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Billet de blog 20 janvier 2026

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Le réarmement français : entre menace réelle et opportunisme budgétaire

Face au piétinement russe en Ukraine, la France muscle son appareil militaire. Avec un budget de 57 milliards d'euros en 2026, le retour du service national et un objectif de 5% du PIB en 2035, l'exécutif mise sur la puissance. Pourtant, entre discours anxiogènes sur la menace européenne et réalités budgétaires, ce réarmement massif soulève plus de questions qu'il n'apporte de réponses concrètes.

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Le 10 décembre 2025, dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, le Premier ministre Sébastien Lecornu prononce une déclaration solennelle sur la défense nationale. Face aux députés, il évoque le "retour des guerres de haute intensité" et demande l'approbation d'une hausse budgétaire de 6,7 milliards d'euros pour 2026, soit le double de ce que prévoyait la loi de programmation militaire votée moins de deux ans plus tôt. Le vote est massif, la gauche radicale mise à part. L'argument : une Russie dont l'agressivité en Ukraine justifierait une montée en puissance militaire européenne. Le timing intrigue. Alors que le même gouvernement présente un budget d'austérité sans précédent avec 43,8 milliards d'euros de coupes dans tous les ministères, comment justifier cette exception martiale ?

L'ennemi providentiel

La construction rhétorique est classique, presque scolaire dans son déroulement. D'abord, la désignation de la menace : Vladimir Poutine, autocrate imprévisible, qui a déjà franchi le Rubicon en envahissant l'Ukraine. Ensuite, l'extrapolation : l'Europe doit se préparer à un éventuel conflit de haute intensité. Enfin, l'urgence : il faut agir maintenant, sous peine de se retrouver démunis demain. Le schéma a fait ses preuves lors de la Guerre froide, après le 11 septembre, durant la lutte contre Daech. À chaque fois, l'ennemi extérieur permet de resserrer les rangs, de suspendre les débats budgétaires, de donner au politique une stature de chef de guerre.

Un rapide coup d'œil sur le théâtre ukrainien suffit pourtant à relativiser certaines affirmations. Depuis février 2022, l'armée russe, présentée comme la deuxième force militaire mondiale, s'enlise dans un conflit qu'elle pensait boucler en quelques semaines. Bakhmout, Marioupol, Avdiivka : autant de noms de villes rasées au prix de pertes humaines et matérielles considérables. Les analystes militaires occidentaux, y compris français, s'accordent pour dire que la guerre en Ukraine a lourdement affecté les capacités russes, même si les services de renseignement restent prudents sur l'ampleur exacte de cette dégradation.

Le paradoxe mérite d'être posé : comment une armée embourbée depuis presque quatre ans en Ukraine pourrait-elle représenter une menace imminente pour l'ensemble de l'Europe ? La question n'est jamais frontalement abordée dans les discours officiels. On préfère évoquer "l'imprévisibilité" de Poutine, les "leçons de l'Histoire", comme si ces formules suffisaient à justifier une montée en puissance budgétaire sans précédent. Le général Christophe Gomart, ancien directeur du renseignement militaire devenu eurodéputé, tout en soutenant le réarmement européen, tempérait les attentes dès l'été 2024 : "Il y a une volonté mais nous ne sommes toujours pas passés à l'action", soulignant l'absence de commandes industrielles concrètes malgré les annonces. Un an et demi plus tard, en décembre 2025, le diagnostic semble inchangé.

Les dividendes de la peur

Si le discours anxiogène ne convainc qu'à moitié, il produit néanmoins des effets bien tangibles. Les cours boursiers de Dassault Aviation, Thales et Safran ont grimpé de manière spectaculaire depuis le début de la guerre en Ukraine. Les carnets de commandes se remplissent, les lignes de crédit s'ouvrent, et les dividendes atteignent des sommets. L'ambiance dans le secteur de l'armement est à l'optimisme : prévisions de croissance revues à la hausse, embauches massives, usines tournant à plein régime. Que cette dynamique soit liée au contexte géopolitique réel ou aux anticipations qu'il génère importe finalement peu pour les actionnaires.

Cette manne n'a rien de fortuit. Le réarmement français s'inscrit dans une dynamique plus large de relance de l'industrie de défense européenne, portée par les engagements pris au sein de l'OTAN. L'objectif des 2% du PIB consacré à la défense, atteint en 2025, est déjà jugé insuffisant. Lors du sommet de La Haye en juin 2025, l'Alliance atlantique a fixé une nouvelle orientation politique : porter les dépenses à 5% du PIB d'ici 2035, dont 3,5% strictement militaires. Sous la pression américaine, ravivée par les déclarations fracassantes de Donald Trump sur un éventuel désengagement de l'Alliance atlantique, les gouvernements européens rivalisent désormais d'annonces martiales. La France promet d'atteindre 3% en 2030, puis 3,5% en 2032, pour finalement converger vers les 5% en 2035.

