Faut-il désormais se dire: « Athée de France » ?

Nous avons été soulevés d’horreur par millions après que l’assassinat au nom d’un dieu ait été la réponse de croyants psychopathes à la liberté de parole et à l’irréligiosité.

Le drame de Charlie Hebdo culmine dans une époque où il faut constater qu’après des siècles de lutte contre l’obscurantisme, le pouvoir de la croyance religieuse s’est renforcé en seulement quelques décennies et transforme en robots programmés des millions d’êtres humains, ce que la démographie aggrave. Car si d’énormes conflits quant à l’eau, le dérèglement du climat et la nourriture nous menacent certainement, c’est à la religion comme détonateur que se mesurera la puissance de la bombe P (comme population) du futur.

On est atterré de constater tous les jours que des fables, dont la réalité n’est que celle de l’encre sur le parchemin ou le papier où elles ont été transcrites autrefois, se sont installées comme des vérités dans des milliards d’esprits.

On est effrayé par l’universalité de la soumission à l’autorité dont font montre ces foules courbées sous la loi de Dieu, son fils et le pigeon saint, Allah ou Yaweh, par l’acceptation d’un système brumeux de récompenses et de punitions, par la croyance à une survie de la conscience après la mort, ou de ce qui tiendrait lieu de conscience dans l’abstraction céleste.

On est confondu par l’incompréhensible conquête par les religions de l’humanité du XXIe siècle, simultanément à l’élargissement exponentiel de nos connaissances sur l’univers, sur la vie et la conscience, qui ne laissent aucune place à la croyance révélée, sauf à opposer autoritairement le très pratique concept de mystère à l’intelligence et à la raison.

Pour paraphraser Houellebecq : Les religions sont les idéologies les plus connes du monde.

Selon de nombreuses études, près des deux tiers des citoyens français ne croient pas en dieu. La plupart des églises sont quasiment vides d’ouailles (étymologiquement, des brebis, un animal qui suit la brebis de tête) venant espérer une bienheureuse mort, réunis autour de la représentation d’un cadavre. Et, jeudi dernier, les cloches ont sonné pour rassembler les cœurs et leurs volontés de vivre libres. Cela sonnait-il le renouveau de la laïcité ? Le retour dans la rue d’une pensée politique? Non.

On a été littéralement abattu quand, le 11 janvier, une mascarade politique a pris en otage près de quatre millions de marcheurs sincères et quand au lieu d’une Journée de la Fédération où la seule déité serait la raison, les médias ont organisé un ratissage de l’audience, une Journée des Dupes, un Quatre Août des croyances et des superstitions. Sommes-nous donc tous à présent les « Juifs de France, des « Chrétiens de France », des « Musulmans de France «  — et les « Athées de France » se verront-ils offrir un strapontin pour assister à l’avènement de l’Etat multiconfessionnel ?

Entendons-nous bien : le 11 janvier, la ferveur républicaine était bien là, les Français et les marcheurs étrangers ont éprouvé des sentiments bien réels au cœur de la foule immense, partout dans le pays, mais quelle spectacle sidérant que la rangée de politiciens internationaux et autres fossoyeurs de la liberté d’expression, ce reflet de la tribune du premier mai sur la Place Rouge, parcourant deux cents mètres sous la houlette des communicants et les bravos de la claque des balcons mêlée aux tireurs d’élite...

Entendons-nous bien : Il y a eu les meurtres de Charlie, de Montrouge, et quatre Juifs ont été sauvagement assassinés comme Juifs dans la supérette cacher. Pourtant, on est loin du Sartre de 1944, de ses « Réflexions sur la question juive », et on est même loin de Carpentras, des actes antisémites d’imbéciles bas du front. Il reste malheureusement vrai que l’histoire a contraints le Juifs de se penser juifs, de s’appuyer sur leur solidarité avec les autres juifs, mais on vit dans une époque où la réponse du premier ministre israélien aux assassinats de Paris est d’inviter les « Juifs de France » à regagner leur véritable foyer, Israël, où les députés se sont vu proposer de limiter la citoyenneté israélienne aux seuls Juifs, et d’instaurer ainsi une théocratie dont la démocratie ne serait que l’alibi, puisqu’il n’y a pas de véritable démocratie sans liberté de l’esprit.

Mais s’interroger sur la nouvelle « question juive » appelle à s’interroger d’abord sur la « question musulmane », car on vit dans une époque où l’assassinat de Juifs n’est plus perpétré par l’antisémite sartrien, le Dupont-la-joie, mais de nouveau au nom d’une idéologie de masse, ce qui met cette question musulmane au centre des questions majeures prévues de longue date: l’émigration, les flux de réfugiés, l’errance des masses pauvres.

