Les communautés, les bulles et leur dépassement

Nuit Debout s’inscrit dans un mouvement mondial de transformation de la pratique politique. Celui-ci est déterminé historiquement, par le retour du peuple au devant de la scène et technologiquement, par l’utilisation du Web 2.0. C’est dans sa capacité à transcender les communautés.

Nuit Debout au bord de l'eau

 L’élément déclencheur : le Web 2.0 

Au tournant des années 2000, le progrès technique permet aux utilisateurs d’enrichir le contenu qu’ils consultent en ligne : c’est l’essor des blogs, des réseaux sociaux, de YouTube, des partages et des commentaires. Depuis l’émergence d’Internet, c’est la première fois que la création de contenu n’est plus réservée à ceux qui maîtrisent le code informatique, c’est donc le vrai début de la démocratisation. Enfin, on peut entrer en contact avec des millions de personnes qui partagent nos passions, nos convictions, et discuter avec elles. Ça change tout, on a l’impression d’un bouchon de champagne qui explose : tout le monde se met à donner son avis sur des sujets aussi divers que les attentats du 11 septembre, la politique monétaire ou le processus de fabrication des aliments que nous consommons. On assiste à un déferlement de la parole, à une explosion des sources d’informations et, nécessairement, à une remise en question des canaux traditionnels. Si tout le monde peut devenir un média, pourquoi continuer à n’écouter qu’une seule version comme c’était le cas jusque-là ? Ce phénomène vaut pour le cinéma, pour la musique et aussi, bien sûr, pour la politique. Peu à peu, à force de tâtonnements et de recherches, en « aimant » les pages qui nous intéressent, en lisant certains journaux et plutôt que d’autres, en utilisant telle plateforme plutôt qu’une autre, nous nous créons notre propre « planète » en ligne, faite de ce qui nous intéresse, de ce que nous admirons. Ces planètes, on les appelle aussi « communautés », et elles désignent précisément la même réalité dans le monde hors ligne : un « ensemble de personnes unies par des liens d’intérêts, des habitudes communes, des opinions ou des caractères communs ». Initialement, Internet est donc un outil au service de ceux qui veulent sortir de l’information centralisée type « ORTF-le-gouvernement-vous-parle-tous-les-soirs-à-20h ». Ça peut même être vu comme une reprise de pouvoir – partielle – des individus sur la construction de leur identité. 

Le confort de l’Internet néolibéral

Evidemment, les firmes multinationales se sont vite adaptées, les capitaux se sont réorientés. Celles qui s’occupaient de la diffusion des biens matériels gèrent désormais la diffusion de l‘information. Les entreprises les plus importantes du monde étaient industrielles, elles appartiennent maintenant au secteur de la  communication (Google, Facebook, Amazon…). Leur importance tient au fait qu’elles définissent la manière dont l’information s’échange, et donc la manière dont la pensée se structure à l’échelle individuelle et, par capillarité, à l’échelle sociale. On assiste à un phénomène bien connu : le néolibéralisme utilise un outil existant, bâti par des architectes aux idéaux biens éloignés de ceux du marché, et finit par le dénaturer pour répondre à la logique du profit. En effet, ces entreprises ne se sont pas contentées de nous mettre en lien avec notre « communauté ». Lorsqu’elles ont entrepris de deviner à l’avance ce qui pourrait nous intéresser avant que nous ne le découvrions, un pas a été franchi. Essayez de faire une recherche sur Google, puis renouvelez l’opération en navigation privée, vous vous rendrez compte que les informations que vous donnez (historique de recherche, « j’aime » sur les réseaux sociaux, personnes avec qui vous interagissez le plus…) permettent de personnaliser votre recherche pour vous offrir l’expérience la plus confortable possible. C’est justement ce confort qui pose problème : il est de plus en plus difficile de se confronter à des opinions contraires à la sienne sur Internet, voire d’en connaître l’existence.

