L'art de rue, un art vandal dans son ADN et difficile à protéger

la récente venue à Paris de l'artiste britannique Banksy a fait beaucoup parlé, notamment sur la nécessité d'une protection de l'art de rue en France. Seulement, est-ce possible, et si la réponse est positive,est-ce souhaitable? l'idée de ce texte est d'apporter des éléments de réponses à ces questions, qui pourraient prendre une place centrale dans les politiques urbaines dans les années à venir.

Bien installé au Panini Café de la place Sotomayor, le récent passage de Banksy à Paris fait du bruit jusqu'ici, 14 000 Km plus loin, sur la côte Pacifique. Entendons-nous bien, voir l'art de rue enfin reconnu m’emplie d'une certaine satisfaction. Mais force est de constater que sa récente médiatisation depuis une décennie et la commercialisation qui s'en est suivie ont tendance à masquer les raisons d'être de cette mouvance artistique si particulière. Surtout, de plus en plus de personnes sont convaincues qu'un art de rue légal, à dimension artistique incontestable et institutionnalisée, pourrait prendre le dessus sur l'ensemble de la mouvance graffiti vandale notamment. Sans se rendre compte que ce mouvement n'est qu'un contre-pied fataliste du mouvement vandale plus qu'une évolution majeure.

 Un art protéiforme et très difficile à protéger 

On parle de l'un des derniers arts alternatifs, pas encore touché par une certaine institutionnalisation. Un art, où pour te faire reconnaître, il faut encore passer au forceps, ta bombe à la main de nuit, une sorte de doigt d'honneur à tout ceux qui ne seraient pas fans du résultat final. Bando, l'un des précurseurs du graffiti actuel, avait un avis sur la question en 2004 en fermeture du documentaire Writers: “le Graffiti, tu peux pas avoir un avis dessus si tu ne fais pas partie du mouvement”. Comprendre que les artistes vandals jamais n'accorderont d'importance qu'un promeneur lambda juge leurs lettrages à leur goût, ou non.

 C'est là l'essence même du Graffiti. Pour le pratiquer et avoir les meilleurs murs, mis à part le graffiti légal sur lequel je reviendrai plus tard, il faut s'imposer, sans l'accord de qui que ce soit. Jusqu'à récemment, cela ne servait absolument à rien de connaître les bonnes personnes, d'avoir fait telles ou telles écoles d'arts, et encore moins de devoir développer une explication d’œuvre comme il est de rigueur dans les autres arts graphiques. En cela, le graffiti est profondément démocratique. Tout le monde peut passer au magasin s'acheter des bombes (ou les voler), et aller peindre, pas besoin de références, d'avoir une côte pour être exposé, comme il est d'usage dans l'art contemporain. Pas d'instance supérieure, une autogestion qui pourrait rappeler bien des mouvances punks. C'est cette absence de règles qui donne ses lettres de noblesse à cet art trop longtemps méprisé, qui sort peu à peu de la rue pour investir les galeries d'art. Enfin, absence de règles, pas tout à fait. Des règles régissent le milieu, mais c'est le milieu qui s'auto-gère. On n'emprunte pas le blaze* d'un autre artiste pour créer la confusion, on ne « toye »* pas non plus, sous peine de représailles...

 Sauf que voilà, la médiatisation des ces deux dernières décennies est en train de changer la donne. Notamment par des pontes du milieu, ceux qui, comme tous les autres ont fait leurs marques dans l'illégal, et souhaiteraient aujourd'hui monétiser leur travail. C'est le cas notamment de SpaceInvader. Le Mosaïste français, connu partout dans le monde pour ses créations pixelisées a été « victime » de deux malotrus qui arrachaient ses travaux parisiens pour les revendre. L'artiste avait sorti la plume pour l'occasion, demandant à l'état français de légiférer pour protéger l'art de rue, au même titre que les autres travaux artistiques. Passons sur l'approche mercantile un peu minable des deux voleurs, là dessus difficilement défendables. Maintenant, concernant le fait de « dégrader » le travail de SpaceInvader, il est légèrement difficile d'être du côté de l'artiste. Est-ce de la dégradation, ou bien de l'appropriation de l'espace urbain ? À vrai dire, la réponse importe peu. Si l'on considère cela comme de la dégradation d'art, qu'en est-il de la mosaïque initialement posée sur un mur, sans l'autorisation des propriétaires de l'édifice ? Mais également pour avoir aperçu à plusieurs reprises dans différentes villes françaises le travail de SpaceInvader, on peut remarquer que ce dernier n'hésite pas à apposer ses mosaïques sur des tags déjà présents. L'arroseur arrosé diront certains.

