Un samedi lacrymogène

Des flics qui se font humilier place de la Nation, leurs collègues qui se déguisent en casseurs pour matraquer dans le dos des manifestants, le service d'ordre de la manif qui livre les "agités" à la fureur lacrymogène des policiers, la convergence des luttes est-elle plus qu'un mot d'ordre, et quelques autres considérations sur notre action politique : notre reporter a mené l'enquête !

Manif 9 avril : "On a décidé de ne pas se dissocier de ce que vous appelez les casseurs" © itele

On s’était donné rendez-vous à 13h chez mon ami Hannibal pour se chauffer avant la manif contre la Loi Esclavage, mais rien ne s’était passé comme prévu : le réveil, après un sommeil trop court, avec une gueule de bois XXL et en tenant la chandelle aux ébats passionnés d’un guitar hero et d’une danseuse dont je ne dévoilerai pas l’identité, le réveil, donc, s’était avéré un peu difficile. J’ai essayé de trouver des forces en lisant l’interview de Frédéric Lordon pour la Revue Ballast, mais j’ai assez vite j’ai abandonné pour me concentrer sur les images, fort agréables et sollicitant un peu moins la mobilité de mes neurones qui baignaient encore dans la vodka. Contrairement au foot, le sexe n’a pas de temps réglementaire, et cela, mes deux compagnons de chambrée l’ont bien compris, qui ne s’en sont pas tenus aux 90 minutes réglementaires. Bravo à eux.

Mais la bagatelle n’a qu’un temps, et un coup de fil impérieux d’un autre couple hétérosexuel de mes amis m’informe qu’il faut y aller, qu’on est en retard. D’un naturel docile et obéissant, je les rejoins. Informés par mes nombreux fixeurs que la manif passe par la Bastille, nous rejoignons donc la tête du défilé, qui s’ébroue dans la fort prévisible direction de la Nation. Il y a pas mal de monde, à la louche quelques dizaines de milliers, malgré cette pluie insupportable qui a déjà pourri plus d’une manif. Se retrouver avec quelques bons amis supplémentaires parmi la foule qui se met en branle est toujours sympathique, mais quelque chose dans l’air me dit pourtant qu’il pourrait se passer quelque chose de plus percutant, de plus fort, de plus combatif qu’un simple parcours de plus. Difficile de mesurer exactement ce dont il s’agit. « Ça se castagne, c’est trop cool ! » me textote Hannibal qui, comme pas mal de monde, s’étonne de ne pas me voir au milieu des affrontements.

Pour l’heure, j’entends bien quelques explosions non loin de là où je me trouve, mais ce que je vois, ce sont une dizaine de quinquagénaires déguisés en antifas, avec un équipement acheté au Décathlon du coin (sac ergonomique, masque de natation, casque de moto etc) et des brassards de la maison Poulaga, dans la plus pure tradition des opérations sous faux drapeaux façon « Incendie du Reichstag » (oui, point Godwin, gnagnagna). Ces sinistres personnages marchent au pas de trot, suivis par leurs collègues les Robocops. Qu’ils ont l’air lourdauds, besogneux, à côté de la plaque, ces pauvres gens… J’en profite pour suggérer aux photographes de prendre en photo les flics en civil, qu’on ait leurs portraits, qu’on puisse les reconnaître, afin évidemment de leur vouer le culte qui leur est dû <3

Photo empruntée au MILI Photo empruntée au MILI
Dans son ensemble, le cortège est plutôt pacifique, indolent, herbivore. Qu’importe, la stratégie de la Préfecture de Police (donc du gouvernement) est claire : en disséminant quelques îlots de CRS ultra agressifs tout au long du parcours, perturbant la marche des cortèges, il s’agit de provoquer l’exaspération de la foule qui, poussée à l’arrière par des milliers d’autres manifestants, aura tôt fait de les bousculer. Là, les CRS se serviront de la première provocation pour envoyer la sauce. La chanson est connue, je l’anticipe sans réel enthousiasme, comme une donnée de plus. Plus rigolos sont les flics qui se massent par dizaines autour des banques, nous donnant une indication assez claire de leur vocation première.

