De Lucrèce à Charlie

Comme au premier matin du monde © georges Courrèges Comme au premier matin du monde © georges Courrèges

 

Carnet de route: de Lucrèce à Charlie

 

-       Tchaali.

-       A tchaali.

-       Tchaali gorrê.

Les salutations s’échangent sur le rythme répétitif fréquent en Afrique. Chemise bleue réglementaire, écusson « South Police » sur le bras, casquette enfoncée sur les yeux, kalachnikov sur l’épaule, lobes d’oreilles troués et pendants, le malabar qui vient de me serrer la main et de me broyer les os mesure au moins deux mètres. C’est un Surma. Un nomade-guerrier reconverti. Je suis au sud ouest de l’Ethiopie. A 20 kilomètres de la frontière du sud Soudan. De l’autre côté, c’est la guerre, son cortège de désolation et ses horreurs. Poste de police. Vérification des passeports, véhicule, autorisation de poursuivre la route. Tampons. Sourires. Sympa, ça va vite. Pour continuer la piste, il est impératif d’avoir un « accompagnateur » armé car ici, il n’est pas rare que les problèmes d’eau et de pâturages se terminent en bataille sanglante surtout depuis que les kalachnikovs ont remplacé les lances et les arcs.

Le géant jette sur le toit du 4x4, entre les deux roues de secours, une jambe de bœuf entière et un morceau de barbaque sanglant inidentifiable. Il profite de son rôle d’ange gardien pour ravitailler son village où nous devrons passer. Je lui cède ma place dans la voiture à côté du chauffeur et passe à l’arrière. On démarre. La piste est défoncée et les cailloux tranchants comme des lames. Le véhicule souffre, gémit, s’arrache, hoquette. Quinze à l’heure maximum dans des paysages magnifiques sublimés par des nappes de fumée, dues aux feux de brousse, et qui s’égratignent aux flancs des collines. Je suis tendu car sur le toit de la voiture il y a trois jerrycans d’essence et les flammes ne sont pas loin. Encore deux heures pour arriver au point ultime, au cœur du pays surma. Depuis ce matin, cela fait dix heures que l’on roule, si l’on peut dire, et j’ai comme un poignard dans le dos, les jambes ankylosées, la gorge et les poumons pleins de poussière rouge. L’Equateur n’est pas loin. Il est dix huit heures. La nuit va tomber d’un coup. On arrive. Tout est bien. Notre sbire récupère son méga steak poussiéreux. Ses enfants se précipitent vers nous, ravis de serrer la main à des « farenjis* » très rares dans ce coin, et nous partons monter nos tentes à la sortie du village, près de la rivière Kibish. Nous sommes trois. Le chauffeur, mon guide et ami Binyam, moi. Le cul du monde.

La nuit s’est installée dans une opalescence sélénique baignant la savane arborée qui nous enserre. Tout est si calme et apaisant. Seuls quelques cris de petits nocturnes, qui se parlent sans doute, s’invitent peut-être à quelques sarabandes et bacchanales. Très loin un ricanement, presque un éclat de rire sardonique. Une hyène. Je m’écroule de fatigue dans mon duvet et rêve d’une douche et d’une bière fraiche. Le bonheur. Pas grand chose. Matin blafard. La lune est encore assez haute dans le ciel. Hier soir je ne l’avais pas vue. Binyam est déjà affairé à faire chauffer l’eau pour le thé. Le chauffeur amhara s’extirpe de sa tente, s’étire et lance un tonitruant « tchaali ». Nous éclatons de rire. Son accent surma n’est pas convaincant. Je remarque alors un groupe de femmes et d’enfants accroupis, enveloppés de leur pagnes traditionnels et serrés les uns contre les autres, à quinze mètres de la tente. Silence. Depuis combien de temps sont-ils là ? Je ne les ai pas entendus venir. Ils observent, curieux, ces trois zombis que nous sommes et qui font des choses étranges. Je suis subjugué par la dimension des plateaux que les femmes et les filles surmas portent dans les lobes d’oreilles et la lèvre inférieure. J’avais déjà vu ces plateaux chez leurs voisins et ennemis héréditaires les Mursis, de l’autre côté de la rivière Omo, mais beaucoup moins décorés qu’ici.

