Le Rêve chinois en 2018 : La Société de l’Incube Spectaculaire

Pour des centaines de millions de personnes, le Rêve chinois s’est changé en cauchemar. Dans l’Europe de la Renaissance, les cauchemars étaient associés à « l’incube ». Le démon se serait couché sur ses victimes pendant qu’elles dormaient pour les suffoquer. L'état Chinois, maintenant technologiquement bien équipé, se comporte en Incube du XXIème siècle.

A peasant in central Beijing, 2004 © Gregory B. Lee A peasant in central Beijing, 2004 © Gregory B. Lee

Avec la croissance colossale de la puissance économique de la Chine depuis le tournant du vingt-et-unième siècle, s’est accru en parallèle le désir  de ses dirigeants de créer, contrôler, et disséminer eux-mêmes l’image culturelle de la Chine à l’étranger. Ceci mena à l’offensive diplomatique culturelle qui consista à remplacer les clichés de longue date des étrangers sur la Chine par un imaginaire culturel et un récit historique construits par les autorités chinoises. Mais en même temps, en Chine, l’emprise des autorités sur la société chinoise a été vivement contestée par des mouvements et troubles sociaux et citoyens. Ce mouvement de contestation s’étendit jusque dans la sphère culturelle, avec la résistance de figures tels l’artiste d’avant-garde Ai Weiwei, qui avait été assigné à résidence avant d’avoir été autorisé de quitter le territoire.

Après le massacre de Tiananmen de 1989 – un évènement qui n’appartient désormais à la mémoire vivante que de 40% de la population – les autorités chinoises accélèrent l’intégration du pays dans le système technologico-économique mondial, en devenant membre de ses principales organisations économiques et politiques, en modernisant son armée, en préparant l’envoi d’un homme sur la lune et en rejoignant le club des nations impliquées dans la ‘lutte antiterroriste’. Malgré ses aspirations à une ‘normalité’ mondiale/globale, le gouvernement ne parvint pas à contrôler ou réprimer la dissidence, et malgré tous ses efforts la culture chinoise reconnue de par le monde n’est pas celle promue par l’État, mais une culture non-officielle et contestataire. Ai Weiwei à lui seul fait plus pour faire connaître la créativité chinoise contemporaine que tous les instituts Confucius du monde réunis. Quand Ai Weiwei prête attention à des sujets non-chinois – rescapés de catastrophes, réfugiés, exclus – il leur rend un grand service, mais en même temps il met en relief l’obsession de l’intellectuel et artiste chinois moderne avec la Chine. Une obsession qui existe depuis plus d’un siècle et dont  Ai Weiwei se dissocie. Ai Weiwei se bat contre le particularisme, perçoit l’intérêt commun, humain et global dans les crises du monde actuel, et démontre ainsi qu’il a appréhendé la réalité sociétale avec laquelle tout artiste, acteur ou agent devrait s’associer. Il ne s’agit pas de l’objet – il va même au-delà de notre relation avec ‘l’objet’ – il s’agit d’une interrogation de nous-mêmes. Parlant de son film Human Flow, il dit : « La crise des réfugiés ne concerne pas les réfugiés, plutôt, elle nous concerne nous. » Il poursuit :

Faire comprendre que nous appartenons tous à une seule humanité est l’étape la plus essentielle pour que nous puissions continuer à coexister sur cette planète que nous appelons la Terre. Il y a beaucoup de frontières à démolir, mais les frontières les plus importantes sont celles qui se trouvent dans nos propres cœurs et nos propres esprits – voilà les frontières qui séparent l’humanité d’elle-même.

En d’autres termes, on ne peut plus uniquement se concentrer sur un système global depuis nos arrière-cours, parce que nourrir un pays ne se fait pas sur le dos d’un autre pays, mais des ressources communes de la planète ; parce que le citadin vivant une vie confortable est le réfugié de demain ; parce que la pollution qui nous atteint nous atteint tous.

