Paroles de Nuitdeboutistes sur la politique française

Ericka Schiche a travaillé pour Salon.com, pour The Independent, pour The Houston Press et pour plusieurs autres médias. Elle contribue au site Occupy.com, pour lequel elle a écrit sur Banlieues Debout. Elle rédige pour ce même site une série d’articles sur Nuit Debout et sur la crise des réfugiés en France.

Commission

 

Nuit Debout s’est développée comme un mouvement de résistance structuré mais paradoxalement informel et basé sur la démocratie horizontale et la collectivité. Il est devenu au fil du temps un espace d’illumination, de débats, de discussions vives, de stratégies et de constructions de nouveaux paradigmes.

D’après de nombreux experts et Nuitdeboutistes, Nuit Debout se voit comme une forme d’organisation alternative, transformatrice et distincte du système politique traditionnel. Différents points de vue suggèrent qu’il y a autant d’opinions que de Nuitdeboutistes. Que penser du gouvernement français ? Comment Nuit Debout se démarque du statu quo de la gouvernance et de la politique quotidienne ? Comment aborder un paysage socioculturel et sociopolitique changeant ?

« L’état sécuritaire actuel est sinistre et glaçant, mais est-ce que le pays va se tourner vers le fascisme ? Je n’en ai honnêtement aucune idée », explique Luc Sante, écrivant Belgo-Américain auteur des livres : The other Paris et Low Life : Lures and Snares of Old New York,  (Leurres et pièges du vieux New York). En référence à l’idée « d’état sécuritaire », il reconnaît que le Président Hollande et son état d’urgence permanent, institué suite aux attaques terroristes contre Charlie Hebdo, contre l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes et contre le Bataclan, ainsi que plus récemment, l’attaque au camion de la Promenade des Anglais de Nice, ont créé une réalité nouvelle, plus dure pour les citoyens français. Toutefois, cette réalité touche plus particulièrement les banlieues, où les résidents sont davantage soumis aux contrôles de police ainsi qu’au profilage racial ou ethnique. L’absence de documents écrits lors de ces contrôles rend quasiment impossible les recours contre ce système, qui est maintenu en place par l’opacité relative du système judiciaire français.

« Nous sommes bien conscients de la menace terroriste en France et nous voulons tous que ce problème soit résolu avant que de nouvelles attaques puissent avoir lieu. Nous comprenons donc l’instauration temporaire de l’état d’urgence. Mais d’une certaine manière, nous avons peur que ces pouvoirs soient utilisés dans un but politique », analyse David Cousy, un membre du Media center originel, fondateur de Banlieues Debout et président de Créteil 3,0. Cousy rajoute : «  Les contrôles de police se sont multipliés partout et particulièrement en banlieues. Nous avons peur que, comme d’habitude, ces territoires soient de plus en plus ciblés sans raisons objectives valables, mais uniquement dans des buts politiques. »

 

Nuit Debout devant la statue de la République.

 

Certains participants au mouvement contextualisent Nuit Debout comme une réponse à un gouvernement inefficace. Manuel Cervera-Marzal a assisté à plusieurs sessions de Nuit Debout. En tant que professeur de science politique affilié à l’EHESS et Sciences Po, il observe également le mouvement d’une perspective plus universitaire. « Il y a une radicalisation politique en France : les contestataires sont de plus en plus en colère et l’État est de plus en plus répressif et sécuritaire », estime le professeur.

Plus spécifiquement, au sujet des candidats à l’élection présidentielle de 2017, Cervera-Marzal ajoute : « Bien sûr, Mélenchon a le plus de chances de récupérer les votes des nuitdeboutistes, même s’il est vu par beaucoup comme un politicien professionnel ». Cervera-Marzal pense que Mélenchon n’est pas un candidat en concordance ni avec l’esprit de Nuit Debout, ni avec ses objectifs. « Mélenchon a été ministre, membre du Parti Socialiste pendant 30 ans, il se voit comme un tribun. Ce qui reste très éloigné de l’esprit démocratique et horizontal de Nuit Debout ».

Se souvenant sans doute de l’esprit du pionnier anarchiste français du 19° siècle Pierre-Joseph Proudhon et de la « Rêve générale », les Nuideboutistes semblent remettre au goût du jour l’affirmation de Proudhon selon laquelle « être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé ».

