Joseph Ponthus, écrire l'usine

Joseph Ponthus, auteur d'un livre majeur, «A la ligne» écrit à partir de son expérience d'ouvrier dans une usine agroalimentaire est décédé à 42 ans le 24 février. Trop tôt disparu. Son texte, au succès de librairie fulgurant, restera comme l'un des textes majeurs de littérature prolétarienne, de littérature.

Je me souviens de ce jour d’octobre 2019 à Montélimar. Invité aux Café littéraires pour le weekend, j’arrive dans le hall de l’hôtel qui nous héberge. Un grand gaillard, barbu, roux, aux yeux bleu lumineux me saute au cou, m’appelant par mon prénom, comme si nous nous étions séparés la veille, ou depuis longtemps : Joseph Ponthus ! ? J’ai été ton élève en hypokhâgne, mais tu ne peux te souvenir de moi, j’étais nul en philo et, de toute façon, « Joseph Ponthus » est mon nom de plume. Je suis infiniment heureux de te revoir pour te remercier : il arrive un moment où l’on craint de n’avoir pas pu dire à certains ce qu’ils nous ont apporté, tu es de ceux-là. Une phrase de ton enseignement m’a aidé à vivre, à survivre quand j’ai travaillé à l’usine. Pas elle seulement : il y avait les chansons de Trenet (« C’est toi Charles comme un immense Charlot qui rend supportable l’enfer des temps modernes »), de Barbara, Brel et autres, les Feuillets d’Hypnos, Apollinaire, Dumas. Mais elle m’a aidé cette définition de la joie chez Spinoza : affect qui exprime le fait que le corps passe à une plus grande puissance d’agir et l’esprit à une plus grande puissance de penser. C’est ce que je vivais à l’usine : mon corps y est devenu plus puissant, ma pensée aussi, en comprenant ce qui s’y passait et en me libérant d’une certaine angoisse (« Je date de mon entrée à l’usine le fait de ne plus éprouver de ces foutues crises d’angoisse »).

Nous ne nous sommes pas quittés, ou presque, durant ces deux jours, assistant aux prestations de l’un et de l’autre. S’ensuivit un weekend littéraire d’échanges des plus joyeux, des plus profonds que je n’ai jamais vécu, grâce à toi, Joseph, maintenant, trop vite, trop tôt, beaucoup trop tôt, disparu. Sa trace présente comme un moment d’éternité.

J’avais lu la prière d’insérer de ton livre, pas le livre : intéressé par cette littérature, en raison ce de que je suis, de ce sur quoi je travaille. Il était pourtant là, dans notre bibliothèque. Une fois de retour je l’ouvre et ne peux le refermer : incandescence de l’écriture, justesse du ton, invention de la forme comme un roman inachevé, interminable, auquel ne convient aucun « point final », qui engage un rythme de lecture, surtout pas illustratif, mais expressif de ce qui est dit, tel qu’il semble impossible de le dire autrement. Expérience de lecture, expérience esthétique et éthique rare, qui tranche fermement avec l’atmosphère délétère de l’époque. Voix singulière qui offre en partage l’universel d’une condition que les radars médiatiques ignorent. Succès fulgurant de librairie qui te propulse dans la pléiade. Beauté ignée où se tresse la forme et le fond, le social et l’intime, le travail et l’amour. Écriture À la ligne, comme on va à la ligne, ligne de production ou ligne des mots, vers libres de cette liberté conquise à la table.

Ce qui est dit, le travail dans une usine de l’agroalimentaire, puis dans un abattoir, en Bretagne, est terrible, ne peut être dit qu’à partir de l’expérience éprouvée, mais ce n’est pas l’Enfer. Ce n’est pas l’Enfer au sens où l’Enfer est punition des péchés commis. Or Joseph tu n’as commis aucun péché : tu as suivi ton destin, le plus activement que tu aies pu, en suivant Krystel, ton amour, en Bretagne, en subissant les effets du marché néolibéral du travail dans ton métier de travailleur social. Contraint de t’embaucher à l’usine, seule issue pour vivre là, mais par amour. Sans regret, sans remords. Sans ressentiment, sans haine, même pour les exploiteurs. « La haine n’est jamais bonne », reprends-tu de notre cher Baruch. L’Enfer est aussi l’image que l’on veut donner quand on se sent missionné pour la dénonciation : l’usine n’est pas ta terre de mission et la dénonciation pas ton style.

Mais je suis heureux ici

Avec mon épouse

Plus qu’heureux

Non loin de la mer

Quitte à charrier des animaux morts

Nous poussons nos carcasses

Tout le monde ne fait au fond que trimbaler ses carcasses

 

C’est la singularité de cette expérience d’écriture en « littérature prolétarienne », selon tes propres mots : ce livre n’est pas écrit par quelqu’un qui va à l’usine pour témoigner, mais qui est contraint de s’y rendre pour vivre, simplement, et qui écrit, parce qu’il a écrit depuis l’adolescence et mené des études littéraires, qui écrit pour survivre mentalement, se réapproprier activement ce qu’il subit violemment. Ouvrier par accident ? Sans doute. Mais qui est ouvrier par essence, par naissance ? Le prolétariat ne demande pas ses quartiers de noblesse à l’impétrant : « Comme dans toutes les autres usines / On s’en fout de qui je suis / Deux bras et puis basta ». Aujourd’hui, à l’ère du précariat, un ouvrier peut aussi être passé par une khâgne, il n’en est pas moins ouvrier : contraint par la vie de vendre sa force de travail, même si pas préparé à ce labeur-ci. Pris par la nécessité : « Je suis de l’armée de réserve dont parle le grand Karl dès 1847 dans Travail salarié et capital […] Celle des chômeurs contents d’être des intérimaires ». Chacun, comme il peut, s’efforce de la subir le moins possible, de n’en pas faire une fatalité :

