Les tribulations de Jean Paul dans ce monde

Jean Paul, le copain de mon grand frère, en ce début de mois d’octobre, est venu m’aider à ramasser des noix, très bon prétexte pour s’évader un peu à la campagne. Voilà que durant une après midi et une soirée il me raconte quelques jalons de sa vie.

Enfant, de 2 à 8 ans, Il a vécu aux abords de décharges (à Beauvais durant 5 ans puis à Serifontaine durant une année), dans l’Oise.

Sa mère a eu 4 enfants, les trois premiers ont été confiés à l’assistance publique, lui jean Paul le petit dernier donc a passé 6 ans à « vivre » à coté de décharges dans des cabanes bricolées par le compagnon de sa mère qui venait de se séparer du père.

Il avait trouvé la combine l’hiver pour ne pas avoir froid, à certain endroits de la décharge il y avait des dégagements de chaleur du fait des bactéries, de la fermentation, il faisait un trou, tapissait de cartons, se glissait dedans et se recouvrait de bâches. Malin !.

Il y avait l’eau courante dans une rivière à proximité autant dire que l’hiver il ne se lavait pas.

Il me dit s’être battu contre des rats pour arracher un bout de viande que les artisans boucher du coin venaient jeter là pour cause de date de péremption dépassée.

A huit ans, son père qui l’avait perdu de vue jusqu’alors, revient enfin le chercher et le voilà placé dans une famille d’accueil. Il peut aller à l’école et en une seule année il rattrape tous les autres, donc il avait des capacités mais ça je le sais depuis que je le connais.

La famille d’accueil c’était les Tenardiers et lui Cosette, il faisait tout, le ménage, le bois, la vaisselle, le repassage, … à 14 ans il obtient son certificat d’études puis a travaillé chez un garagiste. A appris beaucoup en mécanique, sait démonter les moteurs, les boites de vitesse… c’est donc pour cela qu’il est si débrouillard.

Les Tenardiers lui prenaient toutes sa paie, heures sup comprises, il se plaint à son patron qui lui donne une partie sous la table, sympa.

A 18 ans pour fuir cette vie il s’engage dans la Légion, direction Calvi. Le 5 décembre 1972.

A fait un stage commando en Guyane, ils sont partis à 30 et revenus à 7. Lui, étant formé à la dure il a tenu le choc, a été piqué par un scorpion, un jaune, il  a encore la trace sur sa jambe plus de quarante ans après.

Dans la Légion il était parachutiste, a sauté 108 fois dont 11 fois en opérationnel. Il a ferraillé contre « l’ennemi » au Tchad notamment du temps de Tombalbaye.

La France soutenait des dictateurs, il fallait combattre des populations locales qui se révoltaient et a vite compris que l’on s’en prenait à des innocents. Jean Paul c’était une forte tête, il a sauvé la mise à pas mal de ses camarades. Au bout de ses cinq ans il a démissionné, écœuré par certaines de ces missions.

A refusé les médailles, voilà qu’un jour, le président Giscard d’Estaing décore toute la compagnie, arrivé devant le Jean Paul, celui-ci recule d’un mètre, n’en veut pas, Giscard passe au suivant. Le Colonel a vu la manip, il s’est fait engueuler et a été au trou.

A animé vu ses états de services des stages commando et en a fait baver à des lieutenants et des capitaines. Malgré tout cela, il a quelques bons copains d’infortune comme lui. Son point d’attache c’est le 3 ème à Vannes (3ème RIMA).

Il était Sergent, a été dégradé à Caporal pour avoir tiré dans les jambes d’un autre sergent, plus âgé que lui, qui avait envoyé au casse pipe deux soldats novices contre l’avis  et les protestations du Jean Paul, cela l’avait très énervé.

Suite à sa démission, le Colonel a tenté de le faire revenir sur sa décision en lui faisant miroiter sa réintégration comme Sergent, rien à foutre.

A 23 ans voilà le Jean Paul sur le marché du travail avec un curriculum vite fait bien rempli, dans la Légion il avait passé tous les permis possibles et les permis poids lourds.

