70 ans d’Hiroshima : Le Monde nous refait le coup de la « révolution scientifique »

Il y a aujourd’hui soixante-dix ans, alors que quelque 75.000 personnes venaient d’être grillées à Hiroshima en une fraction de seconde et qu’autant s’apprêtaient à les suivre dans les jours suivants, le jeune journal Le Monde mettait sous presse un numéro enthousiaste qui titrait en « une » : « Révolution scientifique - Les Etats-Unis lancent leur première bombe atomique sur le Japon ». Quelques décennies plus tard, le journal du soir a changé : il est maintenant la propriété de MM. Bergé (homme d’affaires), Niel (homme d’affaires) et Pigasse (banquier) et les ambitions de neutralité éditoriale affichées à sa création ont sombré corps et biens pour laisser place à un accompagnement « pédagogique » de la vague néolibérale en cours. Il faut donc saluer tout particulièrement la persévérance éditoriale qu’emploie le Qutidien Vespéral des Marchés (appellation désignant affectueusement le journal Le Monde) dans son traitement du dossier « Hiroshima », confié ce jour à la plume de Jérôme Gautheret.

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Enola Gay, you should have stayed home yesterday

« 6 août 1945, 8 h 15 à Hiroshima : « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? » » : dès le titre de l’article, la couleur semble annoncée : le grand drame de cette journée du 6 août 1945, c’est bel et bien la culpabilité de l’équipage chargé de larguer la bombe ! Pour nous faire épouser au mieux le point de vue de ces victimes au sort trop souvent passé sous silence, l’article nous fait le récit de toute l’opération : on connaîtra le petit nom du colonel et celui du capitaine, mais également celui de la bombe (Little Boy, comme c’est meugnon), tout comme son poids et ses mensurations, le modèle de l’avion, le plan de vol et son timing, l’angle auquel l’engin a tourné juste après avoir largué le joujou, l’altitude dudit largage, celle de l’explosion, le temps que ça a pris pour Little Boy d’obéir à la gravité, le diamètre de la « boule de feu » subséquente et enfin la hauteur de la colonne de fumée - celle-là même qui a fait peur au capitaine Lewis, qui s’écrirait, donc, « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? ». C’est du reste un procédé de communication politique bien connu : pour faire aimer un candidat, même laid, antipathique et de petite taille, montrez-le en train de se raser, de faire du vélo ou même de se casser la figure. Et le symbole s’éclaire pour devenir humain, comme-vous-et-moi. Ici, nous avons accompagné ces braves pilotes dans leur « mission », déconnectée de ses causes comme de ses effets. Et malgré cette inconscience, Lewis trouve tout de même le moyen de douter. Car sous l’uniforme du plus aguerri des soldats bat un tendre petit coeur…

Le sort des japonais, lui, est expédié en quatre lignes et demie : la ville a « cessé d’exister », à Hiroshima les premières victimes « meurent », les suivantes « disparaissent » (pas de blessés, pas de brûlés, de mutilés, d’irradiés, de délogés, de pourriture de cadavres etc). On ne saura rien de celles du bombardement suivant, à Nagasaki, sinon que l’événement aurait « eu raison des dernières velléités belliqueuses japonaises » - alors même que tous les historiens sérieux s’accordent à dire que la guerre était déjà quasiment finie et que les pourparlers de paix avaient commencé1. Bien entendu, les morts ne sont pas explicitement présentés comme « civils », non, ce sont des « personnes » (sinon ce serait du terrorisme, voire de l’extermination pure, et ça c’est pas bien). Bien entendu, d’eux nous ne saurons ni les noms, ni le parcours, ni les états d’âme.

« Je savais que ce je faisais lorsque j'ai arrêté la guerre… Je n'ai aucun regret et, dans les mêmes circonstances, je le referais » - Harry S. Truman, président des Etats-Unis d'Amérique au moment du bombardement des populations civiles d'Hiroshima et Nagasaki à la bombe A, mort à 88 ans, ne s'est jamais suicidé dans son bunker. « Je savais que ce je faisais lorsque j'ai arrêté la guerre… Je n'ai aucun regret et, dans les mêmes circonstances, je le referais » - Harry S. Truman, président des Etats-Unis d'Amérique au moment du bombardement des populations civiles d'Hiroshima et Nagasaki à la bombe A, mort à 88 ans, ne s'est jamais suicidé dans son bunker.

