De la Zad de Nddl aux Gilets Jaunes Un vécu partagé du meilleur… et du pire…

Le mouvement anti-aéroport dans son ensemble, et « la zad » en particulier, ont servi, pour les luttes, de terrain d’expériences sur de nombreux aspects, ces dernières se retrouvant, de manière limpide, dans l’actuel mouvement dit « des gilets jaunes ». Des passerelles sont à construire

D’abord le meilleur : la zad a mis en avant l’importance de l’occupation d’un territoire pour visibiliser une lutte et pour l’ancrer dans la durée. L’ « appel des habitants qui résistent » à occuper la « zone à défendre » trouve un écho dans l’appel, par les Gilets Jaunes, à l’occupation des ronds-points, espaces publics sur lesquels nous n’aurions plus le droit, paraît-il, de stationner, de même que la simple fréquentation de lieux de la zad était illégale.

 

L’obligation du gilet jaune dans les véhicules a doté les victimes de ce monde macronesque et ubuesque, non seulement d’un formidable outil de visibilité, mais encore d’un symbole de ralliement à la révolte. Pour tous ceux et celles qui sont victimes du mépris et des attaques des puissants, le simple geste d’enfiler un GJ devient ainsi autant un acte de résistance qu’un appel à toutes les personnes de leur entourage soumises à la même oppression. Encore plus efficace que le fait d’enfiler une capuche ou une cagoule sur la zad…

 

Bien au-delà de la simple défiance vis-à-vis des structures dites représentatives (partis, syndicats…) et du refus des chefs ou des représentants auto-désignés, la volonté d’une organisation horizontale de la lutte, le souci de permettre à chacun.e de prendre la parole, la pratique des assemblées générales pour prendre des décisions ouvrent un imaginaire sur d’autres perspectives politiques, sur ce que pourrait être la démocratie, tant sur la zad que parmi les G.J.

 

La construction sur la zad de lieux d’échanges, de partages de savoirs se retrouve pleinement dans ce qui s’est vécu et continue à se vivre sur des ronds points ou des lieux tels que la Maison du Peuple à Saint-Nazaire. Tous toutes parlent de leur sortie de l’isolement (et même parfois de la déprime…) par le miracle d’un café chaud partagé, d’une barricade tenue ensemble ou d’une longue après-midi à battre le pavé en ville, sous les pluies de lacrymos ou autres grenades.

 

Sur la conduite pratique des luttes, les cibles sont soigneusement choisies tant par les « zadistes » que par les Gilets Jaunes : vitrines de banques ou distributeurs automatiques de billets, celles de boites d’intérim, de lieux d’hyper luxe ou de temples de la consommation...

 

Ce que le pouvoir veut sauvegarder, c’est le libéralisme, (ou le capitalisme financier, fondé sur la lutte de tous contre tous) et pour cela il s’attaque au vivre ensemble. Le développement de la lutte et la solidarité sont inacceptables aux tenants de l’ordre établi, c’est ce qui les panique, et leur fait mobiliser tous les moyens de communication et de propagande à leur botte, surtout ceux des grands médias.

 

Car il faut quoi qu’il arrive discréditer les porteurs et porteuses d’une authentique révolte, dans le plus total des mépris : pas beaux, punks à chiens alcoolisés pas propres, voleurs de poule, ultra-violents et j’en passe..., ceci pour la zad. Pour les GJ, c'est à peu près la même chose : ils sont forcément « populistes » (de gauche comme de droite) puisqu’ils se reconnaissent faisant partie du « peuple » (les 99%) face aux « oligarques » (les 1%). On les crédite aussi d’une (bonne?) couche d’anti-sémitisme, de racisme, et de rejet des migrants… Certes, dans un mouvement aussi vaste, aussi spontané, pourront forcément être observés dans certains cas des comportements glaçants (dénoncer des migrants aux gendarmes…) ; ceci ne peut noyer dans l’opprobre un réel mouvement populaire, dont les participant.es ne se trompent pas d’ennemis : Les GJ savent parfaitement dénoncer les cadeaux aux banques et aux riches, l’évasion fiscale qu’ils/elles co-organisent (et non pas les soit-disant cadeaux aux immigrés) ; ils exigent la justice fiscale… Zadistes et des GJ, subissent les même tentatives de criminalisation, reçoivent en pleine poire le mépris de tous ces membres de l’oligarchie pour qui le problème des fins de mois, des moyens de survivre ne sont même pas imaginables.

 

Les GJ, comme les zadistes, affrontent d’autres critiques. Alors qu’ils dénoncent tant les méfaits du libéralisme que les institutions et leurs fonctionnements spécifiques, ils sont désigné.es comme anti-démocratiques, ou à tout le moins hors du champs de « notre » démocratie.

