Charlie, pas Charlot !

Je met en ligne cet article de Philippe-Emmanuel Etamé pour lequel je souscris à chacune des lignes.

Charlie, pas charlot !

C'est toujours difficile de réagir dans un moment pareil, parce qu'il y a la pudeur et la sobriété qu'impose la décence. Mais la frontière de l’indécence est franchie par les médias, puis par certaines victimes elles mêmes.

Je pense à une Caroline Fourest hystérique agressant pratiquement un imam, à Val et tous les salopards qui n’ont pu s’empêcher de demander à chaque leader de la communauté musulmane croisé sur un plateau si il se … désolidarisait ??? La question étant en soi une insulte d’une violence et d’un racisme tel que je ne comprends pas pourquoi personne ne réagit en direct.

A Jeannette Bougrab pathétique, se précipitant sur les plateaux alors qu’a priori la dernière chose dont aurait envie quelqu’un perdant l’amour de sa vie serait de venir sur un plateau télé. A quoi sert-elle donc, peut-on se demander depuis que la famille de Charb dément tout véritable engagement relationnel de Stéphane Charbonnier avec elle et la prie de cesser de s’épancher un peu partout.  On voudrait croire qu’on rêve, on ne rêve pas…

Je pense aussi à un Patrick Pelloux, et je respecte son malheur, venu déverser tant de fois ses larmes sur les antennes qu’on en arrive, sans remettre en question l’immensité et la réalité de sa tristesse, à ne pas comprendre pourquoi il vient s’exhiber partout. Assommé par toute cette émotion télévisuelle, par la sommation de devenir Charlie à son tour, on ose plus rien dire. Seulement, l'esprit même de Charlie c'était précisément de ne pas s'embarrasser de ces plus ou moins sincères affectations devenues obligatoires ces jours derniers.

Alors…

Je voudrais déjà rappeler qu'ils ont « flingué » notre Charlie il ya longtemps. Bedos, effondré ces temps derniers, disait déjà il ya quelques années alors qu'il partait pour Siné Hebdo et avec lui toute cette « conception du journalisme, de l’humour, de la liberté, de la république et de la civilisation » que l’on encense aujourd’hui : « Qu'ils crèvent !  Cette exclamation « choronesque » n'étant, bien sûr, pas à prendre au premier degré.

L’excellent Olivier Cyran, ex de Charlie, rappelait que « Le pilonnage obsessionnel des musulmans auquel l’hebdomadaire se livre depuis une grosse dizaine d’années a puissamment contribué à répandre dans l’opinion « de gauche » l’idée que l’islam est un « problème » majeur de la société française. »

Bien installés sur le marché médiatique de l’islam « sans gêne », « qui fait peur » et « qui dérange » (on a tous vu ces couvertures du Point, de L’Express et consorts placardées sur les kiosques), les journalistes de Charlie, Charb en tête, n’étaient pas comme le dit encore Cyran, « nécessairement des « islamophobes » viscéraux. ils seraient davantage devenus des provocateurs à la petite semaine, fiers de leur inculture religieuse et en mal de publicité. » Car ça rapportait d’humilier le croyant.

« Qu’ils crèvent » me disais-je moi aussi quand j’ai cessé d’attendre impatiemment Charlie chaque mercredi, à l’époque déjà lointaine où il avait cessé d’être lui même.

Sauf qu'aujourd'hui, c'est fait, ils sont morts…

Et c'est infiniment triste, on est tous abattus. Et je trouve dingue de devoir le préciser mais on en est arrivés au point où penser différemment vous ostracise, vous rend suspect, vous condamne presque pour apologie du terrorisme.

Et pourtant la provocation pas vraiment drôle de Dieudonné ressemble aux sorties d’un Charb, ou, plus loin, d’un Choron. Pour juger il faut aussi tenter de comprendre, et maintenant on voudrait bien reprendre son cerveau.

Marteler qu’il ne faut pas amalgamer sans dire que : « le « muslim bashing » ripoliné en « défense intransigeante de la liberté d’expression » était devenu la tête de gondole de Charlie hebdo est hypocrite.