Répondant aux incessantes sollicitations de plein de camarades, je me fraie un chemin parmi les processionnaires afin de rejoindre le théâtre du conflit. Surprise (enfin, pas tant que ça), en tête du cortège principal, celui, non-belligérant et plein de sagesse des militants sérieux et responsables, ceux qui ont un boulot et se contentent de défiler, un cordon de matamores à brassard empêche la foule de se mêler aux méchants jeunes casseurs qui-font-le-jeu-de-la-police-et-sont-fascinés-par-le-pouvoir. Faisant peu de cas de leurs mises en garde de surveillants d’école primaire (« attention, il y a des casseurs qui n’ont rien à voir avec notre manifestation, ne vous mêlez pas à eux »), je rejoins la vraie manif. Celle où la détestation de l’actuel gouvernement, de son projet de loi et de ceux qui la lui ont dictée suffit à faire fraterniser des gens qui ne s’embarrassent pas de savoir si le copain utilise ou non les méthodes conventionnelles : si on te frappe toi, on me frappe moi également. Une militante tout à fait débonnaire et d’un âge vénérable me prend à parti : « il faut ramener les gens du cortège ici ! le cordon de sécurité est en train de casser la manif, cette répression qui s’abat sur nous, ils veulent ne la faire subir qu’à ceux qui ne pensent pas comme eux ». Je ne peux qu’être d’accord, mais je lui réponds que je me sens plus utile de ce côté là du cordon qu’à aller chercher au compte-gouttes des camarades du cortège principal. La militante me fait part de son désarroi : elle a longtemps été au PCF, et est toujours syndiquée CGT, elle ne comprend pas pourquoi on devrait faire le tri, parmi ceux qui partagent notre combat, entre ceux qui viennent défiler et "faire nombre" et ceux que la détestation de ce monde conduit à une rage tout à fait légitime. A l’intérieur du cortège, d’autres voix se lèvent pour protester, mais le Service d’Ordre semble s’être entendu avec les CRS (qui forment derrière eux une sorte de second cordon) pour que la manif s’arrête un peu avant la Nation. Collabos ? Abrutis ? Connards ? A vous de choisir. En tout cas la vieille méthode des révoltés propres sur eux qui font la leçon aux vilains agités ne semble prendre ni d’un côté ni de l’autre du cordon de sécurité. Et apparemment, ce n'est pas la première fois...

En arrivant sur la place, je rejoins donc les premiers manifestants, d’une humeur joviale. Certains font la queue devant les vendeurs de sandwiches merguez,  quelques curieux s’intéressent à la littérature proposée, sous un abribus, par un vieil homme représentant le Parti Communiste Maoïste, d’autres ont choisi de boire des coups et de fumer des joints sur les petits monticules fleuris de la place. Mais la police ne l’entend pas de cette oreille, et un détachement d’une vingtaine de CRS qui se sont crus au Mont Valérien pendant la Commune attaquent la butte et en chassent des manifestants pour le coup totalement pacifiques pendant leur repas (une scène similaire s’est produite il y a quinze jours dans le parc central de la Place d’Italie). Or, dans nos cultures civilisées, il est très mal vu de molester un humain qui se nourrit ou s’abreuve, et nos amis en uniformes en ont fait la cruelle expérience : aussitôt, un déluge de canettes vengeresses s’abattent en toute innocence sur leurs pectoraux en plastique, et les voilà qui se rapprochent les uns des autres, étonnés de voir que leur déportation impromptue se heurte non pas aux cinquante prétendus excités sur lesquels glosent les médias, mais à une réelle hargne partagée par tous ceux qui sont sur la place. « Tout le monde déteste la police » clament de concert la plupart des camarades : je n’aime pas les slogans, mais celui-ci semble parfaitement coller à l’ambiance. Les canettes n’ayant pas suffi à faire comprendre aux miliciens qu’ils n’étaient pas chez eux, ce sont des bouts de bitume et autres objets contondants qui viennent caresser leurs armures, financées par l’impôt, et ces fragiles créatures comprennent leur erreur : vaillamment dressés sur une colline encerclée, ils constituent la cible idéale. Heureux sous son abribus, le valeureux maoïste semble kiffer sa position de dommage collatéral. Mais l’avertissement n'a pas suffi à nos amis les keufs, aussi les manifestants employant aux grands maux les remèdes correspondants passent à la vitesse supérieure, et au milieu de la mitraille de canettes et de bouteilles en plastique se joint un fumigène de couleur rouge. Panique, hystérie, précipitation chez les clowns en uniforme, l’un d’eux s’accroupit, je me plais à imaginer qu’il défèque, de peur. Peur qui se mue bientôt en déroute lorsqu’un deuxième puis peut-être un troisième fumigène finissent d’anéantir l’assurance des fonctionnaires qui se replient pour éviter le ridicule (nombreux sont ceux qui filment, partagés entre la rage et l’hilarité). La scène a duré moins de deux minutes, depuis le CPE je n’avais jamais vu des CRS se faire infliger pareille déculottée : ils se sont tout simplement fait bouger comme si Zemmour se faisait plaquer par un rugbyman Maori. Net et sans bavures. L’humiliation, totale et irréversible.