Les surmas sont l’un des peuples les plus fascinants d’Afrique. Très attachés à leur beauté corporelle et leur apparence, grands, élancés, fiers, ils continuent de mener leur vie ancestrale de pasteurs nomades en poussant leurs troupeaux vers des pâturages toujours plus hypothétiques. Notre policier surma d’hier nous a envoyé un guide du village. Il sera notre sésame obligatoire ne serait-ce que pour traduire et nous permettre des rencontres apaisées. Nous avons avalé un petit déjeuner frugal, je prépare mon sac photo et, instinctivement, je regarde mon Iphone. Incroyable, il y a du réseau. Le cul du monde est relié au reste du monde. Miracle de la technologie. J’essaie d’envoyer un sms à ma famille pour leur dire que tout va bien. Ca ne passe pas. Le message affiche « non distribué ». Au bout de cinq minutes j’abandonne. Nous partons à pieds pour une première rencontre. Après quinze minutes de marche je perçois des bruits de voix étouffées. Il flotte une odeur acre de fumée, de remugle et bientôt surgissent des cases au toit de chaume nappées de volutes safranées. Magnifique. Le soleil s’extirpe lentement de l’horizon. Au cœur de l’espace familial un petit troupeau de vaches se serre autour d’un feu sur lequel de jeunes bergers  jettent des herbes fraiches qui dégagent une épaisse fumée odorante. Les vaches savent que c’est pour elles. Elles viennent s’imprégner de ces arômes de feu pour se protéger des piqures de taons et des mouches agressives qui les énervent. Je me place à contre jour pour admirer le spectacle. La terre fume et ce brouillard irréel découpe des silhouettes furtives de bovidés et des ombres nonchalantes d’hommes amoureux. Ils parlent à leurs bêtes. Ils les connaissent toutes. Les caressent. Elles ont toutes un nom. Ils leur disent de ne pas s’inquiéter. Que tout ira bien. Elles les écoutent. Je suis fasciné par ce spectacle.

Le premier matin du monde.

Synesthésies exacerbées. Entremêlement des sens. Je pense à Salgado. Le maître de la lumière. Il aimerait cet instant de bonheur lui qui sait saisir de façon si magistrale ces moments de vie mais aussi de mort. Binyam me dit doucement « tu devrais faire des photos, les vaches vont partir ». Je sors de mes rêves. Je suis assis dans la poussière, au milieu du troupeau, ivre d’odeurs, de lumières fugaces, de sons. Ca tourne un peu. Je sors lentement mon appareil pour ne pas rompre cette fragile harmonie et je shoote au ras du sol. Je ne vois rien. Ca bouge. Les yeux pleurent. Fumée, émotion. Le troupeau se met en route. Cris des jeunes bergers. Beuglements en répond. La paix envahit l’espace. Je suis seul. Ils sont partis poursuivre leurs rêves de chimères, faits de grands espaces humides et verts.

Soudain, une sonnerie incongrue dans mon sac. Un message vient d’arriver sur mon IPhone. Je souris, c’est drôle d’être là, si loin de tout et de recevoir un sms. Je lis. « ..Paris, ce matin attentat terroriste siège  charlie hebdo. 12 morts..cabu, wolinski… Pays sous le choc. Se mobilise pour dénoncer atteinte barbare à liberté d’expression..alerte attentat maxi...prends soin de toi. Sois prudent.. ». Je ne souris plus. Je relis et relis encore. Impression de ne rien comprendre. Du mal à mettre de l’ordre dans mes pensées. Comment est-ce possible ? Je me tais. Effondrement du temps. Vertige de l’espace. Les images se bousculent, se superposent, s’entremêlent.

Là-bas, les morts, une sorte de chaos, ici la paix, un ordre naturel et prégnant.

Là-bas, la « civilisation », ici les premiers temps du monde.

Là-bas des villes, des immeubles, des voitures, des technologies formidables, des gens qui bougent, qui créent, la vie à cent à l’heure…ici, rien. La nature dans sa dimension première. La vie à nue. La vie à l’aube. Halte privilégiée dans le réel. Habiter le vide. Humer les fragrances telluriques. Etre à l’affut des signes venus du tréfonds de la terre et qui parlent à ceux qui savent.

