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Billet de blog 6 déc. 2021

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La vidéo de candidature d’Eric Zemmour où la propagande par l’image

Si parfois les images illustrent, parfois aussi elles guident l’interprétation des mots où s’y substituent. Ces associations montrent comment les images peuvent guider ou faire dériver l’interprétation des mots et quelquefois même, c'est leur qui absence est le message.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme probablement beaucoup d’entre nous, j’ai regardé les 10 mn de déclaration officielle de la candidature d’Eric Zemmour.
Comme tous j’ai immédiatement été frappé par la construction très précise et didactique de son discours associée à une recherche d’images qui venaient appuyer chaque mot ou chaque phrase prononcés.
J’en ai alors recherché les origines et ce qu’elles représentaient. En effet, ce n’est pas toujours évident, les images passent vite et elles ne sont pas toujours reconnue. On peut penser que Zemmour a surtout eu la volonté d’illustrer, de montrer qu’il disait la vérité, de désigner ceux qu’il évoquait et de régler ses comptes avec ses adversaires. Mais pas toujours, il y a aussi de nombreux appels.
Visuellement, il y a 3 parties : Au début quand on parle de la dépossession, ses images renvoient à des évènements commentés par les chaines de télévision, des évènements violents ou traumatiques. Le milieu de la vidéo est une partie nostalgique composée d’images du passé, de personnages ou de monuments symboliques. Sur la fin, quand il aborde sa volonté, on voit surtout des images de lui, de ses émissions, de ses contradicteurs, ses opposants politiques et enfin surtout de ses meetings et de ses partisans.

On peut penser que Zemmour a surtout eu la volonté d’illustrer, de montrer qu’il disait la vérité, de désigner ceux qu’il évoquait et de régler ses comptes avec ses adversaires. Mais pas toujours, il y a aussi de nombreux appels.

Visuellement, il y a 3 parties : Au début quand on parle de la dépossession, ses images renvoient à des évènements commentés par les chaines de télévision, des évènements violents ou traumatiques. Le milieu de la vidéo est une partie nostalgique composée d’images du passé, de personnages ou de monuments symboliques. Sur la fin, quand il aborde sa volonté, on voit surtout des images de lui, de ses émissions, de ses contradicteurs, ses opposants politiques et enfin surtout de ses meetings et de ses partisans.
Cependant si parfois les images illustrent ou désignent, parfois aussi elles guident l’interprétation des mots où s’y substituent. Ces associations montrent comment les images peuvent guider ou faire dériver l’interprétation des mots et parfois même leur absence est le message.
1. Quelques principes :

1.1. La dramatisation :
Dès la 2ème phrase, les images associées sont dramatiques, voire extrêmes.  Lorsqu’il dit « vous marchez dans les rues de vos villes et vous ne les reconnaissaient pas », les image montrées sont celles de tirs de mortiers dans un affrontement entre gangs dans les rues de Belleville en septembre 2020. « Vous attendez votre fils ou votre fille à la sortie de l’école » est associée au passage à tabac du collégien Yurly 15 ans à Paris en Janvier 2021.

Passage à tabac, du collégien Yurly

Passage à tabac, du collégien Yurly

« Vous accompagnez votre mère ou votre père à l’hôpital » est lu sur fond d’images d’agression d’infirmières à l’accueil d’un service. « Vous patientez dans un commissariat » est associé à la vidéo impressionnante de l’attaque au mortier du commissariat de Champigny-sur-Marne en octobre 2020.

Attaque du commissariat à Champigny sur Marne

Attaque du commissariat à Champigny sur Marne

Ces images sont toutes vraies. Mais elles ont été soigneusement sélectionnées. Sont-elles représentatives, ou correspondent-elles à nos souvenirs d’école, d’hôpital ou de visite dans un commissariat ?  Zemmour conclue simplement : « Et vous avez l’impression de ne plus être dans le pays que vous connaissez ». J’ai moi l’impression de ne pas reconnaître ce pays dans ces images.

1.2. L’élypse :
Parfois ces images renvoient à un événement qui n’est pas explicitement cité comme la phrase « nous devons reconquérir notre souveraineté abandonnée aux technocrates européens » qui est associé à l’image des résultats opposés à l’adoption de la constitution européenne lors du référendum de 2006.


Les technocrates européens étaient-ils responsables du non-respect des résultats de ce référendum qui fit scandale ?

