CHARLIE HEBDO, le cul entre deux gauches ?

Si le respect de la vie humaine ("ils ne méritaient pas ça") et la défense de la liberté d'expression ont été invoqués de manière quasi unanime après le massacre de 12 personnes au siège de Charlie Hebdo, certains - y compris à gauche - ont pris quelques distances avec le journal lui-même. Dans les déclarations, dans les blogs (y compris sur le site Mediapart), revenaient des critiques (Charb obsédé par l'Islam, voire islamophobe) et des rancoeurs passées (Charlie dénaturé par Philippe Val, Caroline Fourest et Fiammetta Venner ; l'éviction scandaleuse de Siné...).

D'une génération qui n'a connu que le "nouveau" Charlie Hebdo depuis le milieu des années 90, ceux de Val puis de Charb, j'ai eu l'impression d'être passé à côté de quelque chose. J'ai commencé à chercher, à lire des articles, surpris de découvrir que plusieurs journalistes ayant quitté Charlie (Olivier Cyran, Philippe Corcuff) se montraient très critiques envers l'évolution de ce journal.

Au-delà des querelles de personnes et des accusations parfois violentes (antisémitisme, islamophobie), il m'a semblé que les débats sur Charlie Hebdo sont en fait symptomatiques d'une fracture profonde qui divise la gauche, proposant deux grilles de lecture apparemment incompatibles. Pour schématiser, en faisant court :

D'un côté, une gauche dont le logiciel de base est l'anticolonialisme, prenant la forme aujourd'hui d'un impérialisme américain / occidental (domination économique de type néo-colonial, interventions militaires pour maintenir l'ordre du monde) et s'incarnant particulièrement dans la politique colonialiste de l'Etat d'Israël (soutenu par l'Occident). Les musulmans sont dans cette vision les exploités, les opprimés, situation qui se prolonge en France : minoritée exclue, stigmatisée, victime de racisme.

Cette première gauche fait l'objet de nombreuses critiques, pointant certaines dérives, dont chacun peut juger si elles sont fondées ou non : auto-flagellation de l'Occident ; angélisme (vision purement sociale - lutte des classes - donc refus de prendre en compte la spécificité d'un Islam radical en France et dans le monde) ; refus de toute critique de l'Islam (perçue comme une stigmatisation) donc recul sur la laïcité et acceptation du communautarisme ; relativisme (on a pu lire : que sont les 12 morts de Charlie par rapport à tel ou tel pays, guerre... ou au nombre de femmes tuées chaque année par leur mari !) qui prend aussi la forme d'une concurrence des mémoires (non spécificité de la Shoah, instrumentalisée par l'Etat hébreu - voire négationisme - et mise en évidence d'autres génocides) ; glissement enfin d'un discours pro-palestinien vers l'antisionisme voire l'antisémitisme, passerelle vers l'extrême-droite (Dieudonné en étant la caricature)...

De l'autre côté, une gauche arc-boutée sur les valeurs démocratiques, la défense des droits de l'Homme. Elle perçoit l'Islam radical comme une menace croissante dans le monde (surtout depuis les attentats du 11 septembre - qui peut justifier un droit d'ingérence pour défendre des populations victimes  : atteinte aux libertés, aux droits des femmes, au droit à l'éducation, violences contre les homosexuels, les athées, les minorités religieuses ; menace sur l'Etat d'Israël, antisémitisme...), mais aussi en France (remise en cause de la laïcité, communautarisme, violences antisémites).

Cette deuxième gauche (plus compatible avec la "gauche" gouvernementale), est elle aussi critiquable et peut conduire à certaines dérives : le "deux poids, deux mesures" (dénonciation du communautarisme musulman, mais pas du communautarisme juif ; défense d'Israël malgré ses crimes mais dénonciation de l'islamisme palestinien type Hamas) ; le glissement de la critique d'une religion à une forme de racisme / stigmatisation (l'islamophobie) et une laïcité orientée anti-islam (comme la question du voile) d'autant plus embarrassants qu'ils se rapprochent du discours actuel de l'extrême-droite ; enfin, une glissement de la défense de valeurs universelles vers une logique de "conflit des civilisations" (Occident éclairé contre Islam obscurantiste).

Revenons à Charlie Hebdo : dans un journal où chacun pouvait dénoncer / ridiculiser à volonté, Philippe Val a rompu une sorte d'équilibre en dessinant une ligne éditoriale orientée gauche démocrate et humaniste, mais aussi pro-israëlienne et anti-musulmane via Fourest et Venner ; L'éviction de Siné (accusé d'antisémitisme, rappelons-le) a marqué une rupture définitive avec une partie des lecteurs (plutôt "gauche anticoloniale, antisystème"), plus tard le carriérisme de Val (nommé par Sarkozy à Radio France) les confortant dans leur jugement. Voir à ce sujet les propos très durs de Guy Bedos à l'époque (et repris aujourd'hui par des sites essentiellement d'extrême-droite) sur Charlie Hebdo qui s'est "couché", et cette conclusion : "dans la résistance, on n'aurait pas été dans le même réseau..."

Je pense - c'est un avis personnel - que le journal a retrouvé sous la direction de Charb un certain équilibre, avec des dénonciations régulières de la colonisation et de l'intégrisme juif en Israël, du néo-colonialisme en Afrique, des dérives anti-terroristes américaines, du racisme sous toutes ses formes, de l'extrême-droite, des délires d'invasion musulmane ou de remigration de Zemmour et d'autres, etc... Mais la dénonciation persistante de l'islamisme, la religion musulmane étant tournée en dérision (comme les autres religions d'ailleurs), ont  pu donner une impression d'acharnement, surtout pour les non-lecteurs (au travers du prisme des médias : télé, Internet) ;  de plus, les critiques et les menaces ont sans doute favorisé les surenchères, l'équipe de Charlie - sûre de son bon droit et de ses valeurs - voulant rester fidèle à elle-même, c'est à dire libre, laïque et athée, insouciante, excessive et drôle... mais toujours le cul entre deux gauches.

 

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