Mais qui paie ? Dans un contexte de dette publique dépassant les 3 300 milliards d'euros et atteignant 114% du PIB, chaque euro consacré à la défense est un euro en moins ailleurs. Le budget Bayrou présenté en décembre 2025 l'illustre crûment : 43,8 milliards d'euros de coupes dans tous les ministères, sauf la défense. Suppression de deux jours fériés, 5 milliards d'économies sur la santé, gel des prestations sociales, réduction du nombre de fonctionnaires, durcissement des conditions d'accès au chômage. Le contraste est saisissant. Tandis que les ministres défilent pour expliquer qu'il n'y a "plus d'argent magique" pour les services publics, les robinets s'ouvrent généreusement pour les achats d'armement. Le budget de la défense aura doublé entre 2017 et 2027, passant de 32 milliards à 64 milliards d'euros.

L'argument keynésien de la relance par la dépense militaire est régulièrement avancé pour justifier ces arbitrages. Le réarmement créerait de l'emploi, dynamiserait les territoires industriels, favoriserait l'innovation technologique. L'histoire économique invite pourtant à la prudence. Si les dépenses militaires peuvent effectivement générer une activité à court terme, elles produisent rarement une croissance durable. Les secteurs de l'armement sont peu créateurs d'emplois rapportés aux montants investis, hautement spécialisés, et leurs retombées sur l'économie civile restent limitées. Surtout, dans un pays déjà surendetté, financer ce réarmement par l'emprunt revient à hypothéquer l'avenir pour des gains immédiats incertains.

Une urgence aux calendriers élastiques

Autre contradiction troublante : celle du temps. Si la menace est aussi pressante que le prétendent les autorités, pourquoi les mesures prises sont-elles calées sur des échéances si lointaines ? Les programmes d'armement annoncés (nouveaux sous-marins, avions de combat de dernière génération, systèmes de défense anti-aérienne) ne seront opérationnels que dans cinq, dix, parfois quinze ans. Les capacités de production de l'industrie française, mises en sommeil pendant des décennies d'économies budgétaires, ne peuvent être réactivées du jour au lendemain. Les usines manquent de main-d'œuvre qualifiée, les chaînes d'approvisionnement dépendent de composants étrangers, et les délais de livraison s'allongent inexorablement.

Le budget 2026 illustre cette incohérence. Lecornu annonce 2,4 milliards d'euros pour les munitions, 600 millions pour les drones, 750 millions pour l'espace, des investissements massifs dans l'intelligence artificielle et les technologies quantiques. Tout cela est censé répondre à une menace qui pourrait, selon certains scénarios, se concrétiser dans quelques années. Mais les industriels le répètent : monter en puissance prend du temps. Produire des obus en masse nécessite de rouvrir des lignes de production, de former des ouvriers, de sécuriser les approvisionnements en matières premières. Un processus qui s'étale sur trois à cinq ans minimum.

L'incohérence temporelle trahit une autre logique, moins avouable : celle de l'anticipation budgétaire. En lançant dès maintenant des programmes de long terme, le gouvernement verrouille des enveloppes financières qui échapperont aux futures coupes. Les industriels, de leur côté, sécurisent des flux de trésorerie sur une décennie, indépendamment de l'évolution réelle de la situation géopolitique. Certains sénateurs, lors du vote du budget en décembre 2025, l'ont dit ouvertement : les 6,7 milliards supplémentaires servent d'abord à combler les retards de paiement accumulés (8 milliards d'euros en 2025, contre 4 milliards en 2023) et à rattraper l'écart entre les besoins exprimés lors des débats sur la loi de programmation militaire et les crédits réellement alloués.

Cette gestion par l'absurde atteint son comble avec la question ukrainienne. Si l'objectif est réellement de contenir la Russie, pourquoi ne pas concentrer les efforts sur le soutien à Kiev maintenant, plutôt que de préparer un hypothétique conflit futur sur le sol européen ? La France fait certes partie des contributeurs importants à l'effort ukrainien (livraisons d'armements, formation de soldats, aide financière substantielle), mais les délais d'acheminement restent longs et les quantités limitées par les contraintes industrielles. Tout se passe comme si l'on préférait étaler l'effort dans le temps plutôt que de le massifier immédiatement, ce qui aurait le double inconvénient de vider les stocks nationaux et de mettre fin au climat anxiogène si propice aux rallonges budgétaires.

