Premier Tour Social : la nécessaire convergence des luttes

Samedi 22 avril, plusieurs organisations syndicales et divers collectifs ont organisé une marche entre la place de la République et la Bastille. L'occasion de remettre les luttes sociales au cœur d'une actualité totalement noyée dans la campagne électorale. Avec un mot d'ordre : la convergence des luttes.

 

 

Manifester la veille d'un premier tour de l'élection présidentielle : une grande première dans une période où les syndicats observent habituellement une trêve sociale. Pourtant, samedi 22 avril, près de 2000 personnes ont répondu à l'appel de 70 organisations qui ont lancé le Premier Tour Social. L'objectif : montrer que la lutte pour les droits des travailleurs ne s'arrête pas pendant la campagne électorale. Durant la marche entre République et Bastille, on a ainsi vu flotter des drapeaux de la CGT Goodyear, CGT Info'Com, de SUD Commerces, SUD Education, SUD PTT, ou encore de la CNT du NPA, de Solidaires, ainsi qu'un collectif contre le compteur Linky. La camionnette de François Ruffin, candidat aux législatives en Picardie, diffusait la bande-annonce du film Merci Patron. Les membres de génération Ingouvernable, tous.tes vêtus.es de noir, ont pris la tête du cortège. Les forces de l'ordre ont tenté de les disperser à coup de lacrymogènes et de charges…

Pour les participants, cette marche est une sorte de revanche après l'arrêt des mobilisations contre la loi travail, décidé par les centrales syndicales, suite à la mobilisation du 15 septembre 2016. Une frustration pour beaucoup de militants, dont Romain Altmann, le secrétaire général d'Info'Com-CGT : "Nous voulions donner une suite au mouvement social dans la rue mais aussi en justice. Nous avons attaqué certains décrets de la loi avec FO". Tous les détails de cette procédure sont à retrouver sur le site internet combattre la loi travai

Ce Premier Tour Social a été organisé en se passant de l'aval des confédérations et des centrales syndicales. "Notre démarche s'inscrit dans une nouvelle forme de rassemblement, plus horizontale. Si on avait espéré l'accord des grandes centrales, ce 22 avril n'aurait jamais vu le jour", poursuit Romain Altmann. Il remarque d'ailleurs avec une pointe d'amertume que Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, ne soutient pas cet événement... "Nous ne faisons pas cela contre la direction, mais nous avons envie d'avancer et de faire les choses sans attendre qu'on ait envie de nous écouter tout la haut".

Les mobilisations contre loi travail ont renforcé le sentiment d'urgence à réunir et à se rassembler pour faire entendre sa voix. Romain Altmann estime d'ailleurs que la convergence des luttes devrait être la première mission des centrales syndicales. "Mais cette volonté n'est pas encore systématique et c'est bien dommage". Au-delà d'un simple recensement, il faut aussi donner une meilleure visibilité aux différents combats. Le syndicat Info Com CGT a lancé une page Facebook à cet effet baptisée Luttes Invisibles, qui a dénombré pas moins d'un million de journées de grève depuis janvier dernier et recensé 430 mobilisations en moyenne par jour la semaine du 10 au 14 avril. "Contrairement à ce que pensent les gens, la combativité reste forte malgré le contexte, mais ce n'est pas assez valorisé, mis en évidence ", regrette Romain Altmann.

Un jeune homme juché sur son vélo attend le départ du cortège place de la République. Eugène (prénom d'emprunt) est vêtu d'une veste Deliveroo et porte sur son épaule un drapeau noir où il est écrit CLAP pour "Collectif dédié à la défense des droits et des conditions de travail des livreurs auto-entrepreneurs". Cet étudiant est venu ici avec une dizaine de collègues pour parler de la dégradation des conditions de travail chez Deliveroo, une plateforme de livraison de repas à domicile. Il préfère témoigner masqué afin éviter les problèmes avec l'entreprise. "Depuis début septembre, ils ont progressivement supprimé la prime de weekend, la prime de pluie, celle pour les terrains en pente. Ils ont également changé le mode de rémunération pour plafonner à 5,75 euros par commande. Mon salaire a été réduit de moitié", soupire-t-il. Il a rejoint le Premier Tour Social pour parler du CLAP  et il espère qu'il permettra à tous les livreurs de se regrouper pour tenter de défendre leurs droits, d'avoir de meilleures conditions de travail ainsi qu'un meilleur salaire. "Nous sommes au cœur de l'ubérisation de notre système économique. C'est notre devoir de le dénoncer et de nous faire entendre ".

 

 

Etre visible et nouer des liens avec d'autres organisations de la lutte : c'est aussi l'objectif du collectif Touche Pas à Ma ZEP. Claire, l'une de ses membres  espère que leur participation au Premier Tour Social cela fera bouger les lignes. "C'est vrai que la convergence des luttes n'est pas toujours facile à mettre en œuvre. Les gens pensent souvent à leurs petits soucis sans réaliser que notre combat pour les zones d'éducations prioritaires concerne toutes les inégalités. De plus, ce que la Loi Travail a bouleversé dans le privé aujourd'hui arrivera certainement dans le public demain".

Une large banderole est déployée au cœur de la manifestation. Sur le tissu, on peut y lire "C'est dans la rue qu'ça s'passe". Derrière, les membres de la compagnie de théâtre militante Jolie Môme marchent en scandant des slogans. L'un d'entre eux, Loïc Canitrot, a été particulièrement actif sur la question des intermittents du spectacle pendant la Loi Travail et surtout à Nuit Debout. Lui aussi prône la convergence des luttes. "Vous voyez aujourd'hui, dans le cortège, des gens qui viennent de toute la France, comme par exemple ces Lillois. Ce qui importe n'est pas l'étiquette politique mais l'esprit de combativité, qui doit être notre dénominateur commun. Nous voulons dépasser les frontières, arriver à fédérer tous ceux qui luttent plutôt que de rester chacun dans son coin ". Il insiste également sur la solidarité entre les victimes de la répression policière. Des collectifs qui travaillent sur ce sujet ont d'ailleurs été conviés comme Urgence notre police assassine ou pour la défense de Théo

Loïc Canitrot lui, attend son procès, qui a été reporté au 11 septembre 2017. En juin dernier 2016, une centaine d'intermittents occupaient le siège du MEDEF pour protester contre la réforme de leur régime social. Lors du rassemblement, Loïc Canitrot assure avoir été frappé par le responsable de la sécurité du MEDEF, sous le regard incrédule des manifestants, qui ont filmé la scène. Le vigile lui, a porté plainte pour des coups que lui aurait porté Loïc.  "J'ai des dizaines de témoignages qui prouvent que je n'ai pas frappé cet homme. Mais je n'ai qu'une confiance toute relative envers la justice. On m'a déjà dit que c'était un procès hautement politique. On en fait un symbole : le puissant MEDEF contre la compagnie Jolie Môme".

Comme l'indique la banderole derrière laquelle il se tient, Loïc Canitrot estime qu'il faudra retourner dans la rue quelque soit le résultat de l'élection et appelle déjà au rassemblement du 1er mai. "Je veux bien être optimiste mais pas naïf. Si l'élu.e vient de notre camp il faudra lui rappeler de tenir ses promesses. Si c'est un.e réactionnaire nous nous unirons pour lui résister". 

Un article publié sur Radio Parleur et Gazette Debout. Photographies de Marc Estiot. 

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