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Billet de blog 26 nov. 2011

Réflexions sur l'idéologie réaliste. "On voit mieux la nuit les fleurs de l'incendie". Partie II.

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C'était une conversion qui aurait pu rester sans conséquence si des événements imprévisibles ne lui avaient pas donnée une dimension pathétique. C'étaient deux amis qui s'entretenaient dans un restaurant chinois à Paris et qui se racontaient ce qu'ils étaient devenus. L'un d'eux vivait depuis peu à Londres. Il était économiste et travaillait pour la banque Lehman Brother. Nous étions le 2 septembre 2008. Il évoquait avec entrain son travail d'analyste, les imperfections de la science économique, ses grandes trouvailles dans l'amélioration des probabilités et puis, bien sûr, sa fierté comme maillon de la chaîne.

Il parlait de son entreprise avec les mots qu'on accorde d'habitude aux monuments que l'on promet au millénarisme. Lehman Brother était sans aucun doute à ses yeux une allégorie de l'éternité. D'ailleurs, qui aurait pu en douter? Lui-même économiste, son métier n'était-il pas de prédire l'avenir? Le Règne de la confiance serait donc prospère et à jamais.

La discussion se perdait dans les descriptions sans envergure de la vie à la City quand son camarade lui rappela que sa jeunesse durant, il avait feint d'être de gauche. La réplique fut sec: économiste à Lehman Brother n'empêchait pas de l'être. Certes, ce modèle d'entreprise est en contradiction avec une vision de gauche des rapports de production, mais précisément, de son point de vue, on n'avait pas à demander à une entreprise d'être éthique. De toute façon, ajouta-t-il, il n'était pas possible d'envisager les choses autrement.

On dira, à juste titre, que chacun s'arrange avec ses contradictions. Mais l'une d'entre elles retient particulièrement notre attention puisqu'elle est une manifestion de ce que nous avons nommé l'idéologie réaliste. Il y a idéologie réaliste, lorsque la question des possibles a été éliminée au nom du fait que les moyens à dispositions ne pourraient mener qu'à une seule et unique fin. L'idéologie réaliste est le discours qui tend à faire de la notion de moyen, le critère permettant de déterminer les fins sans que celles-ci puissent être débattues. Puisque les moyens sont déjà orientés vers des fins, l'idéologie réaliste se contente de les valider en affirmant que c'est là l'unique solution. Aussi elle ne fait que conserver le monde tel qu'il est. Un couteau tranche, une entreprise exploite, un Etat rembourse ses dettes. Le champ des possibles a été évincé et il n'est désormais plus possible de discuter. La parole, le devoir être des choses, tout ce qui pourrait mener à un autre usage des moyens est renvoyé à l'état de rêverie et de causeries incapables de tenir compte de la "réalité des moyens".

L'histoire que nous contions a une chute. Celle-ci, chacun la connait. Mais elle prend un sens édifiant lorsqu'elle est racontée par un protagoniste.

C'était un 15 septembre, il faisait gris, as usual. Le métro londonien et les avenues de la City. Le gratte-ciel prestigieux de Lehman Brother et ses milliers d'employés. Le pass de contrôle, l'ascenceur bondé, les petits couloirs de l'open space, son ordi, puis son bureau. 20 minutes se passent. Presque concentré. Et là, sortant de l'ascenceur, un homme avec des cartons. Sur chaque bureau, parfois même sur la feuille de papier où l'employé est en train d'écrire, il déposa le cube marron: C'est fini, mettez tous vos affaires dedans. La boîte a coulé. Vous avez trente minutes pour libérer les lieux.

Le rêve millénariste a pris fin sans panache. Ni feu, ni larme, ni sang. Votre supérieur? Un chômeur comme vous. Le gratte-ciel? Un espace de bureaux à louer. Le sens a disparu. Et les lettres d'or du nom éternel qui ornaient le building, les voilà maintenant qui ne sont plus que des lettres de marbres. La nuit en plein midi. Que reste-t-il alors quand les moyens ne sont plus? Des amis à qui l'on raconte ses mésaventures, et un peu de temps pour penser. On conclut ainsi que la nuit on voit mieux les fleurs de l'incendie(Aragon).

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