A A’zaz, au nord d'Alep, avec les combattants de l’armée libre

Libérée il y a moins d’un mois, A’zaz est une petite ville syrienne située à quelques kilomètres de la frontière turque. Elle compte 70 000 habitants. Après plus de 20 jours de combats intenses, l’armée libre recense 70 morts et 500 blessés, contre 400 victimes dans les rangs de l’armée régulière (selon les informations de l’armée libre). Les résistants ont finalement réussi à sécuriser la ville et à repousser les troupes du régime.

Libérée il y a moins d’un mois, A’zaz est une petite ville syrienne située à quelques kilomètres de la frontière turque. Elle compte 70 000 habitants. Après plus de 20 jours de combats intenses, l’armée libre recense 70 morts et 500 blessés, contre 400 victimes dans les rangs de l’armée régulière (selon les informations de l’armée libre). Les résistants ont finalement réussi à sécuriser la ville et à repousser les troupes du régime.

Dès nos premiers pas dans la ville d’A’zaz, nous avons été frappés par l’ampleur des dégâts : 60% de maisons détruites, des trous d’obus dans les murs, un (nouvel) hôpital dévasté, des écoles en ruines, voire brûlées. Les cahiers d’écoliers gisent encore sur le sol et, ici ou là, une chaussure traîne, comme s’il avait fallu fuir à la hâte. Rien n’a été rangé, rien n’a été nettoyé. Les taches de sang séché jonchent le sol. L’air sent encore cette odeur de brûlé. Quelques tanks de l’armée régulière se consument sur le bas côté. Parfois, certains Syriens de retour dans la ville grimpent et examinent ce qui n’est plus qu’une épave de char.

Abou Kadour, 31 ans, est notre accompagnateur. Il est venu nous chercher au poste frontière de l’armée syrienne libre situé à Kilis (Turquie). Nous sympathisons avec ce combattant. De petite taille, il arbore aisément un large sourire et nous parle beaucoup. Il a perdu son père au moment des révoltes de 1982, au cours desquelles le régime enlevait, emprisonnait, torturait, et tuait toute personne soupçonnée d’appartenir à l’organisation des Frères musulmans (entre 20 000 et 40 000 morts). Abou Kadour a donc vécu seul avec sa mère, qui ne s’est jamais remariée dans l’attente d’un mari dont elle n’a jamais réussi à avoir des nouvelles. Encore aujourd’hui, elle ne sait pas si le régime l’a exécuté ou s’il est encore en vie, enfermé dans une prison du pays. Abou Kadour a arrêté tôt l’école. Avant la révolution, il était commerçant. Il est marié et a deux enfants, bientôt trois. Désormais, c’est le « monsieur de la communication ». Quatre objets inséparables le suivent partout : son colt qu’il arbore à même la ceinture, sa caméra et ses deux téléphones portables.


A A’zaz, au nord d'Alep, le 27 juillet 2012. © DR A A’zaz, au nord d'Alep, le 27 juillet 2012. © DR
La révolution s’organise par ville ou par région, autour de différentes « commissions ». Il y a la commission « politique », la commission « stratégie militaire »,  la commission « ravitaillement », et la commission « médias et secours ». Abou Kadour fait partie de la dernière. Son travail consiste à filmer les manifestations ou les combats. Il est équipé d’une petite caméra qu’il tient à la main. Il accueille aussi les journalistes du monde entier et leur fait les « visites classiques » des décombres. Ici ou là, on demande à un combattant de poser devant un tank calciné, mitraillette en l’air, en chantant « Allah akbar ». Les images sont cruciales pour les combattants qui se livrent à une bataille de l’information pour rendre publique leur version de la guerre dans laquelle ils sont engagés. Les vidéos sur youtube circulent à une vitesse vertigineuse : images des combats, vidéos de combattants ou de civils blessés où on zoome sur les morceaux de chairs ensanglantées.

Au départ, c’est probablement à ce titre de « monsieur communication » qu’il vient nous chercher au « check point » de l’armée libre. D’ailleurs, lors de notre première rencontre, il nous promène avec un journaliste turc pour nous faire « visiter les décombres ». Oui, en Syrie, les décombres se visitent et il ne serait pas étonnant de voir des touristes payer cher pour voir les catastrophes engendrées par la folie humaine. Une fois le « one hour tour » réalisé, il ramène le journaliste turc et nous invite chez lui. Là, la discussion passe d’un sujet à l’autre sans transition. On raconte l’histoire des exils forcés, des départs en urgence en plein milieu de la nuit, de la voisine qui s’est faite tuer par un sniper alors qu’elle étendait son linge sur la terrasse. On se moque du dernier journaliste qui était tétanisé par le son des bombes ou des balles aux alentours. Mais tout s’exprime avec un ton sévère et digne. L’heure n’est pas aux lamentations. Les descriptions sont froides, comme détachées émotionnellement de l’horreur et de l’ampleur des désastres. Ce qui importe ici, c’est la victoire contre le régime. Abou Kadour nous emmène chez sa tante, Khansa. Âgée de 70 ans, cette veille femme nous raconte comment elle a perdu ses trois fils lors des affrontements avec l’armée du régime. Blessée au moment de l’arrestation de l’un de ses fils, elle nous montre les plaies sur sa jambe. Au fur et à mesure qu’elle parle, d’un ton calme et assuré, les larmes lui montent aux yeux. Elle continue sans s’effondrer.

