« code de bonne conduite » au CNOSF et mutations dans le sport

D’un côté, éclatement des temps sociaux, des territoires de vie et des mobilités, brouillage des rapports entre l’espace et le temps, l’ici et l’ailleurs, le réel et le virtuel, l’individu et les communautés. Le sport n’y échappe pas. De l’autre, l’institution sportive en reste à son « uni(ci)té » autour de disciplines référencées et protégées.

D’un côté, on assiste à un éclatement des temps sociaux, des territoires de vie et des mobilités. Les statuts changent, les échelles et les frontières deviennent plus floues. Par exemple, l’irruption partout des Technologies de l’Information et de la Communication brouille les rapports entre l’espace et le temps, l’ici et l’ailleurs, le réel et le virtuel, l’individu et les communautés. Le sport n’échappe pas à cette réalité.

De l’autre, l’institution sportive, à l’image du théâtre classique, en reste à son « uni(ci)té » de temps, de lieu et d’actions autour de disciplines référencées et protégées.

L’effacement dans le temps long de cette emprise, le chaos engendré, nécessitent à partir de ces constats, au moins une réforme sinon un « big-bang » des institutions, des organisations, de s’appuyer sur d’autres alliages…

Bien sûr, il ne s'agit pas ici de contester la place du sport organisé - et de son modèle communément accepté et dominant : « entrainement / licence / compétition / sélection / équipe de France / médailles ». Ni de pécher par excès : nombreux se questionnent et bougent dans toutes ses composantes… mais pour l’instant, à ce stade, qu’est ce qui fait système ? Si celui-ci veut bien voir et entendre, constater, voire déplorer les bougés de la société et du sport lui-même, il continue d’opposer un autisme dévastateur à ceux qui tentent, avec des moyens limités, de les écouter, de les prendre en compte, de les intégrer dans leur démarche. Et si ces derniers ne veulent pas rester comme cautions, ils sont éjectés ou, au minimum, toujours remis à leur place, recadrés.

Métissage, multi-appartenance, liaisons dynamiques, hybridation des espaces, des temps et des pratiques deviennent des figures courantes des mondes contemporains. Et le sport, pourtant produit de la modernité, serait à l’écart ?

Comment faire pour que, dans ses institutions – qui se prétendent légitimes à l’exhaustivité –, ceux qui veulent changer de point de vue, regarder sous un autre angle, au moins accepter et intégrer d’autres regards, prendre en compte l’horizontalité, l'altérité, aient plus de poids ?

Du côté des constats : « C’est en premier lieu l’individu qui s’impose comme pluriel, vivant simultanément et successivement des expériences sociales hétérogènes, et inscrit dans des pluri-appartenance, pluri-territorialité et pluri-identité. Les nouveaux espaces qu’il produit définissent de nouvelles hétérotopies qui hébergent d’autres imaginaires. Les frontières entre temps de travail et temps de loisirs s’effacent. Les métiers uniques laissent la place à des « portefeuilles d’activités ». Le temps du voyage devient parfois un temps de travail (et vice versa). Le bureau bouge, l’appartement se fait hôtel, la ville se transforme en station touristique, alors que la station s’urbanise. On distingue de moins en moins la résidence secondaire de l’habitation principale. Les campings sont habités à l’année et pour quelques heures certains musées deviennent bibliothèques. À Paris, en été, les voies sur berges se transforment en plage alors qu’en hiver la place de la mairie accueille une patinoire. Sur les marges, les délaissés urbains produits par la ville postmoderne sont investis par les exclus, SDF, Rom et migrants… » (Luc Gwiazdzinski, Enseignant-chercheur en aménagement et urbanisme à l’Université Grenoble Alpes, directeur de l’IGA)

Et certains voudraient, dans le sport, rester sur une exception hors du temps, maintenir le monopole d’une fonctionnalité unique, de la spécialisation, du cloisonnement des pratiques, des organisations, des événements et à l’intérieur de ceux-ci ? Pourquoi ?

Pourtant, il y a un besoin impérieux de maximiser les bénéfices des interactions, des croisements, des frottements, de leurs multiplications, comme le propose et le tente déjà, ancré à l’échelon local, un omnisports rénové et inventif. Toutes les composantes peuvent y trouver une place. Car évidemment, les statuts et les places des individus et des organisations, pris dans ce mouvement global, se brouillent en termes d’identités, d’appartenances et de fonctions.

