Avignon 1968 - Le Mythe Jean Vilard fondé dans la violence contre le souffle de liberté du Living Theatre

En tombant sur l’article destiné à présenter un spectacle sur

« les années noires du festival d’Avignon »  à la Nef des Images

Par Pierre-Yves Grenu et Benjamin Hoffman 

http://culturebox.francetvinfo.fr/festivals/festival-avignon/

j’ai constaté qu’une fois de plus les journalistes, à propos du festival de juillet 1968, reprennent encore la formule « Vilar, Béjar Salazar » comme pour commenter la cause qui a atteint le cœur du héros qu'est devenu Jean Vilar. Je cite leur propos : "Et voilà que l'on scande "Vilar, Béjart, Salazar" dans les rues d'Avignon. Le nom du metteur en scène associé à celui du dictateur portugais… Cahotique, le festival aura finalement lieu, mais Jean Vilar en gardera une blessure à jamais." Et là c’est un peu pervers. Cela met une fois de plus l'accent sur un seul moment où la parole excessive d'un provocateur a sans doute été reprise par certains individus, probablement exaspérés aussi par l’extrême violence de la répression à laquelle, par contre, il est rarement fait allusion. En citant toujours la même bande sonore reprise par les médias depuis l'été 1968 comme un slogan de propagande on abandonne déjà la possibilité de réfléchir sur ce qui s'est vraiment passé. Et il devient possible de prendre ainsi l'effet pour la cause. Jean Vilar serait ainsi la victime de son ouverture d'esprit. Il peut désormais devenir une figure mythique. Une sorte de Jupiter du théâtre avec en arrière plan l’Apollon éternel, le fantôme de gérard Philippe. En fait on élude depuis trop longtemps la possibilité de vouloir comprendre. 

 Il y a, au ce sujet de cette période précise, un vrai déni de mémoire. Et je vais tenter d’en cerner les raisons profondes. La construction d’un mythe de cette importance, le festival d’Avignon, pôle international de création, qui prétend être un creuset de l’action culturelle qui irrigue et inspire les arts vivants, ne peut pas se raconter continuellement en cultivant des mensonges sur des moments clés de son histoire.

La confrontation de quelques témoignages et une réflexion basée sur la violence fondatrice qui a rassemblé dans ces moments d’extrêmes tensions la communauté locale aux valeurs archaïques, contre ce qu’elle croyait menaçant, montre comment la dissimulation d’un rituel de sacrifice barbare permet de sacraliser un mythe du théâtre légitime pour l'inscrire dans la religion marchande naissante.

En été 1968, nous savons que dès l'arrivée du Living Theatre les forces de police étaient déjà présentes, convoquées par les organisateurs du festival. 

Pour situer plus clairement le contexte je rapporte et cite - textes en italique - le témoignage de Jean-Marie Lamblard dans son Bloc-notes ( http://lamblard.typepad.com/weblog/ ) qui correspond parfaitement à la situation que j’ai vécu et enrichit mes informations avec des faits qui éclairent certains aspects des évènements et en particulier quelques intrigues qui eurent lieu dans les coulisses des opérations visibles et qui m’ont aidé à mieux comprendre ce théâtre de la violence comme miroir inversé du spectacle de la société.

« En Vaucluse, les événements de Mai ne connurent rien de bien tragique. L’été arrivait, chacun sur son seuil se préparait à récolter la manne festivalière, en regrettant le TNP antérieur et Gérard Philipe. »… 

…« Jean Vilar, le premier, alluma la mèche en déclarant qu’il se proposait de transfuser « l’esprit de Mai » en Avignon pour en faire un vaste lieu de contestation. C’était tout à son crédit. »…

…« Seul représentant officiel du théâtre dramatique cette année-là, le Living travaillait. Beck et Malina dirigeaient les répétitions dans la cour de l'ancien lycée Mistral. Pouvait y assister qui voulait. Nous étions souvent plusieurs dizaines à suivre le travail qui n’avait rien de commun avec celui auquel nous étions accoutumés. La troupe, cimentée par la plus stricte discipline et l’entraînement le plus rigoureux, se livrait à des exercices qui semblaient venir autant des rites initiatiques, des Maîtres-fous de Jean Rouch, que du bouddhisme tantrique. »…

… « Le 18 juillet 1968 "La Paillasse aux seins nus" devait se jouer (par la troupe du Chêne Noir de Daniel Gélas) dans les ruines de la Chartreuse de Villeneuve, le préfet du Gard venait de prendre un arrêté interdisant la représentation. 