« Oui, mais le Tag c'est pas de l'art ». Ah nous y voilà... La puissance de l'art de rue, c'est justement sa génétique protéiforme, aux frontières floues entre l'art, l'égo-trip, le marquage de territoire ou encore la propagande politique. Il est bien peu aisé de catégoriser chaque œuvre. Prenons un exemple assez emblématique, j'ai nommé O' clock. L'un des tagueurs les plus prolifiques de Paris dans les années 90, adepte du Fat Caps. Certains n'y verront que du vandalisme, d'autres y verront une démarche militante (le monde t'appartient si tu relèves les manches), et enfin d'autres relèveront son style calligraphique particulier. Qui serait compétent pour lui accoler une étiquette ? Une instance rattachée au ministère de la culture ? Laissez-moi rire. Si tel était le cas, on perdrait des pans entiers de la culture graffiti, mais surtout cette institution ne représenterait nullement le milieu.

Prenons un autre exemple, chilien cette fois-ci, toujours sur la même problématique, j'ai nommé Dany cette fois. Dany, ses fresques au pinceau d'une violence rare envers les institutions, toutes plus politisées les unes que les autres. Si une instance étatique se devait de distinguer l'art du reste dans les productions picturales urbaines, je doute qu'elle serait prête à avaliser des fresques où l'on peut voir Donald Trump à califourchon sur un militaire chilien, ou encore de voir un membre des forces de police violer une native... Où s'arrête l'art et où commence la propagande ?

On pourrait me rétorquer que des personnes politisées ont décidé de politiser une forme d'art. Oui mais voilà, si l'on considère la naissance du Graffiti actuel à New-York dans les années 70 pour le tag et à Paris dans les années 80 pour le développement du lettrage, les fresques de rues ont une histoire plus ancienne. Si on prend le Chili justement, le mouvement est plus ancien, datant des années 60, avec la campagne présidentielle de 1969/70 qui a vu fleurir des fresques à l'effigie du futur président Allende un peu partout. À défaut d'avoir des moyens financiers conséquents pour une campagne médiatique, l'ancien chirurgien avait demandé l'aide de ses sympathisants pour décorer les rues du pays. Une approche politique donc. Mais la même année a vu naître également le musée à ciel ouvert de Valparaiso. Et là, la revendication politique est nettement plus nuancée. À l'époque, un professeur d'arts plastiques de la faculté de Valparaiso s'émeut de l'imperméabilité de l'art graphique dans les classes populaires. Avec l'aide de ses étudiants, il investit les rues du quartier Bellavista de Valparaiso pour mettre de la couleur sur les murs, créant une vingtaine de fresques aux motifs géométriques, l'une d'entre elles étant encore visible de nos jours. Des fresques s'approchant nettement plus du travail de propagande de l'époque (une idée politique sous-jacente, un travail au pinceau, une date de création antérieure à la naissance « officielle » du mouvement) que des collages qui fleurissent un peu partout dans les villes européennes.

Le problème de la protection artistique de l'art de rue vient donc déjà dans sa définition, qu'est-ce qui peut être protégé, qu'est-ce qui ne peut pas l'être. Mais également du support ! Contrairement aux autres formes d'arts où l'artiste en est propriétaire, par exemple de la toile sur laquelle il peint, l'artiste de rue ne l'est pas du mur sur lequel il s'exprime. Et c'est là que ça se corse.