Attention, il va y avoir un point Godwin

Imaginons à présent que pour commémorer la libération d’Auschwitz-Birkenau, un journaliste quelconque commence par nous raconter la journée des SS, la température qu’il faisait, les trésors de rationalité qu’ils avaient déployé tous ces mois durant pour mener à bien leur sinistre mission, détaillant les modèles des trains d’acheminement, les distances parcourues, leurs capacités de transport, pour enfin nous montrer cette célèbre photo où l’on les voit se cacher le visage de honte devant les images des montagnes de cadavres. Les pauvres. Comment ont-ils pu faire face à une aussi déchirante culpabilité ?

Le point Godwin est passé, respirez !

Mais pour Jérôme Gautheret, la culpabilité n’a qu’un temps, et il s'agit alors d'en venir aux deux éléments centraux qui expliquent la portée de la tragédie d’Hiroshima : d’une part le bouleversement des « lois de la guerre », et de l’autre, car on ne se refait pas, la « révolution scientifique » déjà évoquée en 1945, et qui nous vaudra d’obséquieux développements chronologiques étalés sur quatre paragraphes. Ce qui frappe dès prime abord, c’est le premier degré total avec lequel le terme de « lois de la guerre » est employé. Qu’aucun pays en mesure de contrevenir à la convention de Genève ne s’en soit abstenu (à commencer par ses héros du jour, les Etats-Unis) n’empêche visiblement pas notre plume acérée d’employer le terme de « lois de la guerre » avec la plus profonde sincérité. Après examen, il s’avère fort heureusement que par « lois », l’auteur pensait tout bêtement aux « usages », puisqu’il s’agit de dire que ce qui a changé, c’est qu’avant on faisait parler les armes à feu, et que désormais on est passés à l’énergie nucléaire. Waow. Et ça signifie quoi ? Visiblement pas grand chose. Le fait que dans un cas on cible les militaires adverses et dans l’autre des civils ne semble pas le perturber. Pas plus que de voir les pillages se déplacer des instants d’après les batailles (généralement pour des raisons d’approvisionnement, ce qui bien entendu ne justifie rien) à une période plus lointaine et plus longue, que l’on nommera pudiquement « reconstruction ». Non, l’important, soyez-en persuadés, c’est que désormais la bombe est atomique. Comme il est parfois bon d’enfoncer les portes ouvertes, nous rappellerons charitablement à Gautheret qu’entre le Chemin des Dames et Hiroshima, l’histoire militaire avait connu quelques modestes évolutions, peut-être (je n’oserais l’affirmer) du fait du développement de l’aviation (blitzkrieg côté Axe, « carpet bombing » côté Alliés - Dresde, Royan, Tokyo…). Mais ce salmigondis prétendument expert laisse bientôt la place des considérations de plus grande ampleur. La Science.

"Nous allons ramener le Japon à l'âge de Pierre" - Curtis Le May, général des forces aériennes des Etats-Unis, mort dans son lit à 84 ans, n'a jamais répondu de ses actes devant le moindre tribunal, ni à Nuremberg ni ailleurs. "Nous allons ramener le Japon à l'âge de Pierre" - Curtis Le May, général des forces aériennes des Etats-Unis, mort dans son lit à 84 ans, n'a jamais répondu de ses actes devant le moindre tribunal, ni à Nuremberg ni ailleurs.

La volonté de puissance comme destinée manifeste de l'Oncle Sam

Fasciné tout au long de son article par tout ce qui a trait à la puissance de la technologie comme le serait le journal Le Figaro pour les nouveaux avions de chasse de Serge Dassault2, notre vaillant plumitif se lance alors dans un rappel chronologique de l’histoire de la bombe A, car après tout, indépendamment du bilan des bombardements, « le cataclysme d’Hiroshima est l’aboutissement d’un long cheminement », il serait regrettable que l’on l’oubliât. On insistera sur le fait qu’en face l’Allemagne d’Hitler faisait également de la recherche en armement, frappant ainsi cette « course contre la montre » à la bombe nucléaire du sceau de la nécessité - et peu importe en définitive si ladite bombe n’a jamais été utilisée contre Hitler, ni même, j’insiste, dans le but d’arrêter la guerre. Intéressante, la mention du budget faramineux du Projet Manhattan (celui qui a donné lieu à la bombe), qui se monte tout de même à deux coquets milliards, ne conduit pas un seul instant notre ami Jérôme à se demander s’il pourrait y avoir un lien, même ténu, entre le fait d’engager une grosse dépense et le besoin de la rentabiliser (aux yeux de l’opinion et de ses représentants).