Dans l’heure qui suivit, les metteurs en scènes du programme officiel se mirent d’accord pour soutenir le Chêne Noir et dénoncer l’interdiction. Un tract fut distribué qui appelait au débat public le jour même place de l’Horloge. On connaît la suite. Les CRS chargèrent pour la première fois et matraquèrent au petit bonheur contestataires, festivaliers et touristes. »

« Une nuit les gens du Living sont attaqués en plein sommeil par un commando d’extrême droite ; Saul Gottlieb est blessé. Un acteur de la troupe, le lendemain, est tabassé par une bande de nervis qui le tondent et le frappent. Jean Vilar dénonce le climat de haine qui s’installe, mais le patron ne maîtrise plus rien. » … 

C’est pendant cette période que j’ai commencé à dessiner un grand phénix avec des craies multicolores sur la place de l’horloge comme affirmation de l’espoir de renaissance d’une paix aux couleurs d’harmonie. Cela m’a offert l’occasion d’être confronté aux réactions de haines de certains locaux qui tentaient sans cesse de provoquer des embrouilles pour chasser les intrus : « les sales hippies et les juifs rampants » comme ils aimaient le dire. Dans la journée j’assistait  émerveillé aussi aux répétitions du Living et j’ai commencé à lire Antonin Artaud pour mieux comprendre la source théorique qui avait conduit vers la maturité de ces performances artistiques.

 « À la mairie, l’adjoint Raoul Colombe mobilise les sportifs contre les « Katangais », les crasseux, et les perturbateurs venus d’ailleurs porter tort à notre belle Provence. »

 Les admirateurs de cette troupe novatrice, généralement jeunes, n'étaient pas des terroristes mais des passionnés, des esprits à l'écoute des échos de la contreculture, des utopistes, des artistes ou des idéalistes très certainement. Pourtant ils ont subit l'agression des policiers pendant toute la durée du festival et le harcèlement incessant d'une partie de la population paranoïaque hostile à ceux qu'ils ne reconnaissaient pas comme légitimes touristes festivaliers avant même qu'un conflit se dessine. Le racisme anti-jeune se manifestait alors sans dissimulation. Les agressions se sont accentuées après que des spectacles soient interdits par les autorités. Il a été possible au début de penser qu’elles provenaient de groupes à tendances d’extrême droite comme Occident, la nouvelle figure de l’OAS et qui tentèrent plusieurs fois de nuire directement à la troupe américaine. 

 « Le 24 juillet, c’est la création de Paradise Now au cloître des Carmes, à guichets fermés. À la fin du spectacle, Julian Beck demandait l’ouverture des grilles et emmenait les spectateurs pour une brève procession autour du quartier, avec lanternes magiques, clochettes et tambours chamaniques.   L’intermède n’était pas apprécié de tous les riverains, mais rien de bien grave. »

 Des acteurs qui accomplissaient des performances dénudés avec une grâce inconnue dans ces contrées méridionales pouvaient certes choquer les groupes conservateurs, des petits bourgeois Catholiques ou réactionnaires. Cela s’imaginait facilement en ce temps-là. Mais la tendance à vouloir écraser le monstre libertaire pacifiste était devenue contagieuse. Et il a été rapidement possible de constater que des éléments encadrés par des services d’ordres de la CGT, des « sportifs » de « gauche » intervenaient dans des opérations de représailles afin de frapper les jeunes qui n’étaient pas de la ville. Celle-ci n’étaient pas encore très grande et la chasse à l’homme avait lieu en plein centre.