 Si l'art de rue ne peut être protégé au même titre qu'une toile de peinture, c'est justement car l'artiste n'est pas propriétaire du support, quand bien même le Graffiti serait légal. Et le récent revers de Jerry Wolkoff, propriétaire de 5Pointz à New-York, pourrait bien marquer un tournant majeur dans le milieu de l'art de rue états-unien, et dangereux pour la préservation de la jeune mouvance du graffiti légal. 5Pointz fût le plus grand squat artistique de New-York durant de nombreuses années, son propriétaire laissant les artistes s'exprimer librement. Jusqu'à ce qu'il décida de tout détruire, et qu'il fût attaqué par les graffeurs pour compensation de destruction d'art, en vertu du Visual Artists Rights Act. Ayant perdu en première instance, il vient de faire appel. Le problème de ce jugement est sur le message qu'il renvoie aux propriétaires de bâtiments qui seraient intéressés à faire appel à des graffeurs. Vont-ils rester propriétaires de leurs murs? Qu'en sera t'il dans 10 ans, quand la peinture sera légèrement défraichie? Qu'en sera t'il également quand les modes changeront? Je ne suis pas sûr que les acheteurs des photos de David Hamilton dans les années 80 ne les exposent aujourd'hui dans leurs maisons avec autant de panache qu'à l'époque... Les B-boys* des années 90 ont laissé place à des styles totalement différents aujourd'hui. Une réinvention perpétuelle qui rend difficile la protection d'un art éphèmère également pour des raisons climatiques.

Dans la même veine, mais en plus scandaleux, toujours à New-York, c'est l'artiste Revok qui a porté plainte contre H&M pour avoir utilisé dans une publicité une photographie prise devant l'une de ses fresques, fresque faite sans aucune autorisation. En l’occurrence, H&M avait obtenu les autorisations de la ville de New-York, propriétaire du mur en question... Cependant, cette affaire s'étant réglée par arbitrage, elle ne devrait pas donner naissance à une jurisprudence. 

 

L'art de rue légal

 Si l'art de rue est reconnu aujourd'hui, il n'en a pas toujours été ainsi. Pour se faire accepter, il a fallu des décennies, des tonnes de peinture chrome pour décorer des rames de métro entières, des murs pris d'assaut sans aucune autorisation. Sauf que cette situation commence à changer, au fur et à mesure que l'art de rue devient légal, sous l'impulsion des collectivités locales notamment, qui se sont emparées du sujet. Je n'ai aucune animosité contre ces initiatives locales, bien au contraire. C'est grâce à un programme de rafraîchissement des transformateurs électriques de ma commune que j'ai pu découvrir ce type d'expression artistique, sous la houlette d'un graffeur pro, voilà 13 ans. La peinture nous était payée par la commune, les autorisations légales permettant qui plus est de prendre son temps, le temps de poser ses esquisses... et clairement la qualité du travail s'en ressent une fois l’œuvre terminée. Surtout si on le compare au travail vandale, où les minutes comptent pour éviter l'arrestation.

Mais il y a un « Mais », évidemment. Tout d'abord, il faut voir ces initiatives pour ce qu'elles sont réellement, à savoir une goutte d'eau dans une mare de peinture, en comparaison du travail vandale. Et la situation semble difficile à inverser. Ces initiatives coûtent cher, mais surtout les murs d'expressions libres sont bien peu nombreux en comparaison de la demande, et semblent plus donner une caution « cool, jeune et branchée » aux collectivités concernées, plus qu'une réelle volonté de démocratisation artistique.

Qui plus est, il faut se rendre compte de la raison de cette ouverture. Cette ouverture, qu'elle soit à l'initiative d'une collectivité locale, comme c'est principalement le cas en France pour le Graffiti légal, ou ici à Valparaiso, principalement à l'initiative des propriétaires de maisons ; ne sont que des aveux d'impuissance face à la vague vandale.