Le citoyen, grand absent du débat

Dans ce ballet stratégique et financier, un acteur brille par son absence : le citoyen. Depuis le début de la séquence du réarmement, aucun véritable débat démocratique n'a été organisé. Les décisions sont prises en cercle restreint, annoncées lors de sommets internationaux ou de conseils de défense dont les conclusions restent classifiées. Le Parlement vote les crédits, certes, mais dans une atmosphère de consensus mou où toute contestation est immédiatement taxée d'irresponsabilité face à la menace. Lors du vote du 10 décembre 2025, quelques voix de gauche ont bien tenté de dénoncer "une manière déguisée d'imposer à l'Assemblée une pression" budgétaire, mais elles sont restées marginales.

Les implications d'un réarmement de cette ampleur dépassent pourtant largement la sphère militaire. Elles touchent au modèle de société, aux priorités collectives, au type de risques que l'on accepte de prendre. Veut-on vivre dans un pays en état d'alerte permanent ? Est-on prêt à sacrifier une partie de l'État social pour financer des chars et des avions ? Quelle forme de défense voulons-nous : une armée de projection capable d'intervenir loin de nos frontières, ou un dispositif défensif centré sur le territoire national ? Autant de questions qui mériteraient autre chose que des éléments de langage préfabriqués.

Le discours sur la "résilience" et la nécessité de "préparer les Français à la guerre" ajoute à la confusion. En juillet 2025, la Revue nationale stratégique affirmait la nécessité de "préparer la France à l'éventualité d'un conflit majeur". En novembre, le chef d'état-major des armées, Fabien Mandon, demandait aux maires de préparer leurs administrés à des sacrifices potentiels. Les hôpitaux, eux, reçoivent des directives pour se préparer à accueillir jusqu'à 50 000 soldats blessés en cas de conflit*, dans le cadre de plans d'urgence sanitaire. Le 27 novembre, Emmanuel Macron annonce le lancement d'un service national militaire volontaire qui accueillera 3 000 jeunes dès l'été 2026, sur dix mois, rémunéré. Mais au-delà de cette rhétorique anxiogène, les mesures concrètes restent floues. Résultat : une population oscillant entre indifférence et anxiété diffuse, sans réelle prise sur les événements. On l'alerte juste assez pour qu'elle accepte les arbitrages budgétaires, mais pas assez pour qu'elle exige des comptes ou réclame une véritable préparation.

L'Europe sans boussole

Ces contradictions françaises reflètent un malaise plus profond, à l'échelle européenne. Depuis la fin de la Guerre froide, l'Union n'a jamais su définir une doctrine de défense cohérente. Oscillant entre dépendance assumée au parapluie américain et velléités d'autonomie stratégique, elle accumule les projets mort-nés et les déclarations d'intention sans suite. Le plan ReArm Europe, annoncé en mars 2025 par Ursula von der Leyen avec 800 milliards d'euros potentiels, s'est rapidement heurté aux réticences nationales. Faute d'accord sur les financements communautaires, chaque pays développe ses propres programmes, sans coordination réelle, dans une logique de concurrence industrielle plus que de complémentarité opérationnelle.

La France, fidèle à son tropisme gaulliste, continue de jouer la carte de l'indépendance stratégique. Mais cette indépendance a un coût que Paris ne peut plus assumer seul. Les grands programmes d'armement (avion de combat du futur, char de nouvelle génération, porte-avions de nouvelle génération) nécessitent des coopérations européennes qui patinent faute d'accord sur les spécifications, les parts de marché, les transferts de technologie. Le projet de Système de combat aérien du futur (SCAF), censé remplacer le Rafale, cristallise ces blocages. Après des années de tractations, Français et Allemands n'arrivent toujours pas à s'entendre sur la répartition des tâches et des bénéfices industriels.

Pendant ce temps, l'horloge tourne. Les matériels vieillissent, les stocks de munitions restent indigents, et les capacités opérationnelles s'érodent. L'armée française, malgré ses indéniables qualités, souffre de décennies de sous-investissement et de sur-emploi. Les soldats enchaînent les déploiements (Sahel, Levant, Europe de l'Est, outre-mer), le matériel s'use prématurément, et les budgets d'entraînement sont rognés pour financer les opérations. Catherine Vautrin, ministre des Armées, a beau annoncer 159 millions d'euros supplémentaires en 2026 pour "améliorer les conditions de vie et de travail des militaires" et favoriser leur "fidélisation", le compte n'y est pas. Le réarmement annoncé viendra-t-il à temps pour inverser cette spirale ? Rien n'est moins sûr.

