A mes amis insoumis

Faut-il hésiter à voter Macron au 2e tour ? Sans doute, mais ce serait une erreur éthique et une faute politique, qui affaiblirait ce qui a été généré dans la campagne du premier tour. Déposer un tel bulletin, le 7 mai, n'engage à rien d'autre qu'à continuer le combat politique, pour les législatives et dans la rue.

À mes amis insoumis,

 

Pendant deux jours, comme certains d’entre vous, j’ai été tenté par l’abstention ou le vote blanc au second tour de ces présidentielles : le discours qui pilonne l’idée vulgaire de « deux France », celle de l’ouverture, intelligente, raisonnable, et celle de la fermeture et du repli sur soi, est insupportable. L’envie de rejeter ce schéma était trop grande !

Raisonnons, toutefois, en faisant fond sur les affects politiques qui nous animent et nous déterminent : il n’y a pas deux, mais bien trois France. C’est le mérite de la campagne de Jean-Luc Mélanchon d’avoir exposé cette troisième France, de l’avoir hissée à un niveau qui oblige à la mettre au centre du combat politique, celui qui est à même de nommer le tort subi, la précarité imposée au monde du travail, et d’en faire le litige majeur. Ne gâchons pas cette puissance collective rassemblée, qui oppose un monde à celui de l’accumulation monétaire et à celui du ressentiment.

Bien sûr, il faudrait pouvoir ne pas entrer dans le numéro de duettistes qui présente ces deux-là en faire-valoir réciproque qui se sauvent l’un l’autre. Mais cette force n’est pas encore assez forte pour imposer en dix jours une reconnaissance du vote blanc. Elle ne peut donc pas prendre un poids politiquement déterminant.

Le succès de la campagne de Mélanchon n’a pas été de capter l’électorat du F.N. déterminé par le ressentiment, l’envie (c’est à dire la haine qui affecte un homme en tant qu’il est triste du bonheur d’autrui et content du malheur d’autrui, selon Spinoza). Il a été de mobiliser des anciens abstentionnistes (voyez les scores en Seine-Saint-Denis ou dans le nord des Hauts-de-Seine) en ouvrant positivement un horizon d’attente. Ne contribuons pas à les replonger dans ce brouillard ou tous les chats sont gris !

Et puis ayons le courage du réel, qui toujours « cloche » : l’abstention (ou le vote blanc, dans les règles institutionnelles actuelles) serait une erreur éthique et une faute politique.

Une erreur éthique : quant au fond, cette hypothèse repose sur le confort d’une faible probabilité de victoire Le Pen. Elle consiste donc à faire la belle âme, à être de mauvaise foi (Sartre) en laissant aux autres le soin de se « salir ».

Une faute politique : en contribuant par défaut à ce que le FN affiche un pourcentage spectaculaire, cela aiderait à le rendre incontournable dans les conflits politiques à venir. Il ne suffit donc pas de dire « pas une voix à Le Pen », il faut assumer aussi : « le pourcentage de voix le plus bas possible ! ».

Le conflit politique n’est pas un match de foot : personne n’y siffle la fin de partie. Le réel est un processus qui perdure. Le combat démocratique ne se réduit pas à la compétition électorale. Rappelons-nous que, en République, même sous la Ve, le pouvoir législatif prime sur le pouvoir exécutif. Il faut donc se disposer dans l’ordre le meilleur pour l’échéance qui arrive dans quelques semaines. Mais aussi pour les luttes sociales et politiques qui auront la rue comme lieu public. Voter Macron au 2e tour, n’est pas un engagement à y renoncer, bien au contraire. Il demande une adhésion à son programme ? Mais qui nous y oblige ? Rien ni personne ! Nous y sommes contraints par la conjoncture et nous nous engageons à combattre sa politique dès le 8 mai, jour de la Libération, de la victoire de la Résistance ! Ne pas voter c’est  indirectement légitimer les affects du ressentiment et rendre plus difficile encore l’affirmation d’un monde de solidarité.

 

Gérard Bras

Professeur de philosophie ,

Auteur de « Les ambiguïtés du peuple » (Pleins Feux)     

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