Pour être modernes, soyons démocrates : 31 ans déjà !

Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. A l'heure où moult commentateurs de tous bords font semblant de s'étonner d'un "virage" libéral du Parti Socialiste et de celui qui en fut onze ans le premier secrétaire avant de présider la France, il me semble bon de ressortir ce texte par lui signé (ainsi que par trois compères, parmi lesquels l'actuel ministre de la Défense), et qui bien avant la naissance politique de Manuel "gel-effet-mouillé" Valls et d'Emmanuel "Vive-le-Roy" Macron dessinait les contours de ce qui se trame actuellement au plus haut niveau du gouvernement français. Et ce n'était pas un vague tract distibué en Corrèze pour les gens du crû, mais une tribune publiée par le Quotidien Vespéral des Marchés (que d'aucuns persistent à nommer Le Monde). Dans leur amnésie permanente, les médias de masse ont cru découvrir au Bourget un homme "de gauche" promis à lutter contre son ennemi, "le monde de la finance". Rue de Solférino, on en rit encore.

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Le Monde, 16 décembre 1984

Qui ne voit que nous vivons la fin d’une époque ? L’hégémonie intellectuelle des idéaux socialistes, a fait place à la vague des théories libérales, fussent-elles les plus sauvages. L’union de la gauche, vecteur d’une stratégie de conquête du pouvoir, n’a pas résisté à son exercice, même si, qu’on le veuille ou non, les trois-quarts des 110 propositions du candidat Mitterrand sont déjà entrées en vigueur. Quant à la droite, si elle avait, jusque là, accepté les vertus de l’Etat providence, quitte à alourdir continuellement les prélèvements obligatoires ; elle fait aujourd’hui une marche arrière franche et joyeuse.

Les Français eux-mêmes ont changé. Hier encore ils espéraient dans les solutions miraculeuses, c’est à dire idéologiques, de sortie de crise. Aujourd’hui, ils n’ont plus d’illusions. Ils nous font d’ailleurs payer cher cette mue, en nous rendant responsables, non pas tant de la politique de rigueur, chacun sachant bien qu’elle est incontournable, mais de cette prise de conscience mutuelle dont il n’était plus possible de différer, une dernière fois, encore, l’effort.

Un nouveau paysage politique se dessine donc : le « changement » souvent brutal mais toujours mythique, est incarné par d’autres que nous (PCF et libéraux doctrinaires) ; la crise qui avait épargné le système démocratique le menace aujourd’hui par ses effets perturbateurs (chômage, immigration, insécurité). Quant aux mouvements sociaux sur lesquels la gauche comptait s’appuyer pour poursuivre la réforme de la société française, ils sont restés atones, ou, pire, ont renforcé les rayons déjà bien garnis des corporatismes.

Dans ce contexte, l’enjeu pour les socialistes est simple : ou bien ils font comme si rien n’avait bougé et s’arc-boutent sur leurs croyances anciennes et leurs indéniables acquis, mais le risque est alors réel d’un isolement grandissant par rapport à l’opinion, ou bien ils construisent au coeur même de la crise et dans l’expérience du pouvoir les bases d’un nouveau contrat et ils se modernisent. Cela suppose néanmoins de tordre le coup à quelques tabous préhistoriques.

Disons-le tout net, au risque de provoquer, la conception dogmatique de la classe ouvrière, l’idée que le lieu du travail pourrait être aussi un espace de liberté, la notion d’appartenance des individus à des groupes sociaux solidaires, l’affirmation d’un programme politique atemporel, tout cela doit être abandonné. Le parti socialiste est sans doute le premier parti ouvrier du pays, mais son ambition ne doit-elle pas d’être aussi le parti de toute la société ? Aussi doit-il s’adresser aux individus tout autant qu’aux groupes, en appelant au réel bien plus qu’aux mythes, adopter une démarche modeste, c’est à dire non pas pauvre, mais adaptée aux temps qui viennent.

Dans cette conception, l’Etat, loin d’être absent détient un rôle fondamental. Il doit parfaire l’efficacité de ses interventions pour que « ça marche » et qu’ainsi soit réduite l’angoisse croissante des Français. Et mettre du libre choix partout, pour être mieux accepté. Il doit aussi, dans cette période d’incertitude, où l’envie de comprendre est évidente, anticiper, prévoir, annoncer les évolutions, bref devenir un « Etat éclaireux ».

Cette modernisation de notre discours est d’autant plus indispensable que jamais autant qu’aujourd’hui, le socialisme démocratique en tant que mode d’organisation n’a jamais paru aussi bien convenir à l’appréhension des bouleversements actuels. La gauche, en effet, n’est pas un projet économique, mais un système de valeurs. Elle n’est pas une façon de produire, mais une manière d’être. Aussi elle moderne dès lors qu’elle est elle-même : c’est à dire d’abord démocratique.

Notre pays sera vaincu par la crise s’il lui concède comme tribut, en charge d’un hypothétique succès, le sectarisme économique, la régression sociale ou la haine raciale. La démocratie, nécessaire mariage entre l’égalité des droits et des chances et la liberté, notamment celle d’être différent, est le seul moyen d’assumer convenablement la mutation technologique. Cela vaut aussi bien pour l’ordre interne que pour les rapports internationaux.

Si « le libéralisme est de retour », la gauche est toujours là ; sa survie historique dépendra de sa capacité à se « restructurer » d’abord elle-même pour faire accepter la modernisation de la société dans son ensemble. Mais si nous sommes les plus confiants dans les vertus de l’idéal démocratique, nous n’en sommes pas les seuls dépositaires. Aussi, face aux périls qui grossissent (racisme, peur, pauvreté, montée des extrêmes) ayons le front de proposer un consensus stratégique entre nous et les courants démocratiques du pays. Ainsi, au-delà du clivage gauche-droite, pourraient s’affirmer les principes sur lesquels notre société doit impérativement reposer et les limites qu’il convient de ne jamais dépasser, à moins de déchoir. Tout le monde y gagnera... C’est aussi tout cela la modernisation.

François Hollande
Jean-Yves Le Drian
Jean-Michel Gaillard
Jean-Pierre Mignard

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