous étions ; François, "merci patron", évidemment.

Frederic Lordon et François Ruffin © Éric Coquelin Frederic Lordon et François Ruffin © Éric Coquelin

"A demain dans la rue et a la Nuit Debout" résonne encore dans nos têtes

S'en suivra ce qui s'en suivra : les expulsions des places à coups de matraques, la douce odeur de lacrymo qui en vient presque à nous manquer, les violences policières, le 49.3, les vacances d'été puis un dernier baroud d'honneur le 15 septembre puis plus rien. Certains d'entres nous se réunissent encore aujourd'hui, ils ne sont plus qu'une poignée, mais ce que vous nous avez laissé n'est jamais mort, il brule en nous et ce feu n'a céssé de se répandre depuis.

Avant le 31 mars je passais pour le lourd de service qui parlait de politique, je me "prenais la tête" disait-on, la plupart du temps seul à me rendre aux manifestations. Puis au fil des jours, l'enthousiasme et la curiosité grandissant autour du mouvement, j'ai été rejoint aux AG par un, deux, trois, puis quatres amis, puis leurs parents, puis des amis des amis et jusqu'à ma propre mère qui, après avoir attendu son fils a la sortie du TGI quelques jours plus tôt (oui je fais partie de la longue liste des inculpés 49.3) battait le pavé à ses cotés pour la première fois de sa vie, constatant, outrée, ce que nous vivions depuis plusieurs semaines dans la rue. j'ai senti qu'il se passait quelque chose de fondamental : un éveil citoyen, une repolitisation de nos vies, la prise de conscience que la chose publique est à nous et que l'on doit en urgence se reconstituer en tant que peuple, recréer du commun, "dire nous" pour reprendre le titre de l'ouvrage d'Edwy Plenel qui aurait pu être notre manifeste.

François Ruffin, place de la République © Julien Chatelin François Ruffin, place de la République © Julien Chatelin

"L'avenir en commun" pour poursuivre notre mouvement

Ce réveil, la puissance du message de Nuit Debout, vos idées, nous sommes plusieurs à avoir continué de les porter en dehors des places et après plusieurs mois de travail, 3000 propositions citoyennes, des auditions programmatiques, un vote en ligne et des corrections nous arriverons à ce qui aurait pu être l'aboutissement politique de Nuit Debout : le 1er décembre "l'avenir en commun" est disponible en librairies.

Evidemment ce programme ne peut faire consensus parmi nous, nos sensibilités étant si différentes, mais ceux qui étaient tous les jours aux AG de Paris savent que 80 % de nos revendications récurrentes se retrouvent dedans : la 6ème république et une constituante tirée au sort sans parlementaires de la 5ème, le vote blanc, la sortie des traités européens, refus du CETA et TAFTA, la sortie de l'OTAN et l'affirmation de notre pacifisme, la sortie du nucléaire et le passage au 100 % renouvelables, l'arrêt de notre dame des landes, l'accueil des lanceurs d'alerte Julien Assange et Edward Snowden, l'agriculture paysanne et les circuits courts, la décroissance, moins de publicités dans l'espace public, le récépissé de contrôle d'identité, l'égalité hommes-femmes, l'éradication de la pauvreté et l'objectif zéro sans abris, l'abolition des privilèges, le rapport de salaire maximum de 1 à 20 dans les entreprises, la lutte contre la corruption et l'évasion fiscale, une société de bienveillance et de coopération plutôt que celle du chacun pour soi.

L'insoumission est la solution © Dominique Faget L'insoumission est la solution © Dominique Faget

Maintenant la question que je vous pose est : qu'attendez-vous pour nous rejoindre ?


êtes-vous maintenant alors que nous n'avons jamais eu autant besoin de vous ? Qui pour nous protéger de l'élection de l'opportuniste Emmanuel Macron ou du mari de Penelope F ? Nous sommes orphelins de vos sorties médiatiques, de vos discours, de vos analyses acerbes et sans concessions. Je suis certain que vous vous rendez-compte du caractère historique de l'élection à venir, que nous sommes à un tournant de l'histoire, un point de bascule où des visions de société radicalement opposées se confrontent : la France communautariste et repliée sur elle-même de Marine Le Pen, la France privatisée du chacun pour soi façon François Fillon et Emmanuel Macron, L'humanisme et l'universalisme de La France Insoumise.

Notre prochain président sera celui qui décidera de la signature du CETA avec le Canada, d'un possible nouveau traité européen, du prolongement de durée de vie des centrales nucléaires, de l'alignement ou non sur la politique impérialiste des Etats-Unis de Trump... Même si je vous sais, pour la plupart, plus que critiques vis-à-vis de notre système électoral et à bien des raisons, je ne peux pas croire que vous ne partagiez pas la même analyse et que vous ne conveniez pas qu'il est temps désormais d'unir nos forces pour qu'au soir du 1er tour on ne se retrouve pas avec un duel libéro-fachisant nous laissant aux regrets de ne pas avoir su saisir l'occasion se présentant (enfin) à nous.

Le peuple uni ne sera jamais vaincu © Alain Jocard Le peuple uni ne sera jamais vaincu © Alain Jocard

Alors
je vous rêve ensemble, publiant une tribune commune
, un appel à soutenir notre mouvement et son candidat pour la présidentielle avec les réserves que vous souhaitez, puis attaquant et démontant un à un les projets auxquels nous avons à faire face. On ne peut pas se permettre de rester caché, ne pas prendre positions maintenant alors que notre force n'a toujours été que celle du nombre et de convictions criées à l'unisson.

Je comprends votre méfiance vis-à-vis de notre porte-parole Jean-Luc Melenchon ; étant abstentionniste depuis 10 ans et bercés par vos paroles, cette méfiance je l'ai amplement dévellopé ; mais si nous continuons à nous focaliser sur les personnes plutôt que sur les propositions nous irons droit dans le mur. Nos idées préexistaient à ce programme et si ce dernier n'était pas associé à Mélenchon vous seriez probablement tous unanimement derrière à le défendre. Il nous faut la 6ème république, la constituante à la proportionelle et tirage au sort, on doit renverser l'échiquier, on en a la force et le nombre. Peu importe la personne qui porte le projet, telles sont les règles de la 5ème république, ce qui compte c'est cette occasion unique d'accéder au changement et que chacun fasse désormais sa part.

La balle est dans votre camp. Insoumettons-nous, ensemble et debout!

Bastien J. aka "chaussures rouges"

 

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