Gerard Muguet Bossard
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Billet de blog 11 avr. 2015

un Journal de la libération de Buchenwald - IX - Mercredi 11 avril 1945

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L'évasion

Une partie du commando de Carthung est arrivée depuis quelques jours. La majorité des hommes est dans un état lamentable. Le matin est arrivé un premier convoi d'Hallebertstad. L'après-midi le reste est arrivé. Avec l'arrivée de nouveaux camarades ce sont également des indications nouvelles. Avant leur départ ils entendaient le bruit du canon il leur  semblait que les troupes américaines n'étaient plus qu'à quelques dizaines de kilomètres.

La situation alimentaire devient un problème, pour le pain surtout. Depuis quelques jours nous ne touchons que le huitième : 250 g. C'est peu ! Le matin je ne mange pas,  à midi de même, juste la soupe et le soir je complète par une salade de pissenlis, ouf ! en allant aux tranchées, pendant les alertes qui maintenant sont fréquentes.

© 

Mon ex camarade « clochard »  se conduit d'une façon écœurante.

C'est bien la plus triste expérience de camaraderie que j'ai faite.

Cochard un drôle de sujet, ce n'est plus un homme, mais uniquement un estomac. Cochard mérite bien son surnom de clochard.

J'étais occupé à étudier l’intéressant bouquin sur les grandes puissances économiques du monde au chapitre le Canada lorsque le bruit circula avec insistance de notre départ prévu pour le soir à huit heures.

Cela la direction du parti, nos camarades, ne peuvent ni le démentir ni le confirmer. Que deviennent donc nos renseignements confidentiels. !

Tout le monde se prépare. J'en fais autant. La nervosité augmente de minutes en minutes.. Les soldats sifflent "Entreten", tout le monde dans les blocs. Ce n'est pourtant pas l'heure habituelle. Décidément quelque chose se prépare. On nous distribue même le pain du lendemain. Puis une portion supplémentaire. Et on nous donne aussi notre margarine. Plus de doute c'est le départ, À moins que seuls les soldats partent.

Rapidement la cuisine est pillée. Nous faisons un service d'ordre. Trop tard, les habituels pillards sont déjà passés. Le petit (bloc 4) « Block Führer » siffle l’appel pour la formation de la colonne. Ça résiste, les Français, les Russes surtout. Quant aux Tchèques et surtout aux Polonais ils sont lamentables, ces derniers surtout. Ils nous auront déçus jusqu'au bout.

Après des mouvements divers, sous la menace de leurs armes, nos brutes déchaînées arrivent à constituer des rangs, la plupart des français actifs se trouvent en queue..

Un avion américain passe en frôlant les toits. Nous en profitons pour nous enfuir vers les blocs. Je retrouve Henry Castella qui quelques minutes auparavant m'avait annoncé que son "flügel", Jean, avec qui nous devions tenter la fuite s'était caché dans le block et qu'il devait le rejoindre. Je me suis étonné qu'ils n'en aient pas parlé avant. Nous devions pourtant partir ensemble c'était convenu avec Henry. Après le passage de l'avion, les soldats nous cherchent, il faut ressortir des blocks. Ils reforment la colonne..

Henry n'est plus là. Il a tenté sa chance sans moi. Dans la colonne nous pratiquons la même tactique que précédemment. Les Français restent vers les derniers groupes. Je retrouve donc de nombreux camarades.

Puis c'est le départ. Nous prenons le même chemin que celui que nous empruntions pour nous rendre aux tranchées pendant les alertes. Lentement le Point que nous devons rejoindre et vraisemblablement Barby. C'est là que se trouve un pont que nous devront passer pour franchir l'Elbe. Cela afin d'éviter le contact avec les Américains. Quelle idée avait le commandant en nous faisant partir à la nuit tombante?

 Quel était son but. Ne pouvait-il pas agir autrement ?

Les projets d'évasion circulent de bouches à oreilles.

Les groupes se forment. Pour moi, partir Me tient à cœur. Je suis décidé.

La fuite.

Mais avec qui partir ? Comme la plupart des français je me trouve à la fin de la colonne. Et bientôt je suis parmi les derniers. Je découvre mon sympathique camarade Verny. Tout de suite je me rapproche de lui pour le mettre au courant de mon intention qui est également la sienne. Au fur et à mesure que nous avançons je deviens de plus en plus nerveux. Le bruit circule que certains camarades sont déjà parvenu à fuir. C'est bien possible, il fait nuit, les soldats de l'escorte chargés comme des bourricots ne font pas preuve de zèle. Charles Verny m’invite te sans cesse à garder plus de calme.

Mon impatience grandit sans cesse. Bientôt la fin de la colonne s'arrête. Certains pissent, moi, je baisse mon pantalon. Je ne suis plus constipé comme ce matin. D'autres s’assoient. Nous sommes le long d'un terrain étroit mais qui semble long, en bordure de route il est limité par un grillage quelconque. Pour le côté extérieur vers la plaine, il est limité par un mur.

