Gilets jaunes : L’insurrection qui ne vient pas ! (Mais ce n’est pas important…)

Il ne s’agit pas de remplacer un calif par un autre, ni de devenir calif à la place du calif. Il s’agit de porter le jeu à une étape où on aura moins besoin d’un calif.

Depuis le mois de novembre 2018, le sociologue Michalis Lianos est allé à la rencontre de centaines de gilets jaunes afin de recueillir leurs paroles et de tenter d’analyser ce mouvement aussi surprenant que protéiforme. Fin décembre 2018, nous l’interrogions à propos des premiers résultats de ses recherches (Une politique expérientielle – Les gilets jaunes en tant que « peuple »), s’ensuivait cette mise à jour en février (Une politique expérientielle (II) – Les gilets jaunes en tant que « peuple » pensant).

Alors que le gouvernement autant que les éditorialistes se réconfortent et s’auto-convainquent d’un essoufflement du mouvement, Michalis Lianos nous propose une nouvelle fois de regarder le réel avec précision et acuité. De toute évidence, les Gilets Jaunes ne sont pas parvenus à défaire Emmanuel Macron mais ils ont peut-être posé les bases de quelque chose de beaucoup plus redoutable et d’infiniment plus désirable.

lundimatin : Quels sont les conclusions provisoires que vous tirez à cette étape de votre recherche sur les Gilets Jaunes ?

Michalis Lianos : Pour ceux qui lient les révolutions aux grands soirs, le temps habituel de lamentation est encore une fois arrivé. Ce lien reflète à mon sens une approche attachante et poétique de l’histoire qui obnubile les analyses, y compris savantes, de tous ceux qui se penchent sur le processus du changement sociopolitique. Il s’agit à la fois d’une croyance agréable épique et d’un discours qui garantie la popularité, combinaison très demandée par les intellectuels et les militants.

En vérité, la plus grande force sociale est l’inertie et les changements les plus rapides et les plus durables arrivent par la continuité quand cette dernière s’inscrit dans une nouvelle perception des rapports sociaux et du pouvoir. C’est dans ce cadre que je place mon analyse de la situation actuelle. En effet, il n’y a pas eu de démission du Président ni même changement de gouvernement. Les mesures prises pour répondre aux demandes des Gilets Jaunes n’étaient que largement symboliques. On pourrait donc conclure que rien ne s’est finalement passé, le gouvernement a gagné, le mouvement des Gilets Jaunes n’a abouti à rien jusqu’à présent etc. Mais on aurait tort !

Si la victoire tactique du gouvernement – par la combinaison de la violence, de la communication et du soutien des structures établies – est indéniable, elle ne constitue pas le résultat majeur de ce processus. En premier, parce que nous sous-estimons le sens de la persévérance du mouvement dans son …recul. J’explique ce paradoxe. Le cadre sociopolitique établi (institutions, partis, “corps intermédiaires”) a essayé par tous les moyens d’imposer une forme semblable au mouvement. Il s’agit là du premier pas de la pérennisation d’une structure de pouvoir : l’homéomorphisme. Aux adversaires que vous ne pouvez pas éliminer vous proposez une place à votre table. Ainsi le jeu continue de la même façon, tous les joueurs précédents gardent leur place et les nouveaux-arrivés ‘apprennent’ à jouer selon les mêmes règles, tout en ajoutant quelques nouveaux enjeux, mais qui peuvent se poursuivre désormais selon les règles anciennes. Sans vouloir dénigrer outre mesure ce processus, il faudrait constater qu’il s’agit d’un déplacement conservateur et d’une assimilation politique plutôt que d’une modification importante des rapports de pouvoir.

Or, en dépit de leur immense impact en France et au-delà, les Gilets Jaunes refusent de façon inébranlable depuis sept mois cet homéomorphisme. Ils vont jusqu’à huer des ‘figures’ du mouvement qui cherchent ne serait-ce que se mettre en avant pendant un moment, qui tentent de former un groupe autrement constitué que par une architecture neuronale liant des individus, par exemple un rapport entre leader et suiveurs, une liste électorale etc. Pensons : vous dépensez une partie considérable de votre maigre budget et vous abandonnez votre famille pendant trente-deux jours pour avoir le plaisir de vous faire nasser, gazer ou pis. Vous n’êtes pas un.e habitué.e du pouvoir, vous vous pensez comme “le peuple”, vous demandez un degré modeste de respect et de reconnaissance. De plus, vous vous considérez comme “apolitique” et le système politique et institutionnel actuel est le seul que vous n’avez jamais connu. Il y a des gens parmi vous et comme vous – pas “des élites” – qui sont prêt.e.s à assumer une partie du pouvoir, tel qu’il existe, façon indéniable d’asseoir un degré d’influence dans le système actuel. Et vous dites absolument non ! Vous écartez l’opportunité majeure qui vous êtes offerte par l’histoire sur un plateau. Etes-vous inane, stupide, inepte à la politique ? Comme le propose une certaine bourgeoisie, méritez-vous votre sort parce que “vous ne savez pas ce que vous voulez” ? Ou, comme le proposent certains syndicalistes à carrière ascendante, tout simplement naïf et ignorant, sans cette compréhension nécessaire qui conduit à l’avancement de vos “revendications” ?

Laissez-nous deviner. Aucun de deux ?

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