ATHÈNES APERÇUE : DE LA CULTURE ET DE LA BARBARIE

À l’heure où d’aucuns se demandent encore si Goethe le grand poète ne serait pas lui aussi un peu responsable de la barbarie nazie, lui pourtant dont le chêne légendaire fut dessiné pour la dernière fois, et si amoureusement, avant qu’il ne soit réduit en cendres, par un prisonnier français de Buchenwald – il est sans doute bon de revenir sur la formule fameuse de Walter Benjamin : « Il n’est pas de témoignage de culture (ein Dokument der Kultur…) qui ne soit en même temps témoignage de barbarie (… ein solches der Barbarei). »

La question n’est pas tant, je crois, de chercher dans la culture les racines plus ou moins directes d’une barbarie avérée, que d’interroger les modalités historiques d’une certaine coexistence, c’est-à-dire d’une connivence ou, au contraire, d’une confrontation entre certaines formes de la culture – et d’ailleurs, de quoi parle-t-on à travers ce mot ? le prononce-t-on à la Goebbels, qui cherchait sa mort, ou bien à la Warbug, qui cherchait sa survivance ? – et certaines formes de la barbarie.

 

J’ai récemment passé cinq jours à Athènes. C’est évidemment très peu pour comprendre. Ville aperçue seulement, à peine aperçue, je dis bien : à peine. Pour l’amateur d’art – et nombreux sont les amateurs d’art, le touriste lambda en est un, l’historien d’art professionnel un autre –, Athènes est sans doute un paradis de culture. Toute une vie antique s’y déploie sous nos yeux reconnaissants : une vie de désirs et de deuils, d’hommes et de dieux, de danses orgiaques et de lamentations tragiques… Vie si mystérieuse et si proche à la fois, vie de nos propres fantômes – ou fantasmes – éternisée dans le marbre. Mais il y a aussi toute cette vie présente qui passe devant nous, se déplie, nous entoure et nous implique : cette vie des désirs endeuillés, des hommes sans dieux, des danses tragiques au quotidien, cette vie qui vient nous prendre à la gorge parce qu’on y voit, tressé à l’énergie du désir, tout un intolérable en acte qui nous dit violemment ce que devient l’Europe aujourd’hui.

 

Le cinéaste Fotos Lamprinos, qui a travaillé dans les années 1960 sous la direction, à Moscou, du grand Mikhaïl Romm – l’auteur de cet extraordinaire film qu’est Le Fascisme ordinaire –, a composé, dès 1970, un montage documentaire intitulé Visitez la Grèce (il a, depuis, écumé les archives visuelles de l’histoire grecque et réalisé quelque trois cents films documentaires). C’est une œuvre à la fois très ironique et politiquement implacable : ironique parce que la Grèce y est présentée comme l’éternelle destination « touristique » de ses prédateurs mêmes, implacable parce que le lien entre culture et barbarie y apparaît sous le jour le plus cru de l’histoire politique, comme si nous avions là le matériau brut – matériau immédiatement « parlant » et visible aux yeux des Grecs, beaucoup moins aux nôtres – des grandes allégories élégiaques de Théo Angelopoulos.

 

Comme le touriste lambda, éventuellement comme un historien de l’art, j’ai donc fait ma « visite ». J’ai ouvert de grands yeux fatalement naïfs. Mon regard, eût-il été armé de tous les savoirs « classiques » sur la Grèce, ne pouvait percevoir qu’une petite moitié des choses. Mais il y eut l’accueil avisé, l’hospitalité généreuse, l’amitié soucieuse de celles et ceux qui m’ont, pour ces quelques heures, guidé dans le labyrinthe, traduit les mots prononcés avec leurs sous-entendus, montré les images visibles avec leurs revers moins présentables. L’amitié aide tant à voir le monde, à réviser notre vision du monde. J’ai donc un peu mieux perçu le lien que chaque témoignage de la culture était en ce lieu capable de fomenter avec un morceau de cette barbarie qui n’est jamais très loin et ne nous laissera jamais, sans doute, aucun répit.