Jurer -main sur le cœur- que l’ennemi n’est pas l’Islam et fustiger « le sinistre cortège des racistes, islamophobes » contre lequel on était sommés de venir dimanche marcher alors qu’un raciste comme Avigor Liebermann est venu lui aussi marcher « pour la liberté d’expression » c’est un peu énorme.

De quoi parle-t-on ? Marchons, oui ! mais en rappelant que Charlie était devenu un gros con. Osons le dire.

Et demandons nous ce que viennent faire un ministre israélien, un président ukrainien peu recommandable dans « ma » marche pour la liberté ?

Parce qu’il s’agit d’un combat international bien sûr. Alors invitons tous les pays et notamment ceux qui souffrent le plus de la folie meurtrière des fanatiques musulmans aujourd’hui. Tous absents du cortège : Les pakistanais, les irakiens, et même les syriens…

Sinon quel message envoie-t-on ? Que des citoyens, des enfants, morts par centaines, par milliers ne valent pas dix sept des nôtres ?  

N’est-ce pas ainsi que l’on fabrique des Coulibaly ?

Enfin, si on continue ainsi à ne pas réfléchir, à ne pas vouloir entendre ce que Coulibaly et ses copains nous disent en bêlant place de La République qu’on est du bon côté de la liberté et qu’il ne faut pas faire d’amalgames, si on continue d’occulter le fait qu’une voire deux générations (si l’on en croit les faits rapportés par les professeurs de collèges sur les réactions d’élèves dans certains quartiers suite au attentats) sont en train de produire des individus qui seront engloutis dans le fossé abyssal qui continue de se creuser dans mon cher pays, nous nous préparons des lendemains pires.

Bien sur ils resteront encore minorité, bien sur que l’origine ethnique et culturelle n’est pas déterminante. Bien sur que la religion n’a rien à y voir. « L’Islam » ça n’existe pas en tant que tel de toutes les façons. En attendant, les fanatiques viennent rarement de l’ouest parisien. Et quand des mômes font les malins devant une caméra mimant une kalach ou que des lycéens hurlent que « c’est bien fait pour leur gueule » ce n’est jamais du côté de Janson de Sailly.

Soulignons pour terminer qu’hier lors de la marche républicaine, la mixité ethnique et culturelle n’était pas au rendez-vous ou en tout cas elle s’est faite discrète.

Pourquoi ? Qu’est ce que cela nous dit ?

Est ce qu’une partie des français ont tous en eux « quelque chose de Coulibaly » ?

Va-t-on alors emprisonner des milliers de citoyens pour apologie du terrorisme parce qu’ils s’emportent sur le net, font une grimace derrière une caméra, ont le tort d’être de jeunes cons, incultes de surcroît, et se comportent donc comme tels ?

En jeunes, cons, et irresponsables ?  

Il est urgent d’étendre notre militantisme 2.0 au delà du relais de messages facebook et au delà de la place de la République une fois tous les dix ans. Il ya de quoi pleurer, se rassembler, compter nos forces peut être.

Mais ensuite…

Commencer par écouter ce qu’ils nous disent ces enfants assassins et ceux qui pour quelque raison que ce soit n’ont pas éprouvé ce besoin viscéral de descendre marcher ce dimanche 11 janvier.

Pour ce qui concerne les terroristes, les réduire à de la saloperie innommable, de la folie et de la lâcheté c'est hurler un peu facilement que nous n'avons rien à voir avec eux alors qu'au contraire ce sont nos frères, nos enfants, un produit « Made in France ». C'est les exclure un peu vite de la communauté nationale, voire humaine.

Ensuite, et ce qui m’a bouleversé, c’est combien les photos des assassins ressemblaient à celle du français moyen. Et le jour, si proche, où toutes les tronches de Coulibaly provoqueront un regard méfiant, il fera mal vivre en France.