Avant mon départ pour ce voyage, j’ai eu droit aux questions habituelles… « est-ce prudent ? ça ne risque rien là-bas ? t’es sûr qu’il n’y a pas de danger ? j’ai vu la carte du ministère des Affaires Etrangères, c’est une zone rouge !..... ». Comment leur expliquer ? Je réponds par une pirouette que le métro me parait plus dangereux que le cul du monde. Bien sûr, le risque zéro n’existe pas. Mais je sais d’expérience que l’on peut vivre en harmonie avec un danger raisonnable. Question d’évaluation et de préparation. Ne jamais prendre de risques inutiles. Savoir dire stop. Respecter la ligne. Celle qui fait que.

Puis la seconde question (aussi habituelle) est arrivée : « mais qu’est ce que tu vas chercher, là-bas ? t’as besoin d’aller si loin ? tu peux pas aller ailleurs? ». Non, je ne peux pas. Nouvelle pirouette. Je réponds que je vais interroger les nuages et questionner les vents d’Abyssinie. Comment expliquer que le nomade impénitent que je suis a un besoin viscéral « d’Ailleurs ». Comment dire cette nécessité d’une complicité avec le monde, avec les Autres. Ne pas avoir peur des Autres. Savoir aller vers eux. Bien sûr, je ne suis pas dupe et je sais conjuguer mes dépaysements avec prudence. Je sais les limites de l’espace intérieur des Hommes. Pour arpenter les légendes, il faut savoir qui on est. C’est peut-être aussi cela que je vais chercher. La rencontre avec mon ombre. Pèlerin gyrovague sur des pistes de poussière et de rêves très anciens.

 Nous descendons vers la rivière. Binyam a bien vu qu’il s’est passé quelque chose. Il questionne gentiment. « Problème ? ». J’essaye d’expliquer. Pas facile. Il ne comprend pas comment c’est possible. Dans son Ethiopie de 90 millions d’habitants, cohabitent calmement, chrétiens -environ 58%-, musulmans- autour de 40%- une poignée d’animistes. Il y a bien eu des velléités de manifestations et d’attentats islamistes il y a quelque temps, mais l’affaire a été rondement réglée. Ici on ne plaisante pas avec ce genre de choses et tout le monde sait qu’il faut savoir rester à sa place. La rivière est là. Des Surmas, des hommes, arrivent. Ils enlèvent l’unique pièce de tissu qui les habille et se lavent à grande eau, nus. Ils sortent des morceaux de terre rouge et ocre, les écrasent entre deux pierres, et s’enduisent tout le corps de cet onguent. Puis un étrange ballet. Ils se « griffent » pour dessiner sur leurs corps des motifs ondulants comme des vagues. Face au soleil, extatiques, ils laissent sécher la terre. L’œuvre d’art apparaît peu à peu. Tableau vivant.

La température est brusquement montée. Tee-shirt collé sur la peau. Je ressemble à un hérisson avec mes cheveux en épis, rouges de terre et collés de transpiration. Binyam se moque de moi. Allez, pas d’hésitation. A poil et à l’eau. Un bout de savon en guise de shampoing. Mes cheveux redeviennent des cheveux. Les Surmas sont hilares. Ils me font signe de m’enduire de terre moi aussi. Pas question de faire le pitre. Je n’ai pas le cœur à rire. Plus loin, un groupe de femmes, les pieds dans l’eau,  se « maquillent » avec application. Elles utilisent des bâtonnets qu’elles trempent dans des terres ocres, blanches, orangées. Sublime. Je ne peux m’empêcher de penser aux prix des make-up européens, à la sophistication des packaging, à la pub et son coût…Ici tout est simple. Tout est dans la nature. Il suffit de prendre, d’avoir de l’imagination. Demain n’existe pas. Un univers poétique incroyable. De rerum natura. Lucrèce est là. Epicure n’est pas loin. Ataraxie forte des plénitudes stoïques. Le Jardin du bonheur ?