Les grands méchants réseaux sociaux

Arrivé à ce point dans la démonstration, il est nécessaire d’écarter deux critiques « classiques » des outils numériques. La première consiste à constamment sous-estimer, voire dévaluer ce qui se produit en ligne par rapport à ce qui se passe dans le monde prétendument « réel ». Comme si les contenus en ligne n’étaient pas créés par de vraies personnes, comme si ces personnes n’existaient pas dans le « monde réel ». Cette critique produit des slogans aussi creux que « la révolution des like n’aura pas lieu » et méprisent ceux qui ne prennent pas la peine de sortir de chez eux pour « vraiment militer » (sous-entendu : dans la rue, de préférence derrière une bannière syndicale). En réalité, c’est une déclinaison de la course à la pureté et je soupçonne fortement ceux qui la formulent de cacher leur ignorance par l’agressivité. Je m’arrête ici, cet article répondant déjà mieux que je ne pourrais le faire à leurs arguments. 

La deuxième charge « classique » contre les réseaux sociaux et leurs communautés s’étale ces jours-ci dans tous les médias mainstream suite à l’élection de Donald Trump. On en trouve un bon exemple ici. En découvrant le concept de « bulles de filtres », nos amis journalistes ont trouvé une réponse ad hoc à leur aveuglement : c’est la faute à l’algorithme, qui ne nous donne à voir que les avis conformes au nôtre. C’est vrai bien sûr, mais les réseaux sociaux ne créent pas cette bulle, ils ne font que permettre à chacun de s’en aménager une personnelle. Evidemment, « il ne viendrait pas à l’idée des « enquêteurs » de vérifier de quelle diversité informationnelle bénéficie un abonné du Monde ou du Nouvel Observateur.  […] La bulle, c’est nous qui la créons. Par un mécanisme typique de reproduction sociale. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook ». Pour mieux s’en convaincre, reprenons l’exemple de l’ORTF. Peut-on vraiment croire que ses téléspectateurs avaient accès à un plus grand nombre de sources d’information qu’un internaute de 2016 ? Que leur vision de la société était moins biaisée ? 

Hacker les communautés

Résumons : Internet promettait d’être un lieu de liberté, de circulation de l’information, un lieu permettant de briser enfin les frontières sociales. Bref, on attendait d’un simple outil accélérant la diffusion de l’information qu’il change complètement la manière dont la société fonctionne. On sait désormais que c’est en partie faux : les barrières et les communautés persistent sur Internet, même si celles-ci sont plus grandes et moins déterminées géographiquement, pour la simple raison que nous préférons tous échanger avec des personnes qui nous ressemblent. 

Cependant, dans « le monde réel » comme dans « le monde virtuel », les communautés sont poreuses. Chaque individu peut s’identifier à plusieurs d’entre elles : on peut être pêcheur carpiste ET passionné de littérature allemande ET électeur du Parti Socialiste ET fan de Daft Punk. Ainsi, dans les identités plurielles des individus se construisent des ponts entre communautés, des liens qui forment à leur tour un réseau. La force de Nuit Debout, c’est d’avoir accueilli dès le début des personnes aux intérêts divers (écologie, sciences, médias, code du travail, politique de santé…), assurant ainsi une présence dans toutes les communautés simultanément. En faisant de « Debout » une véritable mémétiquele mouvement a infusé en profondeur à tel point que les fameuses bulles de filtres ont éclaté, pour quelques semaines au moins. Tout le monde a eu, à un moment donné, un avis sur Nuit Debout parce que tout le monde en avait entendu parler. On peut même parler de « moment historique » puisqu’il apparaît maintenant dans les manuels de collègeQuelque chose a changé dans la manière de militer, des graines ont été semées, et elles bourgeonneront dans le futur.

Si elle veut exister, la nouvelle politique doit absolument prendre en compte cette expérience et en tirer au moins deux conclusions. D’abord, pour qu’un discours soit viral il doit s’appuyer sur des références communes à tous ses membres. Pour le dire simplement : si vous voulez être entendu par tous, parlez de choses qui intéressent tout le monde, et surtout, laissez chacun les réinterpréter à sa sauce. Ensuite, la force d’un mouvement se mesure à la taille du réseau qu’il peut toucher. L’exclusion est toujours un affaiblissement, l’inclusion est toujours un renforcement. 

Inatone article publié dans Gazette Debout

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