Pourquoi nous enfermer dans un Niéme statuquo - code de bonne conduite - ? Pour avancer et répondre aux enjeux de cette société complexe, il n’y a pas de choix, il faut d’abord et avant tout oser : pourquoi ne pas s’appuyer sur de nouvelles alliances, de nouvelles collaborations (co-opération, co-conception, codéveloppement, co-habitation…. Mais aussi inter et trans-disciplinarité…) qui vont faire émerger des méthodes, des pratiques et des identités nouvelles ?

Si elles ne réagissent pas davantage, les vieilles institutions vont être plus que jamais remises en causes, déstabilisées, y compris dans ce qu’elles savent faire, car confrontées d’un côté à l’envahissement des structures marchandes (compétitions hors du cadre fédéral, ligues fermées, consommation sportive…), de l’autre, aux « innovations par les usages », ascendantes, du bas, des « gens »... de la rue.

Ces recompositions inéluctables convoquent le sensible, l’éphémère, le « liquide », le « fluide » et l’institution n’est pas au rendez-vous des responsabilités qui lui ont été pourtant confiées par la Loi. Rigide, descendante, normative, elle en reste à vouloir imposer affiliations et licenciation obligatoires pour protéger à tout prix ce qui est en premier lieu un modèle économique dépassé, une question d’argent et de pouvoir. Elle en est encore à tenter de perpétuer la caporalisation ou de se débarrasser du secteur - les fédérations affinitaires et multisports – qui, avec d’autres bien sûr, a commencé, dans ses propres contradictions mais du fait des histoires diverses des entités qui le composent et par son approche de terrain, à changer les mentalités, à considérer cette lame de fond.

De nouveaux sports émergent, à l’instar des nouvelles modalités de pratiquer ; n’en déplaise à certains gardiens du temple « délégation » qui croient être propriétaire d’une discipline, alors que le sport, tout le sport comme chaque sport, est en première instance une création sociale. De nouveaux lieux, de nouvelles temporalités, de nouvelles modalités, de nouvelles échelles, de nouveaux centres d’intérêts, de nouveaux objectifs, de nouvelles finalités sont là, en lien avec les nouveaux besoins, les nouvelles aspirations, pourtant constatés par tous… Et tout ce monde est inventif, imaginatif, rebelle…

La complexité des situations, l’imbrication des échelles, la multitude des acteurs concernés obligent ceux qui ont tout organisé (le plus souvent avec un certain succès, ce n’est pas le débat), mais aussi tout contrôlé jusqu’ici, à changer de regards pour répondre aux défis du sport d’aujourd’hui et ainsi anticiper demain.. La solution ne peut être seulement dans la mise en place de toujours plus de structures verticales et disciplinaires de contrôle et d’organisation dotées d’un pouvoir absolu sur « un sport » et dans leur simple articulation, qui devient impossible, dans un « parlement » inégalitaire. Pour l’enjeu du sport de tous les jours, de toutes et de tous, Il va falloir partager - non pas laisser la place bien sûr, mais laisser de la place -, imaginer et construire ensemble pas seulement avec des mots qui endorment mais avec des moyens qui agissent.

Le club n’est pas un simple échelon de base de cette mécanique inversée, il est lieu de sociabilité, d’engagement, de vivre et d’agir ensemble en proximité. Y adhérer, y rencontrer les autres, dans leurs diversités, y être bénévole se font dans ce rapport étroit à son territoire, à ses valeurs.

Les bonnes volontés existent dans tous les secteurs. Une fois les constats faits et partagés, n’est-il pas temps, ensemble, d’aller au-delà d’un compromis défensif avec la volonté de rassembler, de revisiter et de remettre en cause ces pratiques, ces fonctionnements, ces organisations où on en est encore à nommer les représentants ? Le mouvement sportif instituant, dynamique et dynamisant, du siècle passé s’est petit à petit muté en corps constitué, institué. Le blocage est patent. La nécessité de rebondir évidente.

Chacun n’a sans doute pas la même approche de la licenciation obligatoire, des situations de pouvoir institutionnel acquise, de l’uni(ci)té du « mouvement » sportif fédéré ou fédéral, de la place des territoires… chaque position est respectable et mérite d’être prise en compte pour ouvrir les champs du travail… « Construire des désaccords féconds » (Patrick Viveret) permettra d’avancer dans le respect mutuel.

Les échéances ne pourront pas, encore et toujours, être reculées.

Transversalité, croisement, mixage, inter-relations, redistribution… Comment le dire simplement, dans le dessein d’analyser, penser, mettre en œuvre et tenter d’organiser, avec tous, ce « composite » qu’est plus que jamais le sport aujourd’hui ?

 

Gérard PERREAU-BEZOUILLE

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