Le 11 novembre 1918, mon grand-père, Antoine Pélissier, travaillait son champ de pommes de terre, dans la ferme qu’il louait à La Planade, lorsque il entendit le gai son des cloches de l’église de Bar, chef-lieu de la commune. Elles sonnaient l’armistice. Antoine n’avait-il sans doute pas encore pris connaissance de l’extrait de l’ordre général n° 161, signé le 10 novembre 1918, du colonel LAGRUE, commandant l’infanterie de la 24e division, citant à l’ordre de la brigade Pélissier Antoine – soldat Mle 01476 – 6ème compagnie du 126e régiment d’infanterie avec le justificatif suivant :
« Modèle de soldat, dévoué et courageux. Très bon fusilier-mitrailleur. Belle conduite au feu durant toute la journée du 24 octobre 1918. A la dernière contre-attaque a fait subir de lourdes pertes à l’ennemi. 1 blessure. »
La citation comportait l’attribution de la croix de guerre 1914-1918 avec étoile de bronze.
Antoine, né à Naves (Corrèze) en 1885, avait effectué deux ans de service militaire dans la deuxième moitié de la première décennie du XXème siècle à Remiremont dans les Vosges. Il n’était pas revenu en permission dans son pays natal par manque d’argent. Son service militaire terminé, il avait épousé une orpheline, Mariette Salles, avec qui il avait exploité une ferme louée à La Planade. Le gros du cheptel comprenait une ânesse et deux vaches, dont l’une faisant partie du fonds. Une fille, Maria, ma mère, était née en 1911.
Antoine, mobilisé en août 1914, combattit sur la Marne et Mariette eût de ses nouvelles par la lettre d’un compagnon qui écrivait l’avoir vu cassant la croûte assis au bord d’un fossé.
Durant la guerre, Mariette, aidée par le voisinage et la parenté exploitât la ferme, en attelant, au besoin, l’ânesse à une vache, si l’autre était absente ou indisponible. Maria fréquentât l’école à partir de 1917 et pour ce faire dût parcourir 5 jours par semaine quelques kilomètres dans les bois. La maîtresse faisait chanter aux enfants :
« Flotte, petit drapeau, flotte bien haut, image de la France, symbole d'espérance, tu réunis dans la simplicité la famille et le sol, la liberté ».
Je suis né en 1929. Mes premiers rapports avec la grande guerre datent de 1932 quand je passais mes vacances chez Antoine et Mariette (le pépé et la mémé) et Jean (leur deuxième enfant né « Aux Angles » en 1923) dans une ferme louée au Breuil de Gimel. En effet, sr la cabane aux lapins, j’avais trouvé un casque délavé sans protection intérieure et un bidon de deux litres dépourvu de sa gaine de tissu et c’est ainsi que j’appris que mon grand-père avait fait la grande guerre.
Pendant la décennie trente, l’école de garçons d’Ardes sur Couze (Puy de Dôme) que je fréquentais, participait, derrière les pompiers, le jour de Toussaint, au défilé en musique qui allait du monument aux morts de 1870 à celui de 1914 avec la sonnerie aux morts aux deux arrêts.
Au cinéma muet du curé doyen Mathevet de la paroisse d’Ardes, il y eut un film retraçant la bataille de Verdun. Je demandais à Antoine s’il y avait participé. Il me répondit par la négative, car, suite à une blessure, il avait été pendant sa convalescence rappelé pour garder les soldats russes à La Courtine et ensuite était parti avec sa compagnie en Italie sortir les Italiens du Pô.
Dans la chambre unique où nous couchions dans une nouvelle ferme, toujours louée avec le même cheptel, au Mons de Bar étaient épinglées au mur la croix de guerre et la médaille militaire. En effet, par décret en date du 13 novembre 1931, signé Doumer, était décoré de la médaille militaire
« Pélissier Antoine – soldat de 1ère classe du bureau de recrutement de Tulle – 23 ans de service – 5 campagnes – a été blessé et cité ».
Mon grand-père en fût averti avec quelques retards, l’’extrait étant parvenu à un homonyme, Antoine Pélissier, propriétaire dans le même village, qui, lui, avait fait la guerre dans la cavalerie.
En 1936 ou 1937, le père Noël apporta à mon second frère et à moi une panoplie de soldat avec un fusil et un pistolet ; Antoine tira une flèche en tenant le pistolet le bras tendu, ce qui me surprit car d’après la lecture de « Marc le bagarre » dans « Junior », je croyais qu’il fallait tenir le pistolet près de la hanche.
Mon grand-père fumait du « gris » et évoquait, avec gourmandise les boites de « singe » (corned beef) qu’il mangeait pendant la guerre. Le jour où j’ai joué « La Madelon » sur mon banjo mandoline, il a souri.
Je pris connaissance, par la suite dune carte postale en couleur expédiée de Turin que ma grand-mère me fit relire car, quoique née en 1887, elle n’avait jamais fréquenté l’école et avait dû, pendant la guerre, faire lire les lettres de son mari par les voisins Dans ne lettre du 2 janvier 1915, Antoine écrivait à sa femme et à sa fille :
Chère Mariette
…je ne veux pas te cacher que nous sommes dans une position dangereuse que jamais je crois en sortir. Ne te fais pas de mauvais sang, prends courage et prie Dieu et la Sainte Vierge qu’ils m’accordent le bonheur de te revoir un jour…
Chère Maria
…il ne faudra pas oublier ta mère quand tu seras grande. Il faut bien écouter ce qu’elle te dira et lui être bien obéissante, car c’est ta maman qui, en ce moment, travaille pour te tenir du pain et tout ce que tu as besoin, car moi, en ce moment, je ne peux pas venir en aide à ta maman…Chère Maria, il ne faudra jamais laisser ta maman et à ton tour, quand tu seras grande, il faudra faire pour ta maman ce qu’elle fait aujourd’hui…
Dans les années 1938, 1939 nous aimions beaucoup lire les fascicules de la collection « Patrie » (F.Rouff, éditeur, 148 rue de Vaugirard, Paris 15ème). Innombrables exemplaires ont paru de « La reprise du fort de Douaumont » à « Reims sous les obus » en passant par « Miss Cavell, Héroïne et Martyre ».
Au moment de la mobilisation générale, en septembre 1939, je fus témoin d’une conversation de mon grand-père avec son homonyme. Ce dernier affirmait qu’il retournerait volontiers à la guerre. Mon grand-père ne lui rétorqua « jamais ».
Au début des vacances de Noël 1951, j’accompagnais Antoine, en chemin de fer, d’Issoire à Tulle où il percevait sa pension d’invalidité et son traitement de médaillé. Ces émoluments l’avaient aidé à payer, entre autres, son tabac et les tonneaux de vin. Il avait droit, lors de ses voyages en chemin de fer, à une personne accompagnante qui voyageait gratuitement. Au retour, nous dûmes faire à pied, les quelques kilomètres séparant la station de Gimel de la gare de Corrèze. Je portai sa valise, mais il me parût fatigué. Il récupéra dans le train et nous bûmes même un verre au buffet de la gare de Clermont-Ferrand. Antoine quitta ce monde quelques jours après Noël à la suite d’un infarctus. Il rejoignit son frère François, garçon de café à Paris, né en 1891, mort de ses blessures le 10 septembre 1914 à Huiron pendant la bataille de la Marne.
J’ai souvent pensé que sa spécialisation de fusilier mitrailleur avait aidé Antoine à survivre pendant ces quatre années de guerre, mais le poids de l’affût de mitrailleuse qu’il portait sur le dos avait aussi contribué à l’usure prématurée de son cœur.