A Paris c’est Lucrèce qu’on assassine. Les poètes sont maudits et mis à mort. La raison a fuit la poésie. Depuis quand les dieux s’occupent-ils des hommes et de leurs sempiternelles folies ? Les Surmas l’ont bien compris. Il n’y a pas lieu de les craindre ni de les invoquer pour les supplier. Encore moins de les adorer. Tumu, le dieu suprême des Surmas est bien solitaire. Pas de chants ni de prières. Pourvu qu’il envoie la pluie. C’est tout. Et s’il ne pleut pas… on se débrouillera sans lui. Ici, même les ancêtres (presque partout vénérés en Afrique) sont laissés en paix. Aucune religion monothéiste n’a pu pénétrer la vision du monde des Surmas. Pas d’organisation politique centralisée. Le clan, le village, la famille. Pour le reste, on vit au jour le jour. L’instant présent, mais l’instant solidaire. Je m’approche des femmes et m’assoie au milieu d’elles. Elles rigolent et me font signe de les prendre en photo. Je shoote. Aussitôt elles veulent se voir sur l’écran de l’appareil. Réactions de joie, rires, moqueries, potaches.

Nous resterons là plusieurs jours. Ils veulent tout nous montrer de leur vie et de leurs savoirs faire. Faire surgir le feu avec deux bouts de bois, façon « la guerre du feu », prélever du sang de la jugulaire d’une vache d’un  coup de flèche bien ajusté et s’en régaler. Téter aux pis de la vache, manipuler les bâtons phalliques du donga viril pour conquérir les épouses. Tout. Ils nous donnent tout. Impression d’être là depuis toujours. Le jardin d’Epicure.

Oh, je ne me fais pas d’illusion sur ce ressenti. Ils ne sont pas mes amis et je ne suis pas leur ami. Mais ils m’acceptent tel que je suis. Avec bienveillance. Une immense tolérance. Des questions. Mais on ne me juge pas. Je suis libre. Je vais où je veux. Je fais mes photos sans problème. Ils en redemandent même, pour le plaisir de se voir. Et toujours la beauté. Se parer en permanence. Jouer avec la nature, les fleurs, les plantes. Se tresser des couronnes…c’est déjà être au panthéon des dieux. Nous quittons les nymphes maquillées du jardin des Hespérides et leurs guerriers.

Je n’ai pas pu me reconnecter au réseau. Que se passe-t-il à Paris ? Je vais traverser l’Ethiopie d’ouest en est. Une journée de 4x4 acrobatique et lancinante. J’arrive dans la ville de Mizan Teferi. A l’hôtel  la télé marche. En boucle CNN. Je remonte le fil de l’histoire. Je recompose. Nous sommes atterrés. Dans ma tête tout se mélange étrangement. L’Eden des Surmas, l’enfer à Paris. Je n’arrive pas à séparer ce que je vis ici et ce qui se passe là-bas. J’essaie de joindre ma famille pour la rassurer. Demain je vais essayer d’arriver à Shashemene, royaume rastafarien, puis de poursuivre à travers les montagnes du Balé (plus de 4000 mètres) pour enfin arriver à Sheikh Hussein, haut lieu spirituel de l’Islam soufi.