Les arbres qui bordent les côtés de la route sont en fleurs, j'en cueille une petite brancheavec l'intention d'en offrir une partie à charles, comme souvenir, si notre projet réussit.

Et nous nous dirigeons Charles et moi, lentement vers l'extrémité de ce terrain clos. En quelque pas nous l'avons traversé. Nous franchissons la limite. D'autres groupes s'enfuient. Je presse Charles. Nous avançons lentement d'abord à travers champs. Ça y est. Le cœur bat. Après quelques centaines de mètres nous retournons, rien d'anormal. Un grand pas vient d'être fait. Dans ces moments toutes sortes de pensées me viennent à l'esprit. Dans un brouillard. Confusément.

Nous continuons à marcher à travers champs. Nous rencontrons un groupe de Russes, il nous semble qu'ils veulent se joindre à nous. Sans douceur avec tempérament je leur dis de partir « Wec ». Plus loin nous rencontrons à nouveau trois autres Russes. Ceux-là je les connais. Ce sont trois responsables politiques et de l'organisation russe du camp. Pierre qui parle français, le gros à lunettes, tout deux du block 9 et un jeune sympa de mon flügel. Nous nous concertons. Je leur propose de faire route ensemble. Pierre Me faire remarquer qu'à cinq nous ne pourrons nous faire aussi discrets, nous dissimuler aussi facilement qu'à deux ou trois.

Ensuite après cette réponse pleine de bon sens, nous nous séparons en nous serrant la main.

Devant nous, sur la droite, on distingue deux foyers d'incendie. Pour moi celui qui se situe à l'extrême droite est Schönebeck. Quand à l'autre Plus important à gauche, une autre ville. Mon avis est de passer entre ces deux foyers d'incendie. Bientôt nous atteignons une meule de paille.

Nous nous y asseyons. Charles sort un bout de pain. Nous lui faisons honneur. Plus loin de nous, nous apercevons un petit chemin qui coupe à travers champs. Un groupe s’avance sur ce chemin. Des femmes, des enfants, quelques hommes aussi. Nous ayant aperçu l'un de ces derniers se détache et vient vers nous. Mon cœur bat. Cependant nous ne bougeons pas. Il s'adresse à nous en allemand. Nous ne comprenons pas bien sûr. Je lui réponds « krank »(malade). Le bonhomme a sans doute reconnu des « Häftlinge » des détenus. Et il baragouine quelques mots, puis repart. J'aime mieux ça. Le plus probable est que ce sont des gens des environs qui se sauvent devant l'avance américaine.

Nous repartons. Bien que nous marchions sur une terre fraîchement travaillée, nous allons bon pas. Après délibération nous décidons de passer non pas entre les deux feux mais de dépasser et le contourner le deuxième. Les heures passent, nous marchons toujours quelques haltes nous permettent de reprendre notre souffle, de nous reposer de la marche qui devient de plus en plus pénible. Nous nous fixons un but maintenant trouver un abri pour finir la nuit et nous cacher pendant la journée du lendemain. Mais où ? Nous sommes dans une plaine. À force, la monotonie de cette absence de relief finit par me taper sur les nerfs. Avant le jour nous trouverons bien une cachette, dis-je à Charles. Mais toujours rien. Nous traversons bientôt quelque route, une ligne de chemin de fer, puis une autre. Un taillis borde la seconde voie ferrée, nous y faisons halte. Taillis c'est beaucoup dire. Seulement quelques arbres. Nous mangeons de nouveau un bout de pain. Puis nous nous allongeons dans les couvertures que nous avions prises. Soudain nous enttendons des voix ! Ce sont des français. Des bruits de pas  sur les cailloux du ballast. Ce sont des fuyards comme nous. Je les interpelle. Il y a quelques français, dont Finfin, et deux ou trois russes..  Nous discutons un peu et je leur rappelle que nous ne pouvons rester aussi nombreux en groupe. Notre abri est déjà insuffisant pour deux. Au bout de quelque minutes ils repartent.

Bonne chance.

Bonne chance ! Peu de temps après nous repartons aussi. Marche à travers les Champs. Encore et encore. Monotonie ! Toujours la plaine. Ça me rappelle la Beauce. Je n'y retournerai jamais dans la Beauce. On marche et je songe à toutes sortes de choses. Après quelques jours je ne m'en souviendrai plus. Enfin voici une meulle de paille. Havre tant attendu. Les bottes sont de forme rectangulaires. Elles sont compressées. Au pied de la meule principale nous aménageons quelques bottes pour nous faire une cachette suffisante. Nous voilà installés, enroulée dans nos couvertures, nous nous allongeons côte à côte. Et peu de temps après nous dormons.

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