Il nous faudra donc faire l’effort d’écouter leurs insanités, et ce au nom de quoi ils sont prêts à mourir. Il nous faudra donc faire l’effort de comprendre ce que veulent dire ceux qui se sentent Coulibaly le jour où toute la France se sent Charlie. Chacun n’ayant pas les mêmes raisons ; peut être, mais souvent un ou deux dénominateurs commun.

En écoutant Coulibaly au cours de cette hallucinante conversation enregistrée par RTL/BFM, et digne d'un échange au bistrot, (je passe sur le fait que les policiers ont tous les moyens techniques pour brouiller les communications et s'assurer qu'eux seuls aient une ligne avec le preneur d'otage, je passe sur le fait que cet échange avec des journalistes relègue l’élite de la police française au rang d’amateurs incompétents, ce qu’elle n’est absolument pas bien sûr. Je passe sur le fait qu'assez étrangement en faisant le 17 M. Coulibaly est tombé sur le standard de BFM TV, perso j'ai essayé, ça marche pas…)

Mais bref, et donc, écoutant la conversation de Coulibaly, j’ai eu le sentiment qu'il eut fallu d'un petit rien antérieurement dans son parcours pour qu'il ne bascule pas. Cet être confus, perdu, et à l'esprit hautement intoxiqué, fait partie de ceux qui sont engloutis dans ce fossé qui s’est creusé dans le pays. Ce qu’il réclamait c’était plus de justice, ce que j’entendais derrière son logos confus et parfois délirant c’est qu’il n’est qu’un produit du système de domination occidental et un effet boomerang des guerres dans laquelle s’est engagée la France ces dernières années. Ce que j’entendais c’est qu’il est un résultat de l’exclusion sociale, culturelle, économique et donc politique. Et vu le climat je préfère repréciser que je ne justifie ni n’approuve absolument pas le massacre dont il s’est rendu coupable, pas davantage l’antisémitisme qui a crû de façon si dramatique que dans certaines rues de mon cher pays où marcher avec une kippa sur la tête est devenu dangereux.

Aujourd’hui j'ai envie de nous poser la même question que celle que Coulibaly pose à ses otages s'étonnant de voir la France entière dans la rue :

 « Pourquoi n’y sommes nous pas descendus avant ? »

Et comment après avoir marché aux côtés de ceux qui sont, pour partie, les artisans du malheur qui nous frappe aujourd’hui et exploitent sans vergogne le traumatisme que nous venons tous de subir, faire pour que de cette mobilisation rassurante soit la promesse d’un sursaut républicain véritable, durable concret et porteur de changements ?

Reprenons la rue dès demain ?

Reprenons le pouvoir qui nous est confisqué depuis un moment ?

Construisons réellement une société pour vivre ensemble en recommençant à la base, les écoles, l’éducation, la culture et le partage.

Il était évidemment urgent pour les partis politiques, syndicats, associations d’appeler à un grand cortège unitaire républicain, de redire quelle idée de la France et de la République doit prévaloir. Rappeler que nous gardons comme cap la devise :

« Liberté Egalité Fraternité »

Mais il nous faut d'abord reprendre conscience que c'est précisément parce que personne n'est plus dans la rue alors que l’intolérable est devenu quotidien, et depuis si longtemps que nous ne réagissons plus. En effet nous avons abandonné l’utopie, renoncé à résister, et essayé d’éviter les gouttes en ayant cinq minutes de compassion pour le voisin inondé, lui, mais en se ressaisissant vite :

Jusqu’ici tout va bien pour ma petite gueule. .

C’est précisément parce que nous avons remisé la devise républicaine au placard et laissé notre démocratie bafouée, violée par ceux que nous avons chargés d’en garantir l’intégrité, que notre pays voit ses propres enfants devenir des Coulibaly assassins antisémites, des Maxime égorgeurs en Syrie et les frères Kouachi des terroristes implacables.

C’est précisément parce que nous avons renoncé que la manifestation de dimanche semblait si peu représentative du peuple français.

Philippe-Emmanuel Etamé

 

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