Les quelques habitants revenus à A’zaz ont confiance dans l’armée libre. Ils n’ont pas peur des bombardements et se considèrent comme protégés. C’est d’ailleurs avec étonnement que nous apprenons que, bien souvent, ce sont les « pro-Bachar », certains que l’armée du régime les protègerait en cas d’intervention, qui se sont fait massacrer. C’est le cas à A’zaz où les révolutionnaires fuirent avec leurs femmes et leurs amis à la vue de l’arrivée imminente de l’armée régulière. Les pro-Bachar, eux, persuadés qu’ils étaient en sécurité, sont restés. Leurs maisons ont brûlé avec celles des opposants. Les frappes chirurgicales, ça n’existe pas. Lorsqu’un obus traverse les murs d’une chambre, personne ne sait si, de l’autre côté, 13 enfants allongés sur le sol attendent la fin des combats, ou si se cachent 5 résistants de l’armée libre. Ici, l’horreur et la tyrannie du régime est aveugle, elle détruit et massacre tout sur son passage, sans distinction. Pour Bachar, le « peuple » n’existe pas, seul son pouvoir compte.

Retour le lendemain pour manifester pour la libération d’A’zaz

14h30, nous passons de nouveau la frontière. Les Turcs nous laissent passer parce que nous nous présentons comme des chercheurs. Habituellement, le passage est interdit mais il est très aisé de passer les frontières illégalement. Nous avons rendez vous avec Abou Kadour qui nous attend directement en Syrie. Il est bien là, tout sourire. On est heureux de ces retrouvailles. Au fond, il nous voit comme des activistes. Abou Kadour nous conduit directement au QG de l’armée libre, dans lequel nous étions déjà allés la veille.

Le QG était l’ancien siège du parti du Baas sous Bachar. Prendre ce bureau a coûté 50 millions de livres syriennes (à peu près 800 000 à 900 000 euros avant la révolution). De nombreux gardes sont postés à l’entrée, armes à la main. Il fait chaud. Nous montons dans le bureau du capitaine, Abou Râshed. C’est un haut gradé. Ancien de l’armée régulière, il a déserté dès le début de la révolution. Emprisonné et torturé pendant plus d’un mois, sa détermination se lit dans ses yeux au premier regard. A 31 ans, pour la révolution, il a tout laissé. Sa femme et ses enfants sont dans un camp de réfugiés, et son frère a été tué il y a trois mois au combat.


A'zaz, Syrie, 27 juillet 2012. © DR A'zaz, Syrie, 27 juillet 2012. © DR
Plutôt « beau gosse », il parle avec une voix grave et brutale. On a l’impression qu’il exagère sa voix militaire. Il s’exprime parfois de façon saccadée. Il n’aime pas parler de lui, et préfère le faire au nom de tout le peuple syrien. Par contre, il prend un plaisir non dissimulé à aborder les sujets politiques. Il s’enflamme contre l’impérialisme qui guide les puissances internationales. Bon nombre des combattants que nous avons croisés disent la même chose : la communauté internationale délaisse la Syrie. Ils se sentent totalement abandonnés et sont en colère. « Bachar, lui, ses amis, ce sont des vrais amis », nous confie un combattant. Ahmed nous montre des vidéos et nous décrit l’origine des mitraillettes utilisées par les troupes du régimes : elles sont bien souvent russes ou iraniennes. L’armée libre, elle, achète ses armes directement auprès de l’armée régulière ou auprès de la mafia turque. Tout cela coûte cher, bien trop cher pour la résistance. Par exemple, un obus coûte 1 000 euros en Syrie, quatre à cinq fois plus cher que sur le marché classique. Abou Râshed espère le réveil de la communauté internationale : « Hier, 200 personnes sont mortes. Si on intervenait, il n’y aurait plus ces morts. Chaque jour, des femmes, des enfants, des personnes âgées, des êtres humains meurent. » Il nous confie que, face à ce massacre, il est prêt à accepter une intervention étrangère car, précise-t-il, « il est important de mettre sa fierté de côté, d’admettre le besoin d’aide pour sauver la population ». Néanmoins, même si personne n’intervient, il affirme que l’armée libre continuera jusqu’à la libération du pays du joug de la tyrannie. On lit dans ses yeux la fierté de se battre et d’écraser seul, contre tous les calculs stratégiques des « grands de ce monde », les troupes de Bachar. Ici, à A’zaz, les combattants de l’armée libre sont des héros. Ils ont abattu 10 chars et ont affronté trois fois plus de soldats. Ils ont gagné. Ils ont sécurisé la zone. C’est incroyable. Le moral est bon, à voir la fierté conquise par les armes qui se lit sur tous les visages. Et cette liberté, arrachée au péril de leurs vies, ils ne sont pas prêts de l’abandonner. C’est ce que chaque expression de leurs visages nous montre, et au monde entier.