En Chine, les voix dissidentes se font entendre de temps en temps, et continuent à être tues par les autorités. En 2014, les autorités centrales condamnèrent un certain nombre d’intellectuels à de longues peines d’emprisonnement, le plus connu d’entre eux étant l’économiste sino-ouïgour Ilham Tohti. Le professeur Tohti s’exprimait régulièrement sur les droits de la minorité ouïgoure du Xinjiang et critiquait la politique de l’administration centrale dans la région, mais il ne prôna jamais la violence, ni la cause séparatiste dont il fut accusé ; ses critiques et propositions étaient issues de sa propre recherche qui était des plus rigoureuses. À plus grande échelle, pendant la ‘Révolution des Parapluies’ de 2014, le peuple de Hong Kong manifesta en masse son rejet de l’avenir non-démocratique qui allait leur être imposé.

Les termes du traité sino-britannique de 1984 conclu entre la République Populaire de Chine et l’ancienne puissance coloniale du territoire, garantissent théoriquement à Hong Kong un « haut degré d’autonomie ». L’état réagit à l’opposition politique montante par une forte répression des Hongkongais qui exigeaient les droits qu’on leur avait promis et que la Révolution des Parapluies cherchait à défendre pendant l’occupation du quartier financier par les manifestants. L’année suivante eut lieu un enlèvement de masse d’éditeurs basés à Hong Kong ; l’un d’eux, Gui Minhai, était un citoyen suédois, et fut « disparu » par des agents de l’État chinois lorsqu’il était en déplacement en Thaïlande.* La nuit du 8 au 9 février 2016, lors de la « Révolution des Boulettes de Poisson », de jeunes Hongkongais défendirent vigoureusement la pratique pérenne de vente de boulettes de poisson dans le quartier ouvrier de Mong Kok pendant les célébrations du Nouvel An Chinois. L’insensibilité des autorités avait suscité la frustration contre celles-ci, et manifestants et policiers anti-émeute s’affrontèrent dans les rues de Hong Kong – des scènes qu’on n’avait pas vues depuis les émeutes anti-britanniques de 1967. En 2017, on interdit aux  élus locaux  de siéger à l’assemblée hongkongaise parce qu’ils avaient  refusé de prêter le serment  d’allégeance aux autorités de la République populaire de Chine, et début 2018 on interdit aux membres du parti Demosisto de se déclarer candidats aux élections car leur parti militait pour l’auto-détermination de Hong Kong.

En novembre 2018, les autorités hongkongaises refusèrent un visa touristique au journaliste du Financial Times Victor Mallet ; au mois d’octobre on lui avait déjà refusé le renouvellement son permis de travail. Mallet était invité à parler devant ses confrères du Hong Kong Foreign Correspondents’ Club par le militant pro-indépendantiste Andy Chan.

Au cours de cette même période, en Chine continentale, on assista à la persécution et l’arrestation de militants des droits de l’homme, l’expulsion d’employés d’ONG et de journalistes étrangers qui osaient dénoncer le non-respect des droits humains, et le mépris du gouvernement chinois à l’égard des droits politiques et économiques des Ouïgours et des Tibétains. Parfois, comme en 2016 lorsque des citoyens chinois manifestèrent en masse contre la construction d’une centrale française de recyclage de déchets nucléaires, la dissidence ne pût être réprimée si facilement.**

Toute cette contestation contrastait radicalement avec la poursuite de Xi Jinping du ‘Rêve Chinois’ consumériste -- qui rappelle l’Américanisation des années cinquante -- pour gagner la faveur de la classe moyenne chinoise émergente. Le ‘Rêve’, qui est largement d’ordre économique, cherche aussi à séduire des partenaires mondiaux tels le Royaume-Uni, qui accueillit en visite officielle le Président Xi fin 2015 en honneur du partenariat en or ou « Golden Partnership » sino-britannique. De plus, les autorités chinoises ont investi énormément à l’étranger dans le contexte de la « Nouvelle Route de la Soie » ou « Ceinture et Route », dans laquelle Pékin a promis plus d’argent pour des projets de trains à grande vitesse que ce qui fut versé par le plan Marshall d’après-guerre afin de s’assurer des alliés diplomatiques et de développer de nouveaux marchés.