A ce stade, il se produit quelque chose d’inattendu. Sans doute par peur d’ennuyer son lectorat déclinant d’octogénaires connectés, Gautheret pose, par l’intermédiaire des concepteurs de la bombe, la question fatale : « la guerre n’est-elle pas d’ores et déjà gagnée, et surtout qu’adviendrait-il d’un Etat ayant recours à de tels moyens de destruction ? ». Plutôt que de répondre tout seul à cette question, dont je salue au passage la pertinence, l’auteur préfère laisser la parole à une voix tout en neutralité, s’agissant de celle d’Harry S. Truman, président des Etats-Unis au moment des événements. Et que croyez-vous qu’il en pensa ? Eh ben mes amis, vous apprendrez tout comme moi et tout comme l’innombrable lectorat du QVM qu’il s’agit de « la chose la plus terrible jamais découverte, mais aussi la plus utile ». Emballez, c’est pesé ! Et si l’article présente les « réticences » d’Eisenhower (commandant en chef des forces Alliées tout de même), l’argument est balayé d’un revers de manche, sous couvert de nous plonger dans la psyché trumanienne, laquelle cherche à prévenir « l’effroyable coût humain d’une poursuite des combats conventionnels contre une armée japonaise fanatisée ». Ces derniers mots seront aussi les seuls qui désigneront l’armée ennemie, pour clore ainsi cette grossière entreprise de désinformation.

Après avoir servi d’attaché de presse posthume au président susmentionné, l’intrépide commentateur se risque à considérer que celui-ci aurait pu « également » être mû par des considérations géostratégiques en ce début de Guerre Froide, sans entrer dans les détails (lesquels sont cruels, puisque ces quelques centaines de milliers de japonais auront servi de variable d’ajustement dans un concours de « qui a la plus grosse » entre Truman et Staline). Et histoire de joindre l’utile à l’agréable, on en profite pour dédouaner l’ancienne génération en rappelant que « la décision de Truman fait l’objet de très rares condamnations morales à chaud ». Nananananère.

Une révolution scientifique Une révolution scientifique

Tout est question de fair play

Mais l’article se termine, et il ne faudrait pas que l’on dise de Jérôme Gautheret qu’il manque de fair play. C’est chose faite, moyennant une triple citation en fin d’article, pour expliquer qu’il y a eu des objecteurs de conscience. Et pas n’importe lesquels. La première citation, de Camus dans Combat3 est ainsi présenté comme faisant écho à la deuxième, une bondieuserie d’un général américain pour qui prendre la place de Dieu, c’est pas bien. Le mot de la fin ? Ce sera la troisième citation, celle de l’un des concepteurs de la bombe, et qui résume bien les ambitions intellectuelles de l’article du QVM : « à partir de maintenant, nous sommes tous des fils de pute ». On applaudit.