Ou encore la phrase : « Droite ou gauche, ils vous ont menti, vous ont dissimulé la gravité de notre déclassement » associée à une image d’Eric Zemmour lors de l’émission « Liberté, égalité, fraternité » en octobre 2014 à l’occasion de la sortie de son livre « Le suicide Français » Effectivement, ce livre parle de déclassement et c’est une technique de publicité élyptique, on associe le livre sans le citer.
En revanche son dernier livre sera largement montré dans les dernières images de la vidéo. 

1.3. L’association sans lien direct, dérive vers la manipulation
D’autres mots sont associées à des images sans avoir de liens directs. On glisse alors vers la manipulation. Ainsi l’affirmation « les technocrates et les juges européens qui ont dépouillé le peuple français de sa capacité à décider de son sort »  associé aux images d’une assemblée nationale presque vide. On sait que bon nombre de députés ne sont pas présents aux sessions parlementaires, mais cela n’a rien à voir directement avec l’Europe.


C’est aussi le cas d’une conclusion sur « la disparition de notre civilisation» accompagnée par les images de la démolition de la Chapelle Saint Martin en juillet 2017 qui était désaffectée depuis 17 ans…  On sait que la France a trop d’églises, la démolition de quelques-unes posant problème n’est pas particulièrement une catastrophe.

Démolition de la chapelle Saint Martin dont les fondations étaient trop faibles


Démolition de la chapelle Saint Martin dont les fondations étaient trop faiblesLes thêmes abordés :

2. Les thèmes abordés
2.1. Remplacement et nostalgie :
Dès la 1ère phrase Zemmour parle de « sentiment de dépossession ». On ne reconnaît pas les rues ou les écrans où on parle une langue étrangère. Evidemment en creux sont évoqués ceux qui nous dépossèdent illustrés par l’image d’une femme moitié africaine, moitié musulmane voilée.

Il poursuit nostalgique par « Vous vous souvenez du pays que vous avez connu dans votre enfance » associée à plusieurs séquences filmées en noir et blanc des années 60.
Selon lui, nous ne reconnaissons plus notre pays , non pas parce qu’il a changé, évolué, s’est adapté,  mais parce-que nous avons été dépossédés par les migrants. Evidemment tous ces changements avant 1989 n’ont rien à voir avec l’immigration musulmane qui s’est constitué en communauté à partir du regroupement familial en 1976 lorsqu’ont commencé à naître des enfants musulmans nés français.

Suit une liste de symboles de l’histoire de France ou toutes les phrases commencent par : « le pays de »… de Jeanne d’Arc, de Louis XIV, de Bonaparte, de De Gaulle, de Victor Hugo, de Pascal, de Descartes, de Racine, de Molière, de La Fontaine, de Pasteur…. Autant de références traditionnelles de l’enseignement primaire et secondaire. Il leurs associe des acteurs (Gabin, Delon, Bardot, Belmondo), des chanteurs (Johnny, Aznavour, Brassens, Barbara), des cinéastes (Sautet, Verneuil) tous principalement connus il y a plus de 40 ans.
Notre culture est-elle définie par cette liste ? Pour ma part et si j’en crois mes enfants, j’ai plutôt tendance à penser que cette liste la limite et la réduit.
La conclusion de ce 1er thème du remplacement arrive après 2mn10 avec « Ce pays que vous chérissez et qui est en train de disparaître. ».
Si ces artistes sont moins présents c’est qu’ils étaient connus il y a plus de 40 ans ou qu’ils sont morts. Si certains de ces auteurs sont moins enseignés c’est que l’enseignement a évolué. Ces changements sont des adaptations, pas des dépossessions ou des remplacements. A ma connaissance on n’enseigne toujours pas l’histoire de la célèbre reine berbère Kahina [1] ou de l’empire ottoman ?
2.2.  Mensonges, mépris et déclassement
Pour Zemmour ce remplacement a été masqué. Les Français ne voulait pas se l’avouer ou en avait honte, craignant d’être traité de raciste.
« Longtemps vous avez cru être le seul à voir, Vous avez eu peur de le dire, vous avez eu honte… Puis vous avez compris que votre sentiment de dépossession était partagé par tous ». « Bien-sur, on vous a méprisé  »

Sont alors désignés ceux qui vous méprisent : est associée aux « puissants », la commissaire européenne allemande Ursula Von Der Leyen, aux « élites », Jacques Attali, aux « bien-pensants, le journaliste et animateur Aymeric Caron, aux « journalistes », Yann Barthès présentateur du journal sur Canal+ puis TMC, aux politiciens, le ministre Eric Dupont-Morreti, aux « universitaires », le philosophe Bernard Henri Levy, aux « sociologues » Eric Fassin, enseignant à Paris 8, connu pour s’être opposé à la notion de racisme anti-blanc et « aux syndicalistes », Philippe Martinez sécrétaire général de la CGT.