À l’abattoir

Aux mauvais jours

On disparaît sous la production d’animaux morts

Un amas d’os d’abats

La chair

Du sang

 

On n’y croit pas

On n’y croit plus

Fatras d’amas

 

[…]

 

Aux bons jours

Il y a tout ça qui n’a pas un poids si lourd

Nos chansons

Nos mots

Ça va au fond

Un travail a toujours valu un travail

 

À l’abattoir

On y croit

Pourtant

Un jour

À la disparition du travail

Mais quand putain

Mais quand

Et pour y croire, ouvrir un horizon plus proche : écrire, écrire en se donnant des règles, exercice de style : jouer, par exemple, à la disparition. Le jeu n’est pas l’opium de l’ouvrier. Comme « Charlot qui rend supportable l’enfer des temps modernes » : poétiser l’usine et la vie, dire la violence de l’exploitation par la douleur des corps l’humiliation des âmes en traçant des lignes de fuite, vers l’imaginaire d’une vie bonne, non pour le Paradis des lendemains qui chantent, mais ici et maintenant.     

Chez soi, comme à l’usine, résister avant tout à la maîtrise du temps par le capital, absorption du temps propre qui, si on la laisse s’installer ferme tout horizon : « Ici abandonne tout espoir », comme à l’entrée de l’Enfer de Dante. Alors oui, c’est l’enfer en ce sens banal : ce dont la violence peut devenir insupportable si on le laisse vous bouffer le temps.

 

Je reprends après-demain

C’est comme si c’était

Demain

Commencer à préparer son rythme de sommeil

Son rythme de vie

Que l’usine impose

 

Il faut y aller

Il faut dormir

Il faut

 

J’en chie de cette usine

De son rythme à la con

De ses trucs insensés à faire tous les soirs

 

Ne pas le dire

L’écrire

 

Pas si simple. Se battre pour ça aussi :

 

Un texte

C’est deux heures

Deux heures de volées au repos au repas à la douche et à la balade du chien

 

Directement placé sous la loi de la nécessité, dans l’armée de réserve du précariat qui vous contraint à prier l’agence d’intérim pour avoir le boulot, vous êtes du même coup contraint de ronger votre frein quand un mot d’ordre de grève est lancé : le droit de grève est reconnu pour tous. Dans les faits :

Un intérimaire en grève

Ce qui est son droit

Et bye bye

Logique patronale évidente

 

Expérience de l’atomisation organisée qui met à mal la conscience de classe et l’engagement qui va avec. Violence du machisme parfois, mais aussi de moments de grâce, comme lorsque ce jeune prolo dit son prochain mariage avec son compagnon.

 

De ces épreuves, de ces douleurs éreintantes, ce qui ressort de tes textes, c’est la puissance de la vie, infinie, qui s’affirme, fraie sa voie :

Je dois me coltiner cette épreuve tant que le travail ne sera pas terminé

Ou ce travail tant que cette épreuve perdure

 

Elle sera

Il sera

 

Et en écrivant ces mots comme on parle à l’oreille et au cerveau bienveillants d’un analyste

Je me rends compte que non

 

Je ne dois rien à l’usine pas plus qu’à l’analyse

 

Je le dois à l’amour

Je le dois à ma force

Je le dois à la vie

 

C’est la vie qui émanait de toi dans le rayonnement qui nous touchait tous lors des rencontres auxquelles tu participais. Cette puissance de la vie qui s’est retournée contre toi[1].

 

Dans ton dernier texte[2], Le Spinoza de la rue du désir, en jeu avec Isaac Bashevis Singer, tu termines en donnant la définition spinoziste de désir. Je m’accroche à une autre aujourd’hui : « Qui a un corps aux multiples aptitudes a une âme dont la plus grande part est éternelle[3]. » Cette part éternelle de ton âme tu l’as laissée en partage entre ces feuillets d’usine, l’un de tes deux livres, dans lequel une bonne part de notre époque se reconnaît, tente de se penser et sans doute de s’émanciper.

 

Il y a qu’il n’y aura jamais

Même si je trouve un vrai travail

Si tant est que l’usine en soit un faux

Ce dont je doute

 

Il y a qu’il n’y aura jamais

De

Point final

À la ligne

 

 

 

Ce texte a été initialement publié sur le site "Pages de gauche" : https://pagesdegauche.ch/necrologie-de-joseph-ponthus-joseph/

[1] Réécoutez la plus belle émission avec lui : Marie Richeux, Par les temps qui courent, 15 février 2019 : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/joseph-ponthus

[2] Paru dans un collectif, Le désir en nous comme un défi au monde, paru en février 2021 au Castor astral.

[3] Spinoza, Ethique, Ve partie, proposition 39, traduction P.F. Moreau, PUF 2020.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.