En France, si les collectivités se sont mises à payer des graffeurs professionnels, s'explique par deux raisons : la première, c'était de transmettre l'idée qu'il est possible de développer un art de rue légal, même pour le commun des mortels, comme ce fût le cas pour moi. Mais c'est également et surtout d'arriver à une certaine fracture entre les deux mondes : le légal, propre et monumental ; en comparaison du Vandale, fait de tags « dégueulasses » et autres throw-up peints à la va-vite. Malheureusement, le Graffiti monumental prend largement le dessus sur cette volonté d'ouverture. Les collectivités ont très vite eu deux choix face à elles : un mur peint légalement par des adolescents, un travail propre et sympathique, chapeauté par des pros, ou livrés à eux-mêmes sur des murs d'expressions libres. L'autre possibilité, c'est une fresque monumentale, réalisée par un artiste avec une renommée nationale, internationale... c'est d'ailleurs l'approche la plus plébiscitée par les pouvoirs publics, concentrant la majeure partie des moyens financiers mis en place mais surtout de la visibilité dans l'espace public.

Clairement, cette deuxième possibilité, si elle permet d'avoir des fresques d'un certain niveau, n'en est pas moins paradoxale avec la volonté d'ouverture aux masses. Il faut savoir que la quasi-totalité des muralistes mondialement connus sont passés par la case vandale pour faire leurs armes. Comment se faire un nom légalement si la grande majorité des murs sont réservés à ceux qui ont déjà fait leurs preuves ? Cette problématique a d'ailleurs été relevée par les acteurs du monde de l'animation jeunesse au moment de la création de Street-art Paris 13, vitrine proprette du quartier, habillée du travail de muralistes mondialement connus sur plusieurs kilomètres de murs, mais aucun mur légal mis à la disposition des jeunes du quartier. L'unique solution pour les inconnus intéressés par cette forme d'expression artistique? En revenir au vandale.

Parlons de Valparaiso maintenant. Le joyau du Pacifique comme la surnommaient les marins de passage est mondialement connu pour ses graffitis, présents à tous les coins de rues. Et notamment les fresques, omniprésentes, bien plus que les lettrages, contrairement à l’Europe, comme le remarquent justement de nombreux voyageurs de passage. Mais cette caractéristique n'est pas due à une quelconque volonté politique, mais due à une autorégulation du milieu graffiti local, respectant particulièrement le travail de fresques, et évitant ainsi l'afflux de nouveaux tags. Si les propriétaires ont opté majoritairement pour laisser les graffeurs s'exprimer de manière légale sur leurs murs, c'est qu'ils n'avaient que deux possibilités : un mur couvert de tags vandales ou une fresque faite par les mêmes artistes, une sorte de non-choix en quelque sorte. Ils sont nombreux ceux qui préféreraient n'avoir qu'une couleur unie sur leur façade.

L'art de rue est une discipline à part dans le monde des arts. Un art éphémère dans son essence, en évolution et réinvention constante. Un mouvement perpétuel qui rend difficile sa protection intellectuelle. L'illégalité fait partie intégrante de la mouvance de l'art de rue, qui rend encore plus compliquée une protection, pour ne pas dire incompréhensible d'un point de vue idéologique lorsque cette demande de reconnaissance institutionnelle se fait sur des travaux produits dans l'illégalité. Si 'art de rue légal apporte des moyens permettant de renouveler le genre, ce n'est qu'un courant de plus et en rien une issue unique à un courant artistique majeur qui a déferlé dans les grandes zones urbaines mondiales depuis maintenant 40 ans.

 

Gautier Abgrall, guide touristique pour l'agence Otop Tours basée à Valparaiso.

 blaze: nom d'artiste

toyer: action de repeindre par dessus le travail d'un autre artiste sans son autorisation

B-Boy: personnage carricatural représentant un graffeur ou un membre du mouvement Hip-Hop.

 

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