hannibal-nation hannibal-nation

Evidement, que fait un troupeau de mâles humiliés mais soucieux de faire état de leur virilité fantasmée ? Il tape, pardi ! En l’occurrence, plutôt que de s’exposer, le troupeau en uniforme envoie une giga charge assourdissante mêlée à un gaz lacrymo des grands jours : le périmètre est provisoirement vidé, mais les CRS ne s’aventurent plus sur la butte, allez savoir pourquoi. La suite n’est plus que caillassage de CRS, dans un élan fraternel où ceux qui ne balancent rien (j’en suis) viennent créer le surnombre, aider ceux qui seraient blessés, traquer les flics en civil qui matraquent dans le dos nos camarades, ceux que les médias aux ordres décrivent comme dangereux casseurs radicalisés et qui ne sont que des jeunes comme nous qui cherchent à s’amuser avant tout.

Après plusieurs nouvelles charges de lacrymo (cette fois plein de petites cartouches qui inondent la place, moins puissantes), des miliciens en civil essaient de défoncer un camarade tout jeune et adorable : nous courons lui porter secours. C’est le moment que choisit un canonnier pour envoyer une charge du premier lacrymo, que je me mange à bout portant. Je suis complètement sonné. Ce n’est même plus que j’ai du mal à respirer : je ne peux tout simplement plus respirer. J’erre, les yeux fermés, comme un zombie, les bras devant moi. Alors, j’entends une voix : « reste calme, je vais te soulager ». Suis-je déjà mort ? Est-ce la Vierge Marie, Mère-Du-Seigneur, qui vient m’accueillir en son infinie miséricorde ? J’ouvre les yeux, pour en avoir le coeur net : à travers l’abrasif contact de mes yeux avec le monde extérieur, je discerne une jeune fille déterminée, aux gestes méthodiques. Elle a traversé la moitié de la place pour me rejoindre (il n’y a plus que nous deux à cinquante mètres à la ronde, sur le bitume). « Je vais te laver les yeux, penche la tête en arrière ». Je tombe à genoux et m’exécute. Elle me baigne littéralement le visage de sérum physiologique, ainsi que mes yeux, mes narines, ma bouche. « Ça va mieux ? » - je mugis en agitant vaguement les bras, pour seule réponse, je voulais lui dire « oui, un peu », mais ma gorge s’y refuse. « J’ai du citron aussi » - un borborygme enthousiaste émerge de mes entrailles : les gouttes agrumes creusent dans ma gorge un passage conquérant et me rendent la faculté de parler. « Tu es une fée. Merci, tu gères ». On en dit des conneries quand on ne sait plus où on est.

A l’époque de la lutte contre le CPE, j’étais le captaine de soirée des manifs, j’avais toujours une dizaine de citrons, pour moi, déjà (on mangeait notre poids en lacrymo), mais aussi pour mes camarades d’infortune et d’aventure. Car c’est bien d’aventure qu’il s’agit, je commence à en avoir une conscience non plus intellectuelle, mais réellement physique. Errer dans l’inconnu, même sonné, même blessé, c’est tout de même une exaltation assez unique en son genre, et la communauté de cette expérience, vécue avec tous ces gens que j’ai envie d’appeler mes amis renforce encore ma détermination. Il faudra en finir avec l’ancien monde.

(c) Raphaël Kessler (c) Raphaël Kessler

En 2006 toujours, les ahuris de l’UNEF qui trustaient les AG de ma fac étaient eux aussi en guerre contre les méchants casseurs de CRS (le slogan "étudiant, pas casseur" y était repris par certains de mes camarades, ce qui était parfaitement gênant...) et contre ceux qui allaient racketter aux manifs les jeunes qui défilaient tous Ipods dehors. Timidement (j’étais encore plus timide à l’époque que je ne le suis aujourd’hui), j’avais eu la témérité d’hasarder l’hypothèse que l’ennemi ce n’étaient pas forcément les gens qui étaient d’accord avec nous, ni les gars de banlieue qu’aucun des fiers militants étudiants n’avait eu l’idée de soutenir pendant les émeutes quelques mois plus tôt. Que plutôt que de chialer sur la « crédibilité du mouvement » que saborderaient quelque vitrines cassées, il était sans doute plus urgent d’organiser des solidarités à l’intérieur du mouvement pour empêcher à la police de massacrer nos soeurs et frères de lutte, quelles que soient leurs fautes présumées. « Caricatural », « irresponsable », « puéril », et tant d’autres invectives avaient plu depuis les rangs d’une UNEF alors hégémonique, malgré quelques applaudissements et signes de sympathie. Cela dit, les services d’ordre protégeaient peut-être les manifestants, mais il ne leur venait pas à l’idée, tous collabos qu’ils fussent, de scinder les manifs pour laisser les « casseurs » se faire démolir loin de leurs cortèges majoritaires, adultes et responsables.