Implicitement l’internationalisme et l’égalitarisme de gauche est désignée, mais ce rappel à la bien-pensance, au mépris et aux puissants renvoie évidemment aussi au mouvement des gilets jaunes lui aussi montré en train de défiler quand Eric Zemmour affirme « Oui, nous devons rendre le pouvoir au peuple ».

Zemmour renforce l’association entre immigration et déclassement en affirmant qu’elle est en partie responsable de la   « tiers mondialisation de notre pays et de notre peuple » « qui l’appauvrit autant qu’elle le disloque » Ces paroles sont prononcées sur des images de sans-abris, de détritus, d’alignement de tentes et de taudis.

2.3. Propositions
Les propositions de Zemmour commencent avec des thèmes économiques sur lesquels nombre  de français sont d’accord : réindustrialisation, rééquilibre de la balance commerciale, relocalisation, réduction de la dette, aide aux PME, arrêt des réformes éducatives incessantes, rétablissement de l’école républicaine et enfin thème récurrent à l’ensemble de sa présentation, reconquête de notre souveraineté abandonnée à l’Europe.
Il parle de «  la protection de nos trésors technologiques » associée à l’image d’un drapeau Alsthom et d’un sous-marin nucléaire, qu’on doit « cesser de brader aux étrangers » sur fond d’images du parti communiste chinois.


Il aborde la restauration de l’école républicaine et évoque « les docteurs Folamour des théories du genre et de l’islamo-gauchisme » sur des images renvoyant à la polémique en mai 2021 autour d’une enseignante du lycée Germaine Tillion dans le Rhône supectée d’avoir déroger aux règles de neutralité en portant un masque aux couleurs LGBT et d’avoir été sanctionné pour cela. Sanction démentie par le rectorat.

Il évoque « le chemin funeste de la décadence et du déclin » sur des images d’affrontements avec les CRS,  de dégradations et d’émeutes.  Enfin il revient de nouveau sur le thème de la dépossession et du non-dit devant l’islam en réaffirmant « Ils vous ont caché la réalité de notre remplacement. » sur des images de prières en salles et de prières de rue.

3. Pourquoi Zemmour se présente
Il termine son allocution en rappelant son passé «vous me connaissez depuis longtemps » après, l’ancienneté de son diagnostic et de ses thèses. On le voit dans les différentes émissions qui ont fait sa notoriété. Il évoque son souhait passé de voir un homme politique reprendre ses idées mais déplore que «  ces prétendus compétents étaient surtout des impuissants ». Cette phrase est prononcée alors que défilent la plupart des portraits des candidats LR sauf « son ami » Eric Ciotti, d’Anne Hidalgo pour le PS, de Yannick Jadot pour les écologistes, mais aucun candidat du rassemblement national. Dans ce montage, l’absence parle tout autant que la présence.

Yannick Jadot

Yannick Jadot

La fin de sa vidéo est occupée – comme ultime preuve de son succès - par les images de ses meetings récents (celui de Bordeaux est l’un des plus exploité), le public qui l’écoute, l’applaudit et les images des « jeunes Zemmouriens»  qui vendent ses t-shirts, placent ses affiches, distribuent ses tracts. Jeunesse des « Eveilleurs de l’espérance » contre le mariage pour tous avec lesquels il pose à Versailles en octobre 2021 mais sans Marion Maréchal qui était pourtant également l’une des invitées. Absence qui toujours communique.  On remarque assez fréquemment sur l’écran pendant qu’il parle le titre de son dernier livre . Publicité élyptique de nouveau.
Il termine sur des mots de victoire « Nous les français, nous avons toujours triomphé de tout », une contre-vérité étonnante pour ce passionné d’histoire.

[1] Reine guerrière berbère qui pendant quelques années a victorieusement résisté à la conquête musulmane du Maghreb au VII e siècle. Elle serait décédée en 703 et a une statue dans la ville de Khenchela au nord-est de l’Algérie.

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