Lettre à Y. Jadot: l’écologie sera sociale ou ne sera qu'alibi

Nous avons lu avec intérêt la tribune que tu as signée dans Le Monde avec des patrons du CAC 40, des hauts dignitaires macronistes et une portion de la droite européenne. L’écologie est et doit être au coeur de l'alternative aux ravages du libéralisme. Mais donner quitus aux dirigeants nationaux et européens revient à effacer la longue liste de politiques brutales menées contre l’environnement ces dernières années. Par Sophie Taillé-Polian et Benjamin Lucas, porte-parole de Génération.s.

Cher Yannick,

Nous avons lu avec intérêt la tribune que tu as signée dans Le Monde comme d’autres parlementaires européens écologistes et socialistes avec des patrons du CAC 40, des hauts dignitaires macronistes, et une portion de la droite européenne.

Responsables politiques, nous signons chaque semaine des appels, des tribunes, des pétitions. Ces textes ne sont pas toujours les nôtres, pas toujours partagés avec ceux que nous préférerions, mais nous essayons chacune et chacun de faire avancer des débats, des causes que nous croyons justes et nécessaires. Certaines déclarations ont des conséquences plus importantes que d’autres et impliquent des ruptures politiques et stratégiques.

Cet appel est de ce point de vue un coup rude porté à la construction d’une alternative au libéralisme autoritaire qui régit aujourd’hui nos sociétés. Il intervient au lendemain d'une allocution présidentielle cherchant à dédouaner le gouvernement et dressant les contours d'une union large, comme dernière bouée de sauvetage d'un quinquennat à la dérive à l'épreuve des faits et de ses choix, à laquelle le texte dont tu es signataire semble faire écho.

Sous prétexte d’incantation écologiste et de belles formules, tout serait effacé. Comme si les mots n’étaient plus rattachés à des actes, à des histoires, à des combats. Comme si la vie démocratique s’écrivait sur des pages blanches, immaculées de convictions et de la crédibilité de leurs auteurs.

L’écologie est et doit être au coeur de l'alternative aux ravages du libéralisme, certains diront de la gauche, d'autres éviteront ce terme, chacun son vocabulaire. Elle doit s’imposer comme le nouvel horizon politique de notre génération, son logiciel de pensée. C’est la condition de la transformation radicale de nos sociétés, de la préservation de l’humanité et la réponse aux désordres qui bousculent le monde.

Dans le moment historique que nous vivons, il faut évidemment ouvrir la porte à tous ceux qui, en sincérité, deviennent écologistes. Nombreux sont ceux à avoir fait ce chemin au cours des dernières années ou à le faire aujourd’hui, conscients, par exemple, que la continuité des combats historiques de la gauche pour l’émancipation, le partage et la dignité s’incarnent pleinement dans l’écologie comme vision du monde et de la politique.

Mais donner quitus aux dirigeants nationaux et européens quant à leur « volonté politique » en matière d’écologie revient à effacer la longue liste de manquements graves et de politiques brutales contre l’environnement, la santé, la biodiversité, le climat menées ces dernières années et ces dernières semaines. Avec ce type de  déclarations, c’est un piège qu’ils nous tendent, pour mieux passer à travers les gouttes, mieux se jouer des circonstances. S’inscrire dans une démarche politique partagée avec les PDG de grands groupes qui financent au quotidien les lobbies, et pour lesquels le dogme de la croissance et du profit est toujours l'ultime sésame, revient à admettre que le productivisme demeure un horizon indépassable. En exonérant ainsi le débat d’une critique systémique et politique des rapports de force qui sont à l’oeuvre, c’est l’adaptation qui l’emporte sur la transformation.

Dans le débat politique bouleversé qui s’annonce nous aurons besoin de repères, de boussoles et de convictions. Chaque stratégie est respectable, mais comment comprendre que l’on signe des tribunes communes sur l’écologie avec ceux qui chaque jour font, en conscience, des choix politiques qui vont à rebours des transformations qu’il faut opérer. La social-démocratie s’est abîmée dans une compromission trop grande avec le libéralisme. Prenons garde que l’écologie n’emprunte pas le même chemin.

Ceux qui ont construit, soutenu, entretenu et profité jusqu’à outrance du système productiviste et libéral sont-ils les meilleurs alliés pour s’en extraire véritablement ? Qui peut croire que ces idéologues habités par les paradigmes thatchériens des années 80 se sont convertis un beau matin à l’idée qu’il faut transformer radicalement notre économie, notre mode de vie et de production, notre rapport au vivant et à la planète ? Ils ne conçoivent au contraire qu’une réponse minimale, technologique, soumise au modèle existant, à un dérèglement qu'ils jugent inéluctable, et peu problématique tant qu'il ne remet pas en cause les fondements de leur système injuste et inégalitaire. L’obsession du profit, de la croissance, du libre-échange débridé, ne sont pas compatibles avec l’urgence écologique et les ruptures qu’elle implique.

L’écologie sera sociale, sous peine de n’être qu’un alibi à usage des tenants d’un vieux monde qui fera tout pour survivre derrière des apparences de circonstances. Ne deviens pas la caution d’un ordre libéral qui sait se dissimuler pour mieux se perpétuer.

N’oublions pas les paroles et les larmes de Nicolas Hulot lors de sa démission du gouvernement, devant l’incapacité du pouvoir à résister aux lobbies, aux dogmes du passé et à la croyance absurde au mythe de la croissance comme indicateur de progrès.

En toute amitié, parce que nous sommes convaincus que nous avons à inventer ensemble un avenir commun au service de la grande cause de l’écologie et de l’égalité, nous t’invitons à construire le futur avec ceux qui veulent déployer tous les leviers de la transformation et ouvrir une ère de conquêtes écologiques, sociales et démocratiques nouvelles.

Sophie Taillé-Polian, sénatrice et porte-parole de Génération.s 

Benjamin Lucas, porte-parole de Génération.s

 

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