Le 29 juillet. Le soir de l’ultime rencontre entre Julian Beck et sa troupe avec Jean Villar, ces « sportifs » furent mobilisés en renfort par la municipalité, pour rabattre des individus qu’ils estimaient suspects vers les gardes mobiles stationnés sur l’Avenue qui mène à la place de l’Horloge. Ils sont à cette occasion devenus une sorte de milice. Certains habitants du pays ont prétendu qu’ils s’agissait de « la bande du fils du Maire ». Ils avaient en fait des allures de minets sur leurs chaussures à semelles compensées, ne portaient pas du tout de tenues de sport et semblaient vêtus pour sortir en boîte. Leur tactique simple et efficace consistait à choisir un jeune, visiblement étranger à la ville, pour l’isoler rapidement en le maintenant à quatre, comme dans un viol, pendant que le cinquième le frappait avec manche à balai. Une fois immobilisé et maîtrisé il suffisait de le livrer aux gardes qui paraissaient attendre stoïquement que la besogne s’accomplisse. Si la victime avait la malchance de porter des cheveux longs, les agresseurs pouvaient s’en saisir pour tenter de lui arracher, en le faisant tourner sur lui-même par exemple, parvenant parfois à lui décoller le cuir chevelu.

Quelques habitants sont intervenus pour interrompre certains de ces actes de violence primitive. C’est ce qui m’a sauvé de l’acharnement de mes agresseurs  alors qu'ils avaient commencé à me défoncer la tête. Je m’en suis sorti avec le nez cassé seulement.

J’en ai vu d’autres qui n’ont pas eu cette chance. 

Cependant ces rituels de répressions barbares n’ont pas pu être occultés complètement ni effacés de certaines mémoires. Ceux qui ont été capturés ont été libérés rapidement après le départ de la troupe du Living Theatre le lendemain de cette nuit de cristal anti-hippies. Il n’était pas non plus facile alors de penser que Jean Vilar, proche des organes décision, n’avait aucune connaissance des manœuvres répressives que les autorités avaient méthodiquement imaginées et ordonnées, ni de leur gravité. Le lendemain, pendant le départ du living, Jean Vilar ne semblait pas dans son assiette.

En reproduisant sans cesse le souvenir de l’offense faite à Vilar on peut justifier et autoriser le mouvement liberticide et de destruction d’un élan créateur qui fut capable de produire un moment majeur dans l'aventure du théâtre. 

Vilar a certainement été blessé. Mais Julian Beck, Judith Malina et les merveilleux acteurs qui ont si courageusement porté les principes prophétiques d’Antonin Artaud ne l’ont-ils pas été aussi plus sévèrement ? Piégés et désignés comme des saltimbanques hérétiques. Leur œuvre éphémère a trop longtemps été occultée.  Le monde de la représentation scénique, les arts plastiques ont pourtant beaucoup changé à  la suite de leur apparition fulgurante. Mais qui leur rend hommage ? 

De nos jour des acteurs qui jouent nus devant de nombreux spectateurs ne font plus scandale. Cela ne paraît même plus faire preuve d’audace, cela frôle le cliché flatteur qui fait vendre.

 Le printemps 1968 fut très riche en ferments symboliques. Il sera certainement long d’en dévoiler tous les aspects féconds. Et l’été de la répression ne sera presque jamais rendu visible. Comme d’habitude au moment d’une crise qui bouscule les visions du monde il fallait la création d'un mythe pour maintenir l’ordre moral et la cohésion sociale, en réaction. 

Un récit a été fabriqué dans un esprit qui consiste à intervertir les rapports entre les victimes et la communauté persécutrice.

La remarque indignée à propos de la comparaison entre Vilar et Salazar, réitérée par presque tous les commentateurs qui évoquent l'année 1968 à Avignon, masque le rituel d’aversion belliqueuse fondatrice, fait sans doute oublier les violences commise dans l'impunité, violence unificatrice d’une communauté refermée sur ses médiocrités identitaires et dont les délits impardonnables furent protégés par les forces de l’ordre. Pour évacuer et anéantir ceux qui représentaient une liberté insoumise incarnée par des espèces dangereuses : des rêveurs inoffensifs ou des pacifistes, il fallait une cérémonie d’intimidation exemplaire. Un traumatisme indélébile. 

Et la messe du Théâtre, célébrée de nos jours, est bien devenue une farce toujours un peu plus commerciale, dont l’imposture dissimule les actions criminelles qui ont scellées les rites du festival et les mythes fondateurs de ce qui devait constituer le grand rassemblement de la nouvelle religion du spectacle marchand.

Juillet 2015

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.