Je sais que mes proches sont inquiets. Le mythique tombeau de Sheikh Hussein est perdu dans une zone quasi inhabitée entre les monts du Hararghe et les contreforts du Balé. Hé puis, islam, le mot est lâché ! Evidemment avec ce qui vient de se passer je conçois l’inquiétude des miens, bien qu’ils ne fassent pas d’amalgame. C’est bon, j’ai pu envoyer un sms. On m’a répondu. Nous nous disons notre affection et notre tristesse. J’ai prévenu que je ne pourrai pas avoir de nouvelle liaison avant mon retour vers Addis Abeba, dans trois, quatre jours... Je continue. Nous grimpons à plus de 3000 mètres. Route superbe, bordée de phacochères et de nyalas, cette magnifique antilope endémique du Balé. Puis ça se gâte sérieusement. La piste est abominable. Nous crèverons trois fois et finirons par jeter deux pneus lacérés, déchiquetés. Heureusement il y a un village et on achète deux pneus d’occasion !! Je n’ose pas dire ce qu’est un pneu d’occasion. Incroyable. Je me dis qu’on va finir par se foutre dans le ravin. La voiture flotte sur la piste. Le jour décline, j’en ai marre. Je ne suis pas le seul. Mal au dos, poussière partout. Je ne lutte plus contre les soubresauts de la voiture. Nos corps sont vraiment meurtris. Puis le chauffeur immobilise le 4x4. Il sourit. Enfin, là-bas dans le lointain, une tache blanche dans la verdure du bush. Sheikh Hussein. La lumière est dorée. Rien à l’infini. A perte de vue, des vallons, des montagnes bleutées, et au loin, ce point blanc, le tombeau . Instant d’émerveillement. Encore une demie heure de route et nous sommes dans le saint des saints. Je descends en titubant. J’ai les jambes qui tremblent. Douze heures de souffrance depuis ce matin. Mais la beauté du lieu, ce mausolée d’une blancheur éclatante dans cette lumière de fin du jour, effacent l’abattement qui nous avait envahi. Tout de suite un grand gaillard nous accueille d’un large sourire et d’un « salam aleikoum » avenant. Nous répondons «  malekoum salam ». Byniam lui dit que nous sommes venus visiter le sanctuaire. Il est ravi. Ici, en dehors des deux pèlerinages qui drainent des milliers de pelerins, il ne vient presque personne, à peine une dizaine « d’étrangers » par an, nous dit-il. Il s’appelle Abdul Nasser et il est chargé d’accueillir les visiteurs. Nous lui demandons où monter nos tentes et il nous propose de nous prêter une pièce dans le seul bâtiment « en dur » de l’endroit, une petite case construite par l’Office du Tourisme. Pas de refus. Qu’une envie : m’allonger et dormir. On étale les matelas mousse sur le carrelage, on ouvre les fenêtres pour aérer. C’est torride, il doit faire au moins quarante degrés. Pas faim. Je bois un demi litre d’eau et je m’écroule emporté par une fatigue monumentale. Six heures du matin. J’ouvre un œil, je vois Binyam au fourneau et j’entends l’eau qui bout. Notre hôte est là. Assis sur les talons, il me salue. Salam. La paix. Oui la paix. Ce mot prend une connotation particulière ici… et là-bas ?  Nous partageons le thé, du pain et une boîte de « vache qui rit ». Nous partons ensemble visiter le mausolée. Traversée du minuscule village assoupi. Les coupoles chaulées de blanc se dessinent dans la verdure et prennent une teinte rosée dans les rayons du petit matin. C’est vraiment superbe. Cette architecture de terre est toute en douceur, façonnée à la main, tous les angles sont arrondis et expriment une infinie douceur, comme si la main des hommes qui ont pétri cette glaise et caressé cette terre lui avait transmis cette humanité. Je demande si je peux photographier. Réponse : « Tu peux tout photographier, comme tu veux ». On arrive devant l’entrée. Abdul nous demande d’enlever nos chaussures. Nous passons sous la porte sur laquelle est « gravée » une inscription en arabe qui rend grâce à Sheikh Hussein. A l’intérieur, il y a des tombes, simples pierres plantées. Parfois des tombeaux très anciens, en ruine, mais qui laissent deviner une architecture aboutie, en pierre de différentes couleurs, des arcatures soignées. Le mausolée est immense. On arrive devant le tombeau du Saint soufi. A ma grande surprise, il m’invite à y pénétrer, moi le mécréant. Presque accroupi tant la porte est basse, nous entrons. Il me montre comment les sankina anadjina, les pèlerins, s’enduisent le visage de cette terre blanche qui tapisse le sol. Nous faisons le tour de la tombe dans l’obscurité. Je redemande si je peux faire une photo avec lui. Il sourit… « je t’ai dit que tu peux tout photographier.. ». Obligé d’utiliser le flash. Il me dit de sortir à reculons du tombeau. On ne tourne pas le dos au Saint. Dehors, il me montre, au-dessus de la porte une petite trappe par laquelle on passe la main. Il y a une pierre au fond et avant d’entrer les hommes frappent avec cette pierre pour indiquer qu’ils vont pénétrer. S’il y a des femmes à l’intérieur, elles se signalent et les hommes attendent qu’elles sortent. Nous passerons des heures à découvrir ce mausolée empreint d’une grande sérénité et d’une grande beauté. Toute la journée je vais l’abreuver de questions sur l’histoire du Saint et la création de ce lieu il y a plus de huit siècles. En fin de journée, je demande si nous pouvons y retourner. Je voudrais faire des photos avec cette lumière si particulière qui procède de l’envoutement des lieux. Notre hôte me dis : «  tu connais la route, tu peux y aller tout seul ». Je suis scotché de la confiance que l’on me fait. Il me dit : «  n’oublie pas d’enlever tes chaussures ». J’irai passer plus d’une heure, seul dans ce silence et cette lumière vespérale propre à la réflexion dans ces lieux mystiques et chargés d’histoires qui se perdent dans la nuit des temps. Le jour tombe, je rentre. Abdul discute avec Binyam. Ils ne parlent pas la même langue mais se comprennent. Mon guide est amhara mais il maîtrise plus ou moins plusieurs langues éthiopiennes dont l’orominia que parle Abdul. Pendant ces instants que j’ai passé seul dans le mausolée, ma pensée n’a cessé de faire des va-et-vient entre Paris et ici. J’ai repensé à l’univers poétique de Lucrèce et à la nature du monde. Son De rerum natura écrit à une époque de proscription et de troubles. Maïeutique à la Socrate. Je vais l’accoucher. J’interrompt leur conversation et je demande à Abdul s’il a entendu parler de ce qui s’est passé à Paris. Radio. Il me dit qu’il a entendu parler d’attentats mais ne sait pas trop de quoi il s’agit. Ici il n’y a pas d’électricité, pas de télévision, pas de journaux. Seulement la radio…quand on a des piles. On économise. Paris est loin. On est passablement coupé du monde. Je lui explique. Il me fait répéter pour être sûr d’avoir bien compris. Byniam traduit à nouveau. Silence. Il secoue la tête négativement, crache par terre…ça sent le mépris, et nous dit « …ce ne sont pas des musulmans. Allah n’a jamais dit de faire des choses comme ça. Regarde ici, pour le pèlerinage, il y a des milliers de chrétiens et d’animistes qui viennent. On les accueille. On est tous ensemble. Ce lieu est à tout le monde. Il n’y a jamais de problèmes. On ne demande pas aux gens ce qu’ils sont ou ce qu’ils croient… ».

