MARINE LE PEN, DE L'EXTRÊME-DROITE A L'EXTRÊME-GAUCHE

Marine Le Pen a déclaré hier à propos de la Grèce qu'elle "espérait la victoire de Syriza".

http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/01/20/marine-le-pen-oui-nous-esperons-la-victoire-de-syriza_4559743_823448.html

Voici une nouvelle étape franchie dans la stratégie menée depuis quelques années par l'extrême-droite, qui consiste à piller une grande partie du discours de la gauche "radicale" (antilibéralisme, injustices sociales, laïcité...).

Finalités de cette stratégie : au niveau européen, elle est évidente. Il s'agit de faire émerger au parlement européen une majorité "eurosceptique", en additionnant les forces convergentes d'extrême-droite et d'extrême-gauche - souverainistes et antilibérales - obligeant ainsi les gouvernements européens à infléchir l'orientation libérale actuelle de l'UE, et à démanteler la monnaie unique.

Au niveau national, cette stratégie permet de continuer à siphonner un électorat populaire sensible au discours protectionniste / anti-mondialisation et au discours laïc anti-islam, complétant la rhétorique anti-immigrés traditionnelle. Pour ce qui est d'une recomposition politique, c'est plus compliqué : un front antilibéral, qui bloquerait le système (comme ont pu le faire les gaullistes et les communistes sous la IVe République) ou qui obligerait les partis gouvernementaux à infléchir leur politique libérale faute de disposer à eux seuls d'une majorité, ne peut se réaliser que dans le cadre d'un scrutin à la proportionnelle. Ce changement de mode de scrutin est logiquement réclamé par les deux extrêmes ; le PS et l'UMP n'ont donc aucun intérêt à aller dans ce sens, sauf à vouloir jouer avec le feu !

Face à cette stratégie du FN qui veut faire bouger les lignes, la gauche "non-gouvernementale" - déjà profondément divisée - semble incapable de réagir. L'antiracisme / antifascisme, qui a longtemps été un thème fédérateur, a perdu de sa pertinence et de son efficacité : contesté parce qu'il n'a pas suffi à stopper la montée du FN, mais surtout parce qu'il a été instrumentalisé par la gauche libérale (PS) pour fabriquer des majorités électorales sur la base d'une "unité de la gauche" ; inaudible ensuite parce que la gauche radicale s'est déchirée elle-même à coups d'anathèmes (la gauche anticolonialiste / propalestinienne accusée d'antisémitisme, la gauche laïque accusée d'islamophobie...) : quand on voit des racistes partout, les mots se vident de leur sens...

A l'inverse, d'autres mots ont semé le trouble : même pour ceux qui - comme Mélenchon - se sont clairement démarqués du FN, le vocabulaire anti-système ("politiquement correct", "pensée unique", "bobo", "UMPS", etc.) est devenu commun à l'extrême-gauche et à l'extrême-droite. Le terme "populisme" employé par la classe politique "libérale" et une partie des médias pour disqualifier les deux extrêmes, a encore accentué la confusion, et à réuni de nouveau FN et extrême-gauche dans la même dénonciation des médias défenseurs du système libéral... Dès lors, comment combattre un adversaire dont on partage très souvent - et dont on légitime involontairement - le positionnement ? Quand le dernier clivage - le discours de gauche ouvert sur l'immigration - n'est plus mis en avant parce que, perçu par beaucoup comme déconnecté du réel, il joue en faveur de l'extrême-droite ?

Certes, personne n'imagine un rapprochement politique de l'extrême-gauche et de l'extrême-droite, mais on observe une certaine porosité : des politiques et des intellectuels de la gauche souverainiste (type chevènementiste) ont été joindre leurs voix à celle de la droite réactionnaire ou du FN (comme Philippot). L'extrême-droite y trouve une nouvelle respectabilité et une confirmation de la validité de sa stratégie (même si des dissensions existent au sein du FN, face à des orientations qui heurtent le logiciel de base anti-gauchiste et qui font peut-être craindre à certains un dévoiement ou un noyautage du parti par des éléments venus de la gauche).

Sans réaction de la gauche "radicale", aujourd'hui inaudible, le FN risque de devenir la seule proposition antilibérale et souverainiste crédible du pays...

Alors quelle est l'alternative pour la gauche ? Soit son combat antilibéral converge avec celui de l'extrême-droite, la priorité étant le renversement du "système" (le reste - y compris le discours antiraciste - étant accessoire ou contre-productif) : certains le pensent, et voient dans  la réalisation d'une société moins inégalitaire et plus juste la seule arme efficace contre l'extrême-droite... Ou bien l'antilibéralisme de l'extrême-gauche n'est pas de même nature que le discours antilibéral de l'extrême-droite, et doit s'en démarquer clairement : alors le combat anti-FN a encore un sens...

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