Canton, 2007 © Gregory B. Lee Canton, 2007 © Gregory B. Lee

Le début du mandat du Président Xi peut être décrit comme onirique, dans le sens où économiquement, une nouvelle classe moyenne considérable était toujours partiellement satisfaite avec le matérialisme du Rêve Chinois. Néanmoins, aucune économie capitaliste n’est à l’abri d’une crise innée et systémique, et une grande proportion de la population se rend désormais compte que leur place n’est pas assurée dans ce paysage de rêve. De plus, l’État chinois a de plus en plus montré ses griffes totalitaires dans un contexte national aussi bien qu’à l’international. En Chine, les droits civiques n’ont jamais été autant bafoués depuis le contrecoup de Tiananmen que sous le règne de Xi Jinping, et la Chine se montre encore plus belliqueuse dans ses relations extérieures ; citons seulement sa présence croissante dans le Sud de la Mer de Chine.

Pour des centaines de millions de personnes, le Rêve Chinois s’est changé en cauchemar. Sans le moindre ménagement pour l’état de droit, des individus sont ciblés, enlevés et sont forcés de se rétracter même publiquement, et à la télévision. Dans l’Europe de la Renaissance, les cauchemars étaient associés au mythe du démon, appelé « l’incube », du Latin incubus, « coucher sur ». Le démon se serait couché sur ses victimes pendant qu’elles dormaient pour les suffoquer. Ainsi, la Chine de Xi Jinping ressemble plutôt à l’Angleterre embryonnaire décrite dans le roman de Kazuo Ishiguro Le Géant enfoui, dans lequel Merlin décédé  depuis longtemps,  avait jeté  un sort sur un dragon pour qu’il exhale sur le royaume une brume destructrice de la capacité des habitants à se souvenir, les rendant ainsi ignorants et crédules. Dans la Chine du vingt-et-unième siècle, toute une génération ne sait pas ou ne croit pas que le massacre de Tiananmen a eu lieu.

La dernière fois que j’étais en Chine, je parlai à une jeune professionnelle du rêve chinois. Elle me dit : “Afin de rêver, il faut déjà être endormi.”

With one heart build together the dream of a strong military, Huangpu, Guangdong, 06/2018 © Gregory B. Lee With one heart build together the dream of a strong military, Huangpu, Guangdong, 06/2018 © Gregory B. Lee

Plus que jamais, l’état Chinois, maintenant technologiquement bien équipé, se comporte en Incube du XXIème siècle : il enveloppe ses citoyens, qu’il a induits dans un sommeil onirique, étouffés par une propagande somnifère, dans les biens de consommation et la promesse d’un meilleur avenir.  En effet, en une courte période de temps, la société du rêve spectaculaire de Xi Jinping s’est mutée du rêve promis, en société de cauchemar étroitement contrôlée par des moyens technologiques d’une grande sophistication. C’est ce que nous pourrions nommer la Société de l’Incube Spectaculaire dans laquelle le pouvoir régnant amortit la masse populaire de surveillance électronique, étouffe de manière violente les dissidents, et poursuit une politique d’anti-diplomatie agressive envers ses voisins internationaux.