Nous resterons deux jours avant de reprendre la piste. Départ. Cinq heures du matin. Abdul est là. Il me demande si je vais revenir pour le pèlerinage. Je confirme. Il sourit, ravi et me dit de lui rapporter des photos que j’ai faites et des piles. Je promets. Je lui demande en riant si j’aurai droit à un Ulé. C’est un bâton fourchu, sorte de diplôme pour ceux qui ont fait le Hadj. Il me serre les mains et me dit qu’il s’en occupera personnellement. Il m’attend. Remerciements. La piste encore, la poussière, la fatigue…deux jours pour rentrer à Addis. Cassé.

L’aéroport où mon guide et ami, mon frère abyssin, avec qui j’ai parcouru tant de milliers de kilomètres dans son fabuleux pays, Binyam, m’a déposé une fois de plus. Lui aussi m’attend. Accolades à l’éthiopienne : épaule contre épaule. Emotions. Je viens de recevoir un mail d’un ami : « N'oublions pas Bertold Brecht qui écrivait en 1941 : Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde ».

Je coupe le cellulaire et j’embarque. Nuit agitée. L’avion survole Paris. On arrive.Toujours la même fascination pour ces trainées jaunes que font les voitures, pour ces millions de petites lumières dans les maisons, les appartements, symboles de vies, de travail et de la peine du Monde. Elles me rappellent le texte de Teilhard de Chardin… « la surface vivante de la terre s’éveille, frémit et recommence son effrayant labeur… ».

On débarque. Salam aleikoum Paris. La Paix. Oui, la Paix.

 

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