Yolande LIVIANI "Les Trimardeurs", un foyer d'urgence en 1970

La vie dans un "foyer d'urgence" dans les années 70 à Grenoble, et l'évolution de sa structure grâce à la lutte des concernés; un vécu raconté, avec un grand talent littéraire par Yolande Liviani.

 

Yolande LIVIANI, LES TRIMARDEURS. Editions La courte échelle/éditions transit.

Préface de Frédérique GUETAT-LIVIANI, 2016.

Postface de

Marie-Jo CHAPPOT et Francis SILVENTE, de l’équipe actuelle d’Ozanam. 

 

    «  Ô peuple, combien de fois a-t’on causé en ton nom, à ta place ».

 

 

    Ainsi s’exprime sur un mode épique celle qui parle ici. YOLANDE LIVIANI, après un accident de vie  -  le divorce -  se retrouve seule et à la rue, avec sa fillette, et s’adresse à une structure appelée Ozanam, un centre d’hébergement de droit privé, un foyer d’urgence, dans la banlieue de Grenoble. Ozanam impose  à ses locataires un règlement arbitraire, avec ses gardiens, tout en tirant profit.

 On songe à « Surveiller et punir »  de Michel Foucault. À l’enfermement des fous correspondrait  cet encagement des pauvres, redoutés comme des animaux indomptables, traités comme des déviants , alors qu’ils sont les plus fragiles.

  Ce récit à la première personne enregistre les « Actes » d’un peuple ignoré autant qu' invisible; il est une œuvre de  sociologie spontanée d’un groupe humain qui soudain refuse des règles iniques. L’auteur chronique la lutte des locataires, devenue inévitable le jour où, enfin révoltés par les pratiques, ils se liguent pour  empêcher l’exclusion d’une famille.

S’ensuit la création d’un Comité, jugé révolutionnaire par les Maitres qui vont tout faire pour remodeler leur contrôle.

  On rêve d’un film à partir d’un tel livre, les faits se déroulant en 1970, peu après 68 dont quelques luttes  sont demeurées emblématiques,  Lipp notamment.

  La lutte de ces locataires, maltraités car pauvres, traités en « indigents », en assistés, est mise en voix:  on croit y entendre au naturel les voix singulières qui  vont soudain s'unir, former choeur au moment  de la lutte.

 L’auteur a d’abord campé le choc de son installation au foyer, et donc, quand la lutte commence, elle nous a déja présenté un à un tous  les personnages pittoresques de cette rencontre de destins.

Elle est tenue au dessus de la situation d’assistée par son  sentiment douloureux de déclassement, par sa vitalité,  celle de sa fillette, et par son regard aigu, vrai, drôle, Yolande ne se laisse pas faire. Elle oppose dès l‘abord,  dans  le for intérieur,  un miroir désabusé à ceux qui vous catégorisent, veulent vous neutraliser et non vous aider. Parce que,  croient-ils, ils vous rendent le service de vous « accueillir » quand les portes semblent partout fermées. Le lieu de la dernière chance, n’est pas celui de la deuxième. C’est une exploitation à peine masquée. Les locataires vont lutter contre, créer un Comité, exiger un autre règlement. Les autorités ne vont pas se laisser faire. L’action rebondit, on suit haletants, comment  ceux d’Ozanam passent de la résignation et de l’aigreur à la solidarité active et à la parole. Yolande, sollicitée par des militants politiques,  par la presse, ne perd pas son fil : il ne faut pas en plus se laisser voler cette parole : « Il m’a fallu beaucoup progresser pour dépasser ce stade d’oser juger  ceux qui au nom du peuple qu’ils méconnaissent vident de leur substance les individus les plus honnêtes, les plus déterminés , les dépersonnalisent, les castrent » ( p 61)

  Contre cette  guillotine symbolique qui les  sépare  des « bons » citoyens,  Yolande  Liviani affirme le droit à être, dans une société qui ne résout pas les problèmes en élargissant les droits mais au contraire en bridant les forces créatrices du peuple, d‘hommes et de femmes dont on nie la dignité. Mauvais calcul, car  c’est  oublier la grandeur de l’homme.

Yolande Liviani avance à pas doux et fermes, appuyée sur le « lait de la tendresse humaine », il semble qu’elle ait consigné les évènements,  les mots, les réflexions, en temps réel pour écrire un témoignage de haute valeur. Ça procède d’un journal, on dirait.

La présence muette de l’enfant qui dessine, met en BD leur épopée,  augure en filigrane de l’avenir de la mère, qui se découvre écrivain au miroir de sa fille, laquelle le deviendra à son tour. Ce récit inspiré, publié en 1980 vient  à juste titre d’être réédité.

Geneviève Huttin

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