Ils se sont contentés d’oeuvrer en sous-marin pour torpiller le mouvement, envoyant leurs cheffaillons parler dans les médias au nom d’un mouvement qu’ils ne représentaient pas réellement, avant que Bruno Julliard ne négocie avec Sarkozy pour obtenir une victoire a minima et enterrer la contestation. Naïf que j’étais, je m’étais persuadé, le temps de quelques semaines où Paris respirait la révolte, que nous avions en main de quoi faire basculer notre monde. Julliard est de nos jours premier adjoint au Maire de Paris.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Le mouvement Nuit Debout tient la place de la République. Il s’y passe pas mal de choses, à commencer par le fait que les gens s’y parlent et s’y organisent. Pour quoi faire ? Si l’existence de permanences (cantine, infirmerie, radio, AG quotidiennes) est déjà un premier pas, j’ai quelques doutes quant à la « l’écriture collective de la constitution de la République Sociale », appelée de ses voeux par un Frédéric Lordon on fire, mais dont le fétichisme des structures le conduit à voir des priorités politiques là où il n’y en a pas. D’ailleurs, il le sait bien quelque part, lui qui reprochait sur le plateau d’Arrêt sur Images au Comité Invisible d’écrire en 2007 sur des insurrections fantasmées et à venir, tenant les émeutes de 2005 pour inexistantes, lui qui parfois (et parfois pas) engage son crédit comme chercheur au service de causes telles que la lutte contre l’Etat d’Urgence ou les violences policières, il sait bien qu’on ne construira politiquement pas grand chose en réunissant seulement les classes moyennes déclassées des grandes villes françaises, lui qui pousse l’appel à la convergence des luttes plus loin que François Ruffin, du social-chauvin journal Fakir, et qui aimerait que Zadistes, syndicalistes, classes moyennes ET quartiers populaires se rejoignent dans une lutte commune. Mais encore faut-il créer les conditions pour rendre possible ces convergences. Combien de « démocrates radicaux » de la place de la République viennent-ils aux manifestations contre les violences policières (qui, rappelons-le, frappent avant tout les non-Blancs et les quartiers populaires, en dehors des périodes de mobilisation où des lycéens des villes prennent eux aussi et où tout le monde semble se réveiller) ? Combien soutiennent nos soeurs musulmanes voilées, sans cesse sommées de se conformer à l’idéal publicitaire et libéral auquel la civilisation occidentale semble irrésistiblement vouloir les vouer ? Franchement, pas des masses. Difficile de ne pas être blasé par une énième convergence des luttes à sens unique, et qui devrait voir les jeunes des banlieues accourir massivement et ventre à terre sous prétexte que le terme « convergence des luttes » a été employé. A la dernière manif contre les violences policières, je discutais avec une militante de l’un des collectifs, et je lui demandais, un peu naïvement, ce que je pouvais faire, ce à quoi je pouvais me rendre utile, de là où je suis. Elle m’a répondu, émue : « mais rien que venir, c’est déjà énorme ! Venir, en parler, voilà ce que chacun peut faire ». En d’autres termes, on ne nous demande pas grand chose. Et c’est, à mon avis, sur cette base que peut se construire une réelle convergence des luttes : mettre nos privilèges de Blancs des classes moyennes au service des causes des opprimés, et non leur demander de rejoindre nos rangs, derrière nos idées, entre Bastille et Nation.

Cela étant dit, je ne veux pas cracher dans la soupe. La plupart des gens qu’on rencontre place de la République sont parfaitement au courant du problème, beaucoup sont sympathisants d’un antiracisme politique et décolonial, et le Collectif Urgence Notre Police Assassine y tenait hier un stand. Si beaucoup se baignent des illusions de « démocratie radicale » avec des tours de parole « chacun par son prénom » qui font parfois ressembler le tout à une Grand-Messe, ou à une thérapie de groupe format King Size, il y a chez beaucoup un réel désir d’autonomie, et qui cherche à travers ce mouvement un premier point d’appui. Encore faut-il, pour que ce désir trouve ses conditions d’accomplissement, que nous parvenions à lancer la contagion.

Collection Printemps-Ete (c) Raphaël Kessler Collection Printemps-Ete (c) Raphaël Kessler

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