Liova, un membre de la Commission Économie Politique de Nuit Debout Paris, pense que le pluralisme des perspectives idéologiques et des identités politiques des Nuitdeboutistes demeure un défi permanent. Il déclare que s’il « était facile de produire des argumentations contre certaines lois comme celle d’El Khomri, il est beaucoup plus difficile de produire des propositions positives, parce que les membres des commissions n’ont pas le même point de vue. Certains sont Communistes, d’autres Anarchistes, socialistes ou encore écologistes. Certains veulent une révolution complète, d’autres non. »

 

Demain commence ici

 

Parmi les Nuitdeboutistes, le sentiment que le président Hollande n’a pas été un leader efficace semble être partagé. « Nous allons avoir des élections présidentielles en mai 2017 et j’ai peur que les politiques néolibérales mises en place par Hollande et Sarkozy avant lui permettent au Front National d’obtenir le meilleur score de son histoire électorale. Et les attaques terroristes aggravent encore la choses, parce que les gens ont peur et ne voient pas de solution dans les propositions des partis politiques traditionnels », déplore Max, un participant à Nuit Debout Toulouse et photographe.

 

« La Loi El Khomri était l’une des dernières mesures en date montrant que le gouvernement français dirige au profit des 1 % et pas pour le reste de la population. Depuis que Hollande a été élu, et malgré ses promesses de 2012, il a conduit une politique néolibérale, comme beaucoup d’autres pays en Europe et dans le monde », ajoute-t-il. Max est en faveur « d’un mouvement de gauche émergeant en France, comme Podemos et Syriza, qui pourrait apporter des idées fraîches et progressistes et contrebalancer les idées dominantes néolibérales en France et ailleurs. »

 

Les 100 jours d'occupation de la République par Nuit Debout

 

Alors que la droite a le vent en poupe, la gauche française se trouve actuellement dans un état moribond ou dormant. D’après un sondage IFOP publié dans le Journal du Dimanche le 17 avril, seules 14 % des 1998 personnes interrogées avaient une opinion favorable de M. Hollande. Par moments, le taux d’opinions défavorables tournait autour de 90 %, ce qui signifie que seul 10 à 11 % de la population avait confiance dans le leadership du Président.

« Il a trompé beaucoup de gens avec ses discours vides de sens lors de l’élection », regrette Pierre Lalu, un Nuitdeboutiste parisien. De façon plus générale, Lalu ajoute : « Il y a longtemps que le Parti Socialiste est un parti libéral. Tenter de plier les règles du néolibéralisme global pour le faire entrer dans un système de redistribution keynésienne est une chimère. Les États comme la France n’ont plus de pouvoir politique au sein de l’économie globale. C’est le chemin naturel pour n’importe quel parti au pouvoir d’emprunter cette lugubre voie de l’ordolibéralisme. C’est pourquoi la demande d’un changement radical est la seule solution possible. »

Valentin Chomienne, participant actif à Nuit Debout Toulouse, pense que la gauche française devrait se revitaliser. « Nous avons perdu la bataille politique. L’année 2017 sera une année importante pour la gauche en France, pour la vraie gauche ». Valentin Chomienne affirme que « la gauche doit réintroduire les sujets importants, comme l’éducation populaire, les réfugiés, l’économie. De nos jours, l’Union Européenne est muette. Nous voulons la paix et la justice, pas l’austérité et la xénophobie. »

Lorsqu’on lui demande qui sera le prochain président français il répond qu’il est clairement trop tôt pour avoir une opinion. « Cela dépendra des primaires. Celle des Républicains, le parti de droite, auront lieu en novembre. La « Belle Alliance Populaire », un patchwork funky regroupant la droite et le centre du Parti Socialiste, se tiendra en décembre. Cela dépend aussi de l’évolution du mouvement « En Marche », d’Emmanuel Macron. Ce qui est terrifiant, c’est qu’il n’y a qu’un parti pour lequel il n’y a pas d’inconnu, le Front National. Nous savons qu’il sera présent et qu’il sera dangereux. Pour le reste, on ne sait presque rien. »

Valentin Chomienne résume son expérience de Nuit Debout à Toulouse comme un moment d’illumination et de partages avec des personnes ayant, comme lui, l’envie de changer la société française :

« Nuit Debout a été ma première expérience réelle d’engagement politique. J’ai 19 ans. J’ai passé du temps avec certaines associations (Amnesty, Restos du cœur) et j’avais déjà essayé une formation politique (Nouvelle Donne). Mais Nuit Debout est très différent. J’ai donné je ne sais combien d’heures à ce mouvement humain. C’était frénétique. J’ai mis mes études en pause cette année pour pouvoir aller à Nuit Debout. Tous les soirs, je quittais ma maison et marchais vers la Place du Capitole. Nous avions créé un véritable et puissant mouvement humain dans cette ville. Nous nous aimions réellement les uns les autres. Nuit Debout, c’est de l’amour. C’était une vraie expérience pour moi. J’étais nouveau en ville et j’adorais aller à Nuit Debout. »

 

Ericka Schiche

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