 

 © G. D.-H. © G. D.-H.
Au musée de l’Acropole, j’ai cheminé entre colonnes de béton et escaliers mécaniques, groupes de touristes et restes somptueux de la statuaire antique. C’est un grand marché culturel. Comme dans n’importe quel aéroport moderne, tout est fait pour qu’on ne fasse que passer, pour que la vue traverse, ne se pose pas. Circulez, il y a trop à voir : c’est un témoignage de la culture aujourd’hui. Deux des fameuses Cariatides sont prises dans un étau technologique qui nous fait assister sur un écran plat à son reblanchiment intégral, comme chez le dentiste (on sait pourtant bien que la « Grèce blanche » est un mythe néoclassique, un livre de Philippe Jockey vient justement d’être publié à ce sujet). Les fragments du Parthénon sont assemblés selon une esthétique de prothèses, de matériaux futuristes et de métal brillant qui font irrésistiblement penser à Terminator 2.

 


 © G. D.-H. © G. D.-H.
Justement, en sortant du musée, surgissent des créatures évoquant le même film : des individus à moto, casque intégral, lunettes noires et blousons militaires (dans Terminator 2, il s’agissait d’un extraterrestre extrêmement méchant, à Naples ou à Palerme ces détails veulent juste dire : mafia) qui circonviennent assez brutalement un petit garçon tsigane, sept ans pas plus, très élégant, et qui jouait de l’accordéon pour les touristes. Ce sont les policiers d’une brigade qui n’a pas honte de s’afficher sous l’antique emblème de Zeus (témoignage de culture, mais quelle sorte de témoignage ?). Je m’approche et, comme au musée d’à côté, je fais ce que je sais faire : regarder, prendre des photos. Cela se gâte très vite. Menaces du policier, discussion tendue. Il me faudra effacer les images sous peine de je ne sais trop quoi. Circulez, il n’y a rien à voir : c’est un témoignage, déjà, de la barbarie au quotidien.

 

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Au musée archéologique, je suis frappé par l’alternance des motifs du désir et du deuil : les nymphes partout, et partout les objets funéraires. Au milieu de cette grande culture de la beauté des corps circule le motif innocent de la croix gammée. On le retrouve sur la robe des jeunes femmes ou, plus simplement, dans la décoration des ustensiles quotidiens, un bol par exemple. Plus loin, dans une rue qui monte vers l’Acropole, à la tombée du soir, une douzaine d’hommes trop ostensiblement costauds déambulent comme on part à la chasse (vous avez compris : la chasse à l’étranger).


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Il y aura certainement des membres de l’Aube dorée pour dire que leur blason — un mélange de frise grecque et de svastika, utilisant sans équivoque les trois couleurs, noir, rouge et blanc, du parti nazi — n’est qu’un témoignage de l’antique culture grecque. Dans l’autobus où trois Africains sont montés sans payer leur billet, deux voix s’élèvent avec une hargne sûre d’elle — sûre de sa culture — pour regretter les temps de la dictature.

 

 

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Au musée des instruments de musique populaire, je suis frappé par la beauté des variantes de la lyre. Sous les cordes tendues il y a souvent d’admirables plaques décoratives qui, tels les marbres tachetés des églises byzantines, m’évoquent des flaques de sang.


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Dans le petit musée consacré à Makronissos, cette île charmante des Cyclades (culture) qui fut le lieu d’un implacable camp de concentration jusqu’en 1958 et au-delà (barbarie), on expose dans des vitrines (culture) des bouts de fil de fer barbelé, des lettres déchirantes et des listes de morts sous la torture (barbarie). Je me souviens inopinément d’un fragment d’Héraclite – le cinquante-et-unième – qui dit la difficulté de comprendre ce qui fait coexister, dans le paradoxal « accord de ce qui diffère », la lyre avec l’arc, ces deux instruments à cordes tendues qui font douceur de l’art et douleur de la guerre. Le soir même, j’entendrai un chant rebetiko qui dit : « Caresse mon monde, caresse ma douleur. »

 