Mais plutôt que d’en considérer la dimension tout simplement « pouet pouet », il convient de s’attarder sur ce que signifie ce « nous tous » final. Car c’est très involontairement, à n’en point douter, que notre ami Gautheret met le doigt sur l’un des aspects cruciaux de ce bombardement d’Hiroshima : ce massacre, il s’agit de nous en rendre « nous tous » corresponsables. Car accepter l’idée que tuer plusieurs centaines de milliers de civils innocents est un moyen de « terminer une guerre », plus encore que les tuer deux fois, c’est nous couvrir les mains de sang. C’est nous apprêter à accepter que les mêmes recommencent avec notre assentiment, du moment qu’il existe des plumes comme celles du vaillant Jérôme pour nous raconter une histoire qui nous arrange - loin, le plus loin possible de l’Histoire, la vraie, celle qui a vu à Hiroshima et Nagasaki mourir respectivement 75.000 et 40.000 civils innocents en une fraction de seconde, puis dans les jours suivants autant, puis dans les mois suivants presque autant encore, puis pendant des années des victimes irradiées, mais dès ce jour là des mutilés, des hommes, des femmes et des enfants qui eux aussi se sont levés ce matin là, qui eux aussi avaient des opinions sur le monde, qui eux aussi voulaient que la guerre finît, et qui se sont retrouvés à errer sans but dans les rues, leurs vêtements déchirés, leurs maisons pulvérisées, leurs familles exterminées, leurs  peaux en lambeaux, leurs organes parfois ballant comme un membre de plus avant de s’éteindre, avant également de commencer à pourrir dans la chaleur du mois d’août, sans que les survivants ne puissent les enterrer assez vite pour que toute sorte d’infections ne se propagent, sans que ces mêmes survivants n’aient accès pour la plupart d’entre eux ni à l’eau ni aux soins les plus élémentaires, ni à la moindre explication de ce qui leur était arrivé. Ce que la plupart des témoins décrivent, au-delà de l’horreur, c’est que nul parmi les victimes ne parlait. Dans la ville d’Hiroshima, les humains ont été frappé par un profond silence.

Ce silence de deuil n’entretient bien entendu aucun rapport avec celui, fat et méprisant, auquel les condamne cet article du journal Le Monde, propriété de ses propriétaires et traditionnelle vaseline utilisée en temps de guerre par les pouvoirs en place. On aura donc assisté à la promotion sans filtre de la bonne vieille rengaine de la « destinée manifeste »4 de l’allié Américain, qui trouve bel et bien en la personne de Jérôme Gautheret le barde idoine pour lui chanter à son propre sujet la chanson qu’il rêve d’entendre.

Sartre avait son avis sur ce genre d’individus. « Les uns qui se cacheront, par l'esprit de sérieux ou par des excuses déterministes, leur liberté totale, je les appellerai lâches ; les autres qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu'elle est la contingence même de l'apparition de l'homme sur la terre, je les appellerai salauds ».

 


 

  1. A ce sujet, lire le court, percutant et très bien documenté « La Bombe - De l’inutilité des bombardements aériens » d’Howard Zinn : http://www.luxediteur.com/content/la-bombe
  2. Propriétaire du Figaro, propriétaire par héritage de Dassault aviation, ancien maire de Corbeil-Essonnes, sénateur "Les Républicains"
  3. Albert Camus, Combat, Editorial du 8 août 1945 : http://www.matisse.lettres.free.fr/artdeblamer/tcombat.htm
  4. L'idéologie de la "destinée manifeste" du peuple américain a présidé à la conquête par ses membres de l'Amérique du Nord, afin de bâtir une nation affranchie de l'Europe décadente et conforme à l'idéal puritain. Selon cette conception, le continent américain avait été placé "par la providence" sur le chemin de ses nouveaux habitants, et qu'il ait été déjà peuplé depuis des millénaires par d'autres êtres humains n'y était nullement une objection, puisqu'eux ne partagaient visiblement pas cette glorieuse destinée. La première apparition du terme date de 1845, sous la plume du journaliste John O'Sullivan : « C'est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude ». L'ironie veut que si cette idéologie était censée soutenir la doctrine Monroe de non-intervention des américains sur le sol européen, elle ait dérivé à la faveur de la première guerre mondiale (« L’Amérique est la seule nation idéale dans le monde […] L’Amérique a eu l’infini privilège de respecter sa destinée et de sauver le monde […] Nous sommes venus pour racheter le monde en lui donnant liberté et justice » dirait le Président Woodrow Wilson au terme du conflit) et surtout de la seconde (« Je crois que les États-Unis doivent soutenir les peuples libres qui résistent à des tentatives d’asservissement […]. Je crois que nous devons aider les peuples libres à forger leur destin […]. Je crois que notre aide doit consister essentiellement en un soutien économique et financier. […] de maintenir la liberté des États du monde et à les protéger de l’avancée communiste  » affirmerait à son tour Truman quelque trente ans plus tard) en justification de tous les agissements impérialistes des Etats-Unis d'Amérique sur la planète Terre - et de cache sexe à la pression bien réelle de l'industrie américaine, soucieuse de trouver des débouchés pour ses excédents et des marchés de matières premières à vil prix.

 

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