Abou Râshed chante la révolution politique. Il parle de son espoir de voir une société égalitaire, avec un service public fort. Son discours a des affinités avec le discours socialiste. Il chante aussi la liberté, mais pas au sens où on l’entend en Occident. Pour lui, la liberté, c’est d’abord une affaire collective. On ne devient libre que parce qu’on libère son pays et son peuple. Abou Râshed parle avec ferveur. En l’écoutant, nous avons froid dans le dos.

Une fois cet échange terminé, il nous emmène nous promener dans la campagne en voiture, gros cylindre, vitres teintées. On fonce à toute allure, zigzagant pour éviter les multiples trous sur la route : A’zaz, ville consumée par la guerre et les débris. Abou Râshed frime un peu. Il conduit vite, a le visage ferme et une assurance exagérée. Il aime jouer avec sa mitraillette devant nous. Il explique qu’il a besoin d’une belle voiture parce qu’il se fait tirer dessus. Le personnage nous fait penser à un « Che » local. Un peu écœurés par le long trajet sur les routes totalement détruites de la campagne syrienne, nous arrivons chez un déserteur de l’armée régulière. Nous allons dîner. 

27 juillet juillet 2012 à A'zaz, Syrie. © DR 27 juillet juillet 2012 à A'zaz, Syrie. © DR
La plupart des combattants arrivent un par un. On dépose ses mitraillettes sur le bord des murs, et on attend avec impatience la rupture du jeûne. La passion et l’exaltation révolutionnaires animent la plupart des visages. Parfois, la fatigue se lit aussi sous les yeux des combattants. L’ambiance est détendue. Il y a de multiples allers et venues dans la cour extérieure. On se donne quelques consignes. On rigole. On se raille mutuellement. L’humeur est très détendue. D’autant que ce soir, on fête la révolution. Ça sera la première manifestation depuis la libération d’A’zaz.

On mange copieusement mais sans excès puis on file à la manifestation. Quelques 300 personnes sont là. C’est beaucoup par rapport à tous ceux qui sont revenus à A’zaz. C’est impressionnant de vivre la libération. Les gens sont en ordre, en ligne, les uns derrière les autres. On chante. Les slogans sont d’une incroyable variété. On exulte. On sent que la guerre se termine.

« Al-cha‘b yourîd i‘dâm Bachar » : « Le peuple veut la peine capitale pour Bachar »

« ya ma ahlâhâ el-houriyé » : « comme la liberté est belle »

« yasqout Bachar el-jahch » : « A bas l’âne Bachar »

« el-jaych el-hour, Allah yahmîh » : « L’armée libre, Dieu la protège »

« thawra thawra souriyé, suriyé, thawratna el-riz wa l-houriyé, houriyé » : « Révolution, révolution, syrienne, syrienne, notre révolution est celle de la dignité et de la liberté, liberté »

Syrie libre, manifestation à A'zaz, nord d'Alep, le 27 juillet 2012

Syrie libre, manifestation à A'zaz, nord d'Alep, le 27 juillet 2012 © soraya El kahlaoui

Syrie Libre - Manifestation Aza'z (1) © soraya El kahlaoui

 

Devant cette ferveur, on oublie presque qu’à quelques kilomètres de là, à Alep, les bombardements s’intensifient. A la fin, le meneur de la manifestation discourra sur la libération à venir d’Alep. On n’en sait rien. On parle peu d’Alep ici. Parfois, en discutant ici ou là avec un combattant, on aperçoit une mine grave et inquiète. A Alep, un massacre se prépare. Quelques uns des soldats d’A’zaz sont prêts à rejoindre le front.


La fête bat son plein. Les cris « Allah Akbar » retentissent de partout, des jeunes enfants jusqu’aux grands-parents. On danse jusqu’à avoir la tête qui tourne. Tout le monde veut se faire filmer ou photographier. On monte sur le tank pris à l’armée régulière. La manifestation n’a rien d’anarchique, elle est parfaitement réglée. Ses animateurs, au charisme certain, sont totalement respectés.

2h du matin, on repart épuisés à la frontière turque. Dans nos têtes, on se rappelle la même chanson : « yalla irhal ya bachar» (« Tu adresses la parole à Bachar, Bachar dégage »). Ce sont les paroles de Ibrahim Qashoush, ouvrier qui de sa voix, avait embrasé toute la Syrie où on chantait ses chansons. Ibrahim Qashoush, s’est fait kidnapper puis arracher la gorge, d’où sortait les chants de la liberté, en juin 2011. 

Mariam Chabraoui, ingénieur informatique et étudiante en études islamiques,
Yahia Chamali, franco-syrien, Ingénieur télécom
Soraya El Kahlaoui, Doctorante en sociologie à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales,
Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication à l'Université Rennes II. 
Géraldine Jenvrin, Spécialiste de la littérature yéménite et doctorante en Études Arabes à l'Université de Nantes,

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.