Avec la pensée de Xi Jinping entérinée dans la constitution du Parti Communiste de Chine cette année, et le fait qu’il ait été  effectivement élu président à vie par un amendement constitutionnel d’état de mars 2018, il semble peu probable que la situation s’améliore dans le futur proche, malgré les vœux pieux et l’idéalisme des observateurs occidentaux de la Chine, tels nos anciens premiers ministres tant courtisés  par les autorités de Pékin. La perspective d’une libéralisation politique dans la Chine du Parti communiste chinois est illusoire. Jacques Ellul nous le rappela dès les années 1980 :

Chaque fois on écrit: « coup de frein à la libéralisation. » … c’est un contresens. Il n’y a jamais eu de la libéralisation et la nouvelle tendance n’a rien à voir avec la liberté. Il y a passage d’un système où l’idéologie révolutionnaire primait le souci d’efficacité technique, à un système où la volonté de croissance technique efface l’idéologie révolutionnaire. La technique à tout prix et « l’efficacité d’abord » n’ont rien à voir avec la libéralisation.

En 1968, Debord parle du « spectacle » comme de « la représentation diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où toute autre parole est bannie ». Pendant la deuxième décennie du XXIème siècle, la « représentation diplomatique » est plus loin d’être diplomatique que jamais. Une nouvelle forme de spectacle politique est maintenant largement répandue. Elle implique une série de pratiques qui sont monnaie courante non seulement en Chine mais aussi en Russie, en Turquie, et en Arabie Saoudite. Le comportement des politiques étrangères de ces pays est devenu une forme virulente de ce que nous pouvons appeler la « diplomatie voyou », et la puissance qui est censée contrer un tel comportement, les États Unis, ne s’est guère mieux comportée sous l’administration de Trump.

La phase de spectacle onirique des politiques du monde a commencé à se désintégrer à peine vingt ans après la déclaration de George Bush d’un « nouvel ordre mondial» ou « New World Order ». En Europe et aux Etats Unis, la désillusion populaire croissante s’est exprimée sous forme de politique identitaire nationaliste ; par  des idéologies racistes et anti-immigrés ré-émergentes ; par la montée des partis politiques néofascistes et populistes qui gagnent du terrain politique. Et puis, il y a les conséquences désastreuses des bouleversements orchestrés par l’Occident en Libye, en Irak, en Iran, en Afghanistan et en Syrie qui résultent en une crise migratoire sans parallèle depuis la Deuxième Guerre Mondiale. L’enchantement du rêve s’est sérieusement compromis dans l’imaginaire populaire. Le rêve devenu cauchemar technique et économique, ne sert à présent que l’auto-promotion de l’état et de ses ambitions d’expansion politique et territoriale que ce soit dans la mer de la Chine du sud ou dans l’Est de l’Ukraine. Le spectacle des rêves s’est muté de manière systémique en manifestation immédiate de la peur : la société de l’Incube spectaculaire. Le démon systémique (l’harmonie séduisante et fausse de la première décennie du XXIème siècle, le simulacre de la normalité longtemps choyé et nourri) qui tyrannise et subjugue a engendré une société cauchemardesque de  « privation devenue plus riche » atteinte à présent d’insécurité, de  peur et de  brutalité, toutes maintenues par des moyens technologiques.

Comme Debord aurait pu dire "la pauvreté spectaculaire s'annonce à présent comme une immense accumulation de cauchemars."

* Les cinq hommes—Gui Minhai 桂民海, Lui Por 呂波, Cheung Chi-ping 張志 平, Lee Po 李波, et Lam Wing-Kee 林榮基— étaient  tous associés avec Causeway Bay Books et sa maison d’édition Mighty Current Media, située  sur l’île de Hong Kong. La société s’apprêtait à publier un livre sur le Président Xi Jinping. Les hommes disparurent entre octobre et novembre 2015. En janvier 2018, Gui Minhai fut arrêté de nouveau à bord d’un train en Chine continentale en dépit de la présence de deux diplomates suédois qui l’accompagnaient. Plus tard il parut à la télévision chinoise en disant qu’il aidait volontairement la police dans ses enquêtes.

** Dans la ville côtière de  Lianyungang 連雲港, quelques 500 km au nord de Shanghai.

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