 

Pour exercer leur libre droit de manifester, les un.es et les autres se trouvent systématiquement confronté.es à une violence de la police couverte, encouragée et même organisée par le pouvoir : dès ou avant l’arrivée sur un point de rassemblement, les charges, coups de matraques, gazages, jets de grenades dites « de désencerclement » pleuvent à l’aveugle… ou pas... car le nombre de blessés au visage oblige à penser que les «bavures» ont été anticipées sinon organisées, tandis que Castaner explique aux enfants dans une école primaire (intervention filmée pour une émission de télé) sur quelles parties du corps les flics ont le droit de tirer !

Oublié le devoir des flics d’assurer la protection des personnes, y compris celle des manifestant.es !

Oublié le respect minimum de la vie privée (fouille des coffres de voitures, des sacs, palpations…) !

Oublié le droit de constitutionnel de manifester !

Oublié le principe de la séparation des pouvoirs, quand les consignes pleuvent sur les magistrats !

Et bien sûr, même si les attentats terroristes n’y ont pas été pour rien, tant pour la zad que pour les gilets jaunes, renforcement de l’arsenal répressif par la succession de nouvelles lois de plus en plus liberticides, condamnations ahurissantes (3 ans fermes pour un jet de projectile ?), créant jurisprudences…

Il apparaît alors que l’enjeu pour le pouvoir est la défense du capitalisme financier au profit d’une caste minoritaire dont il est le fondé de pouvoir. Il s’agit de défendre la propriété privée, par la noyade sous les lacrymos des champs de la zad, ou par la protection de quelques vitrines de boutiques de luxe ou de guichets de banque sur les Champs Elysées, ! Et qu’importe si cela se paye par des blessures, des arrestations et des mutilations par centaines !

 

Zad et GJ, le traitement médiatique est aussi très comparable, avec cette délectation des chroniqueurs et autres présentateurs pour la « violence ».

La première des violences, celle qui génère les révolutions, c’est celle de ce système, qui pousse au suicide des chômeurs, des paysans écrasés de dettes, des employés de la Poste ou des soignants d’hôpitaux ne reconnaissant plus les services publics en lesquels ils ont cru, ce système qui condamne des millions de personnes en France à l’angoisse récurrente et mortifère des fins de mois impossibles.

Et, de même que la question de la « violence », éternellement ressassée dans les micro-trottoirs par exemple, n’inclut jamais ses causes, sa définition y est toujours évacuée. Car qu’est-ce que la violence ? De quoi parle-t-on ? Si l’atteinte à l’intégrité physique ou psychique des personnes est largement condamnée par l’opinion publique, l’atteinte aux biens n’est pas du même ordre. Le jet de boue ou de peinture sur les visières et les boucliers de policiers sur-équipés, pour les aveugler, a bien peu de chances de mettre leur vie en danger. Le sabotage de machines (quelques coups de pinceau ou de marteau sur des radars, un peu de glue dans la fente d’un guichet automatique bancaire...) a toujours fait partie des moyens utilisés lors des révoltes ou des résistances.

Comment alors répondre à la question hors sol, mais récurrente, mille fois assénée, pour créer la confusion et amener les personnes à se désolidariser : « mais enfin, vous condamnez bien la violence ? ». Il faut rappeler que c’est la diversité des participant.es et la diversité des tactiques qui ont permis la victoire à Nddl.

 

La pérennité du système par le maintien de l’ordre apparaît ainsi comme l’unique raison de la répression contre la zad ou les GJ ; cet ordre, ni les un.es ni les autres ne peuvent le considérer comme légitime, et ils et elles n’en attendent rien, sinon son explosion. En résistant, en manifestant, en s’exposant à la violence des forces du désordre, et à tout ce qui s’en suit (blessures, arrestations…), ils désignent le système comme l’ennemi et « en même temps » franchissent le Rubicon pour le combattre.

 

Il existe cependant une importante différence entre les deux mouvements : le mouvement anti-aéroport a été large, il s’est construit longuement par l’occupation du terrain mais aussi en intégrant dans la lutte des forces très diverses, il a été soutenu par des centaines de comités partout en France. Ce soutien de toutes les forces pouvant se retrouver dans 90 % des revendications des GJ (justice fiscale et sociales, moyens de vivre...) manque pour l’instant cruellement ; ces forces vont-elles regarder sans rien faire les épisodes prochains, de plus en plus difficiles pour les GJ ? Ces derniers sauront-ils permettre ou susciter une participation de leur part, ou une alliance, sans visée récupératrice ?

 

Soutiens de la zad ou autres citoyens, ne les laissons pas seuls, ces gilets !

Nous sommes tous des gilets jaunes !

 

A Saint-Nazaire, le 3 mars 2019 

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