Et vous, quelle expérience de la vie aviez vous à 23 ans ?

Il devient routier international.

Ce matin il me dit qu’il a fait des cauchemars à me raconter tout cela, et moi qui me suis tapé son CD de la chorale du 3 ème de Vannes car il ne pouvait pas l’écouter dans sa bagnole, quel sacrifice de ma part, je lui dois bien ça. Aussi en 2019 il a fini par revenir sur sa décision concernant les médailles afin de toucher les 800€ annuel, de quoi payer son bois pour l’hiver. Le besoin de chaleur toujours.

Pour soigner toutes ces blessures, l’alcool. Ce n’est pas très compatible avec le métier de routier.

A livré jusqu’en Ecosse, à Edimbourg, on lui offrait une bouteille de Whisky, sur le retour à Douvres y en avait plus.

Je sais bien qu’on lui a retiré plusieurs fois son permis. Quand il livrait à Coventry il avait trouvé la combine à la Douane, il faisait apparaitre à la vitre du camion une bouteille de rouge et il passait devant tout le monde. Il était connu là bas, à la fin il substituait du vin banal dans de bonnes bouteilles déjà vidées, ça coutait moins cher et ils ne faisaient pas la différence.

La Dive bouteille lui a un jour sauvé la vie. Il était en Belgique, devait prendre le bateau avec son camion et à force de boisson à fait passer l’heure, a raté le départ et le bateau a coulé. La cause, pour faire plus de rotations « ils » ne prenaient plus la peine de fermer les portes arrières, …80 morts noyés.

Au plus loin qu’il a été c’est à Moscou, en février avec un camion Berliet, 5040km, pas tout seul, ils étaient 4 camions, un petit convoi. De la neige, suivre les routes en se repérant aux fils électriques, 40°C dehors. Le chauffage merdique dans ce camion, la parka, les gants, les bottes fourrées, le moteur qu’il ne fallait surtout pas éteindre même pour dormir ; les galères pour changer les roues suite à crevaison. A l’arrivée, une journée à stationner dans un hangar pour faire dégeler les bâches et toujours ce moteur allumé, sinon impossible de repartir.

Encore quelques petites histoires de livraison en Italie, La solidarité entre routier et la cibi (Citisen Band) pour communiquer, « moduler » comme il dit. La cibi pour savoir où manger, dormir, retrouver son chemin, boire un coup pas tout seul, …

Je me risque à quelques réflexions sur les pleurnicheries actuelles sur ce putain de virus, il en rigole.

Je lui raconte l’histoire d’un copain de mon père qui un jour s’est confié à moi, à me raconter sa guerre à lui en 1939, mobilisé dans les troupes en Allemagne, s’est battu lui, combat de rue durant des jours, a été prisonnier, 15% de survivants dans sa compagnie. L’appel dans le camp tous les matins à poil dans la neige, le chef du camp qui le fixait du regard  « tu es tu Limousin toi ? C’est des communistes là bas ! » Avec l’accent guttural qui va bien. Il s’est évadé avec quelques copains il a fait un périple pas possible, sont revenus par la Hongrie, je n’ai pas demandé de précisions, j’aurais dû. Il m’a confié qu’il n’avait jamais parlé à personne de tout ça, c’est tellement loin de toutes les préoccupations des autres. Je ne t’explique pas pourquoi il n’allait jamais aux commémorations et autres défilés dans le village.

Nous avons ramassé les noix, des franquette, il y en a encore sur les arbres, ce sont les plus grosses pour plus tard, il y a aussi les châtaignes, quelques reinettes grises du canada sur des vieux pommiers de près de 100 ans plantés par mon père dans les année 20 (du siècle dernier)

Jean Paul est reparti ce lundi matin vers 4h 30, il passera par Déols point de rencontre remarquable de beaucoup de routiers, puis le Plessis Trévise voir un pote du 3ème et enfin retour au bercail à Saint Germer de Fly le village aux deux églises.

« C’est la vie et c’est comme ça ». « Et puis c’est tout »

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