Trump président: grave menace sur la transition énergétique

Même dans l’hypothèse optimiste où les Etats-Unis resteraient parties à l’Accord de Paris, il est très clair que la politique américaine en matière de lutte contre le changement climatique sera inexistante pendant quatre ans au moins.

Il est donc encore possible aujourd’hui de devenir président d’une grande démocratie en s’affichant comme climato-sceptique. Ce simple fait, onze mois après la signature historique de l’Accord de Paris à la COP21, est en soi profondément perturbante.

A la COP22, qui se tient à Marrakech cette quinzaine pour mettre en œuvre cet Accord de Paris, chacun veut croire que l’élection de Donald Trump n’entravera pas la marche de la lutte mondiale contre le changement climatique : le momentum est là, les solutions existent, voici venu désormais le temps de l’action. L’idée que le mouvement enclenché à la COP21 soit désormais inarrêtable, affranchi des contraintes politiques,  me semble malheureusement entachée d’une grande naïveté. Elle suppose que les ‘solutions’ au changement climatique soient consensuelles et apolitiques. Elles ne le sont pas, et l’élection de Donald Trump menace lourdement l’Accord de Paris et la coopération internationale contre le changement climatique.

Il faut garder en tête que l’Accord de Paris est avant tout un accord politique, bien avant d’être un accord de droit international. Les contraintes légales y sont très limitées, et l’application de l’accord dépend avant tout de la volonté des gouvernements. Depuis la COP21, nous sommes définitivement entré dans une ère de coopération sur le mode bottom-up, c’est-à-dire fondée avant tout sur les politiques nationales. Les gouvernements fixent eux-mêmes leurs propres objectifs.

Même dans l’hypothèse optimiste où les Etats-Unis resteraient parties à l’Accord de Paris, il est très clair que la politique américaine en matière de lutte contre le changement climatique sera inexistante pendant quatre ans au moins. Le président Trump relancera l’industrie du charbon et investira massivement dans les énergies fossiles. Pour ceux qui doutaient encore du futur virage à 180 degrés de la politique américaine, le futur président a nommé Myron Ebell, un climato-sceptique historique, à la tête de l'équipe de transition de l’EPA, l’Agence américaine pour la Protection de l’Environnement. 

Ce revirement risque d’inciter les autres grands émetteurs à ralentir également leurs efforts, pour ne pas être les dindons de la farce : l’Accord de Paris repose sur la comparabilité des efforts de chacun, et le contrôle mutuel exercé sur ces efforts. Si le deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre fait marche arrière, on doute que les autres soient enclins à appuyer sur l’accélérateur. Les marchés ne s’y sont pas trompés, et le cours des actions de plusieurs industries fossiles ont bondi spectaculairement à l’annonce de la victoire du milliardaire.

Dans l’hypothèse pessimiste où le président Trump dénoncerait l’Accord de Paris, comme il l’a annoncé, ça veut dire plusieurs choses : en premier lieu, l’Accord perdrait l’une de ses principales qualités, son caractère universel. Surtout, on peut craindre un effet de dominos : beaucoup de grandes puissances industrielles, aujourd’hui, ne sont pas exactement dirigées par des fans enthousiastes de la lutte contre le changement climatique. C’est le cas de Vladimir Poutine en Russie, de Shinzo Abe au Japon, de Malcolm Turnbull en Australie, ou de Narendra Modi en Inde. Tous ces pays, et d’autres sans doute, pourraient saisir l’opportunité d’un retrait américain pour remettre en cause leur propre engagement, ou revoir à la baisse leurs objectifs. 

Y a-t-il vraiment, comme on veut encore le croire à la COP22, un large consensus mondial pour lutter contre le changement climatique ? Tous les progrès que l’on pourra faire à Marrakech iront directement à l’encontre des positions du candidat élu par le peuple américain. Y compris dans les Etats qui sont les plus directement menacés par les impacts du changement climatique, comme la Floride ou la Louisiane, qui ont tous voté républicain. Ce paradoxe n’est pas circonscrit aux Etats-Unis, et il est encore plus frappant aux Philippines, dont le président Rodrigo Duterte, élu en mai 2016, a d’ores et déjà annoncé le retrait de l’Accord de Paris, alors que les Philippines comptent parmi les pays les plus exposés aux impacts du changement climatique. 

Ce ne sont bien sûr que deux exemples, pour l’instant relativement isolés. Mais au-delà de déclarations de façade superficielles et des bonnes intentions, je ne suis pas sûr que la lutte contre le changement climatique, une fois qu’on a compris les choix qu’elle implique, soit vraiment soutenue par une majorité de la population : il est encore possible, aujourd’hui, aux Etats-Unis comme sans doute dans beaucoup d’autres pays, de gagner une élection présidentielle en étant ouvertement climato-sceptique – en France, Nicolas Sarkozy l’a bien compris également.

A Marrakech, un ancien conseiller du président Obama essayait malgré tout de faire bonne figure, assurant que l’on pouvait compter sur les industries et les marchés pour guider malgré tout la transition énergétique. C’est bien un monde qui s’est effondré : dans un passé pas si lointain, on comptait encore sur le politique pour guider les industries et les marchés vers la transition énergétique. Pas l’inverse.

 

 François Gemenne, chercheur en science politique (Politiques de la Terre, Sciences Po / Observatoire Hugo, Université de Liège).

 

 

 

 

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