Quelles menaces, quelles réponses ?

Au fond, le débat sur le réarmement français bute sur une question rarement posée : de quoi avons-nous réellement besoin pour assurer notre sécurité ? La réponse dépend évidemment de l'analyse que l'on fait des menaces. Si l'on croit à un risque de conflit de haute intensité en Europe, alors il faut effectivement reconstituer des forces terrestres lourdes, stocker des munitions en quantité, préparer la mobilisation. Si l'on considère que le danger principal vient du terrorisme, de la déstabilisation des États fragiles à notre périphérie, ou de la compétition avec la Chine, les priorités sont différentes : renseignement, forces spéciales, capacités de projection, cyber-défense.

Or, le réarmement français mélange allègrement ces différentes logiques, sans hiérarchie claire. On commande à la fois des chars pour un conflit de haute intensité en Europe, des frégates pour sécuriser les routes maritimes face à Pékin, des drones pour le contre-terrorisme au Sahel, et des systèmes cyber pour parer aux attaques informatiques. Cette approche extensive a le mérite de satisfaire tous les segments de l'industrie de défense, mais elle dilue les moyens et hypothèque toute cohérence stratégique.

Certains analystes plaident pour un recentrage sur les capacités de dissuasion (nucléaire au premier chef) et de défense du territoire national, en laissant à l'OTAN et aux États-Unis le soin d'assurer la sécurité collective en Europe. D'autres, au contraire, militent pour une véritable armée européenne, capable d'agir de manière autonome sans dépendre du bon vouloir de Washington. Entre ces deux pôles, la France navigue à vue, empilant les programmes sans trancher le débat de fond. Catherine Vautrin a promis une actualisation de la loi de programmation militaire "dans les toutes premières semaines" de 2026. Reste à voir si ce texte apportera enfin la cohérence qui manque, ou s'il se contentera d'entériner l'empilement budgétaire en cours.

Un exemple qui résume tout

Lorsque le président de la République déclare, le 26 février 2024, que l'envoi de troupes occidentales en Ukraine ne doit "pas être exclu", l'onde de choc traverse les capitales européennes. Mais l'émotion retombe vite : derrière le tonitruant, l'intendance suit mal. Les stocks de munitions restent faméliques, les usines tournent au ralenti, et les budgets promis se heurtent aux contraintes budgétaires. Qu'importe : le discours, lui, est lancé. L'épisode condense toutes les ambiguïtés du moment. Une rhétorique musclée qui masque mal l'impuissance opérationnelle, un volontarisme affiché qui se dilue dans les contraintes, et une stratégie de communication qui prend le pas sur la réalité des moyens.

Près de deux ans plus tard, en janvier 2026, le tableau n'a guère changé. Les annonces se multiplient, les budgets gonflent, mais les capacités réelles peinent à suivre. Les industriels montent en puissance, certes, mais lentement. Les délais s'accumulent, les retards de paiement aussi. Et pendant ce temps, l'Ukraine continue de se battre avec les moyens du bord, en attendant des livraisons qui arrivent au compte-gouttes.

Le réarmement français, tel qu'il se dessine aujourd'hui, ressemble davantage à un exercice d'équilibrisme politique qu'à une réponse stratégique cohérente. Coincé entre une menace russe dont l'ampleur réelle fait débat, des contraintes budgétaires écrasantes, et des ambitions industrielles difficilement conciliables, il accumule les contradictions sans les résoudre. Loin d'être le fruit d'un complot cynique, il révèle surtout l'impuissance d'une classe politique qui ne sait plus penser la sécurité autrement que par l'escalade, faute de projet collectif alternatif.

Les citoyens, eux, restent spectateurs de ce grand jeu dont ils paieront pourtant la facture (sociale, économique, peut-être un jour humaine). Reste à savoir combien de temps encore ils accepteront d'acheter cette peur sur catalogue, avant d'exiger des comptes.


 * Lettre du ministère de la Santé aux Agences régionales de santé (ARS) datée du 18 juillet 2025, révélée par Le Canard Enchaîné, prévoyant l'accueil de 10 000 à 50 000 soldats blessés dans le cadre de plans d'urgence sanitaire. Confirmé par Catherine Vautrin, ministre de la Santé, sur BFMTV le 27 août 2025.

Sources :

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