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Billet de blog 14 oct. 2011

L'hyperfestivité des indignés français (Partie I)

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Peut-on dire une vérité sérieuse lorsque notre mode d'expression dans son entier épouse les formes du marketing contemporain? Peut-on contester une politique sociale, le précariat, et la violente séparation entre le monde du savoir et celui du travail, alors que le djumbé fait danser les sarwels et que les merguez ne sont pas encore cuites? Est-ce qu'on peut crier non avec la bouche et dire oui avec l'esprit?

C'est ce paradoxe du militant contemporain -de gauche- qu'il convient d'explorer à la lumière de l'hyperfestivité. Car comme en témoigne le récent mouvement des indignés, un contraste saisissant ne cesse d'opposer la virulence du discours politique à l'adhésion formelle aux valeurs de la société de consommation.

Il n'est pas besoin d'être de ceux qui consacrent leur samedi après midi à flanner dans les centres commerciaux pour faire partie de la société consummériste. Il suffit pour cela d'entretenir avec le ludique et le plaisir, un certain rapport d'immédiateté. Cela, les indignés ne l'ont pas compris.

Dans la société consummériste, tout ce qui peut se rapprocher de l'effort ou de la peine, doit être proscrit. Ce serait différer dans le temps et l'espace la satisfaction des désirs. L'hyperfestivité consummériste réclame tout et tout de suite. Mais on conviendra que seuls les petits désirs de la vie quotidienne sont aisément satisfaits. C'est d'ailleurs pour cela que le livre -ou du moins la véritable littérature- échappe à la puissante emprise du marketing. On aurait beau colorer un livre pour qu'il ait les chaudes couleurs d'un fruit exotique et son avant-goût sucré, personne ne s'y laisserait prendre. Le plaisir de lire Les Misérables n'est pas dans la première page.

Alors qu'en est-il de ces indignés qui ne réclament pas moins que la justice sociale, la réhabilitation du système méritocratique, ou encore une refondation du système représentatif politique? Sont-ils de ceux qui essaient d'écrire les Misérables, ou ont-ils choisi l'atelier coloriage? La réponse est donnée sur le site facebook avec comme projet phare pour le 15 octobre: "La démocratie universelle en fanfare"

Le projet est simple, et on pourrait le croire écrit par un responsable marketing: " A 14h à Belleville, apportez votre énergie au défilé 'La démocratie universelle en Fanfare", vos messages, vos slogans, vos instruments, vos casseroles, votre grand-mère et vos voisins, pour faire résonner et partager vos valeurs et votre humanité !

Oui, la fête à tout prix. L'exaltation de la culture jeune: la musique, les slogans, le ludique comme mot d'ordre principal. Au fond, la satisfaction immédiate des désirs. Le coup d'Etat permanent semble avoir été remplacé par la fête de l'Huma permanente. Une sorte de T-shirt "Che guevara" géant qui sautillerait au rythme des djumbés. L'odeur de saucisse en plus. Comme si la politique devait elle aussi se plier aux exigences du marketing ludique pour persister d'exister.

Mais le choix d'une telle forme a un coût. Il prive du sérieux et de toute solennité tous ceux pour qui ces questions politiques touchent sans détour à leur destin. L'immigré ou l'habitant exclu des banlieues, sont entre autres les figures majeures qui subissent la violence d'Etat ou son abandon. Nous y reviendrons par la suite au travers de la figure des militants des ONG(cf. Partie II).

Il y a sans aucun doute une raison sociologique à cela. Les indignés ne sont pas des jeunes sans emplois, exclus urbainement et économiquement de la société. Ce sont des jeunes diplomés des universités (et pas des grandes écoles), citadins,et très souvent élevés dans une culture militante héritée de 68. S'ils manifestent, c'est en raison de la panne d'un marché de l'emploi qui ne parvient pas à absorder ces gens qualifiés. Comme dirait Robert Reich, ce sont "des manupulateurs de symboles". Cependant j'ajouterais, de mauvais manipulateurs. Ils ont sans aucun doute raison de contester un système éducatif par de trops nombreux aspects inégal et figé. Mais ils ont en revanche tort de ne pas chercher à esquiver les mécanismes de récupération de la société libérale. En se maintenant dans les formes de la culture jeune, sans chercher par ailleurs à en subvertir les symboles, les indignés ne font que les habiter. Or l'on n'est pas maître d'une maison que l'on ne possède pas.

Posons alors les questions jusqu'au bout. S'ils ne se donnent pas véritablement les moyens de leurs ambitions, est-ce le fait d'une méconnaissance de la nécessaire autocritique préalable à tout mouvement de fond? Ou bien doit-on citer Laclos et de conclure que "Nos idées et nos engagements servent très vite nos intérêts"?

Car il faut bien l'admettre publiquement: les indignés ont fait l'économie d'une véritable réflexion sur leurs moyens d'action. Ils sont enfoncés les portes ouvertes par la mobilisation soixante-huitarde, ajoutant au sitting les tentes décathlon. Ils ne se sont pas dotés d'organes de réflexion et de diffusion. La page facebook est folklorique, le site http://paris.reelledemocratie.com semble avoir avant tout investi dans le choix des couleurs. Aussi il affiche pour seules ressources intellectuelles des articles de journaux dont ils ne sont en rien les auteurs, quant aux "commissions" tenus par les militants, cela donne d'improductifs contre-rendus tel que :assemblée populaire de Montreuil (Jean) :

- Il ressort de l’assemblée qu’il faudrait en organiser plus. La prochaine est envisagée après la semaine du 15 octobre pour raisons d’organisation.

Alors, reformulons plus cruement la question: quels intérêts derrière cet engagement?

Il va de soi que je ne donnerai pas d'éléments de réponse puisqu'il ne me revient pas de le faire. Si j'ai cherché à mettre à jour la proximité déroutante entre les mécanismes du marketing déclinés sur le mode de la culture jeune, et les formes adoptées par la mobilisation, ce n'est pas pour blâmer des revendications qui me semblent des plus justifiées. Considérons donc ce prélude d'analyse, comme une invitation à rendre intelligible par une autocritique, tous les pouvoirs et les discours qui entravent à la réalisation de tels projets.

En attendant, on trouvera bien dimanche le drédeux cracheur de feu brûlant ses merguez...

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