Dans les ruines d’Éleusis je chemine entre vestiges des mystères et portes mythiques de l’Hadès sous le regard – si l’on ose dire – des cheminées d’usines et des pylônes de raffineries pétrolifères. Mon guide est Filippos Koutsaftis, qui a filmé ces lieux pendant des années pour une œuvre admirable intitulée La Pierre triste (la « Pierre triste » est un gros caillou sur lequel on dit que Déméter attendait le retour, depuis les Enfers, de sa fille Perséphone). Je me dis que ce qui se présente là, sous mes yeux, est bien l’« accord de ce qui diffère » et non le pur « Dasein grec » que Heidegger chercha si aveuglément au cours de sa croisière Costa, ce qui explique pourquoi il n’a pas beaucoup quitté sa cabine de première classe et son édition Teubner d’Hésiode, sauf pour admirer Délos, mais sans doute parce que cette île était inhabitée (je crois me souvenir que cette île fut d’ailleurs un centre très important pour le commerce des esclaves pendant l’Antiquité grecque et romaine, une espèce de camp de concentration à ciel ouvert sur fond de sanctuaire d’Apollon, dieu de la culture, et de mer bleue).

 

Dans les rues d'Athènes. © G. D.-H. Dans les rues d'Athènes. © G. D.-H.

 

Dans les rues d’Athènes je regarde les murs, les magnifiques appareillages de briques byzantines ou ottomanes, les morceaux de béton d’immeubles jamais finis ou les traces de balles des si nombreux épisodes des guerres civiles. Je regarde sur les murs les tags politiques, par exemple cet appel à ne pas renouveler l’erreur de Varkiza, quand les partisans, en 1945, déposèrent les armes – en pleurant, comme on le voit sur certaines images d’archives — avant de se faire littéralement exterminer, comme le raconte bien Joëlle Fontaine dans son livre De la Résistance à la guerre civile en Grèce. Mais je regarde surtout les gestes, les gens. Les gestes concentrent toutes les temporalités, tous les deuils et tous les désirs, fût-ce dans l’« accord de ce qui diffère ».

 

Quelques jours avant mon voyage, depuis Thessalonique, une amie grecque m’écrivait : « Au-delà de la crise ou de ce que chacun entend par crise pour sa propre vie, j’ai l’impression qu’il y a un état d’urgence émotionnelle. Ce n’est pas juste de l’hystérie ou du désespoir, c’est comme cet état juste avant de pleurer, mais prolongé, collectif et secret. » C’est à travers un tel état d’urgence que je regarde les gestes de résistance qui partout fleurissent, à commencer par les gestes de l’amitié, chose si vitale ici : les grands rires retrouvés de Maria, les grands gestes épiques de Niki – poétesse ou prophétesse capable de trouver les médicaments qui manquent aux communautés tsiganes à l’abandon –, l’endurance indéfectible et douce de Yanna… Et cette très vieille dame, dans une taverne de Petralona qui n’existera peut-être plus le mois prochain, qui a opté pour la grande sagesse, ou ironie, nietzschéenne : à toute chose elle répond désormais Né, né, né, né (« Oui, oui, oui, oui ») avant d’éclater d’un grand rire envers et contre tout. Ces gestes – ces décisions de chaque jour, de chaque instant – sont ici ce qu’il y a de plus précieux. Dans cette Grèce tendue entre les enclos de culture (je veux dire l’industrie touristique) et les enclos de barbarie (je veux parler des centres de rétention sans doute aujourd’hui plus nombreux que les sites archéologiques), ces gestes sont comme la corde qui vibre encore dans l’« accord de ce qui diffère ». Corde de la lyre pour chanter malgré tout ou corde de l’arc pour atteindre l’ennemi, attention. (Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire » [1940], trad. M. de Gandillac revue par P. Rusch, Œuvres, III, Paris, Gallimard, 2000, p. 433. Philippe Jockey, Le Mythe de la Grèce blanche. Histoire d’un rêve occidental, Paris, Belin, 2013. Héraclite, « Fragment 51 », trad. J. Bollack et H. Wismann, Héraclite ou la séparation, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972, p. 178. Martin Heidegger, Séjours [1962], trad. F. Vezin, Monaco, Éditions du Rocher, 1992. Joëlle Fontaine, De la Résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946, Paris, La Fabrique Éditions, 2012, p. 321-354.)

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Magnifique...