La question musulmane en Europe est désormais un piège, comme chacun sait : nous sommes pris entre le chantage à l’islamophobie et la menace des droites extrêmes. Cette extrême droite, le baromètre absolu en est l’avènement en Suède des « Sverige Demokraterna » (Démocrates de Suède). Ce pays nous a d’autant plus surpris récemment que son l’image était surfaite ; il est le seul en Europe, et dans le monde démocratique, où une élection législative, puis l’exercice du pouvoir par le parti ayant obtenu la majorité proportionnelle, les socio-démocrates, sont, l’une nulle et non avenue, et l’autre impossible, de par la présence au parlement d’une forte minorité raciste et anti-émigration, comparable au FN.

Cette situation, l’arbitrage politique par un parti soupçonné de pré-fascisme, pourrait évidemment préfigurer ce qui nous attendrait en 2017, si Hollande n’avait remis dans sa poche sa promesse de proportionnelle, comme tout le reste. Mais, mais...

Mais le piège n’est pas seulement celui qu’espère l’extrême droite. Il est également tendu par les militants de l’anti-islamophobie, et son ressort est de même nature que celui qui interdit toute analyse politique critique à peine d’être taxé d’antisémitisme (par exemple, l’interrogation sur l’inflexion radicale de l’attitude française envers les palestiniens et Israël, constante depuis de Gaulle, lors de la récente offensive contre Gaza).

Il ne s’agit pas ici d’excuser des malades de l’estomac ou des opportunistes cyniques, ce qu’on soupçonne Zemmour d’être tout à la fois. Il s’agit de s’avancer sur le terrain de la question musulmane sans craindre d’être traité de raciste, ce que suis absolument sûr de n’être pas.

La question musulmane ne sera en rien résolue par la mise en parallèle de la citoyenneté et de la confession musulmane sous couvert de liberté de croyance.

A la devise de la deuxième République : Liberté, Egalite, Fraternité, la troisième République a ajouté un élément de sens fondamental, la laïcité. C’est dans la laïcité que doit se fondre un citoyen de confession musulmane. Distinguer les 6 millions de musulmans (c’est le chiffre qu’on donne) du corps social, les regarder, pour défendre leur liberté confessionnelle, comme singuliers, donc à part, c’est donner à l’islam les moyens de devenir une force sociale et politique. On sait que la religion n’est pas, dans notre système de valeurs, de la sphère publique. Or, tout le discours des anti-islamophobes militants les conduit naïvement à penser que la distinction de la confession musulmane parallèlement à la notion de citoyenneté est un antidote à l’ostracisme. C’est faire entrer la religion dans la sphère publique. C’est dénier aux musulmans l’envie de se dire citoyen, point, et laïcs dans leur vie civile, ce qu’heureusement nombre de ceux qu’on a interviewé ces derniers jours ont compris, avec autant de sincérité que de crainte pour l’avenir : « Je suis citoyen d’abord, et musulman après ».  

Tout est à craindre si le discours politique et la pratique institutionnelle favorisent un glissement des critères religieux, et inscrivent le communautarisme confessionnel dans la notion de citoyenneté française. Notre histoire montre que nous nous sommes constitués en république contre des critères religieux. Instituer la laïcité et la séparation de l’église et de l’état en 1905, c’était refuser que la religion soit, en république, un lien social.

Et c’est là que la question musulmane prend toute son acuité.

On sait, on voit, on constate tous les jours que l’islam commande presque toute la vie d’un pratiquant, les prières, les rituels, les interdits alimentaires, les recommandations et les interdits vestimentaires, ces derniers indubitablement machistes. Certaines revendications qui mèneraient à introduire l’islam dans la vie civile : la prière dans les entreprises, les femmes en niqab, etc, sont heureusement tenues pour des aberrations que la République ne peut admettre.

Alors, comment pourra t-on faire assimiler par la grande masse des musulmans la notion de laïcité absolue ?

Vivre sa vie de l’intérieur de sa religion était la cas des catholiques français autrefois, c’est encore probablement le cas dans les régions rurales des pays d’Europe du sud. Il est compréhensible que cette situation, assimilable à un retour rassurant dans le ventre de la mère, soit une réponse des musulmans aux menaces de l’heure, aux humiliations d’une vie sans travail, au déracinement, au racisme ambiant, à la marginalité sociale où la délinquance se fraye sa route. Il m’apparaît, comme à beaucoup, que le terrorisme islamique, la constitution de plusieurs fronts, les menées de l’état islamique en Irak et en Syrie, ne sont pas, ou pas principalement, des psychoses sociales, mais des réactions de rejet archaïques et violente du monde occidental.

Il est clair que notre droit de critique contre la violence est limité alors que sévit et s’aggrave la guerre de tous contre tous du capitalisme ultra-libéral et que la richesse de moins de cent personnes équivaut à celle de la moitié du globe. Cet élargissement de la compréhension du phénomène islamiste à l’examen de notre société a été proposé par Heinz Wissman le soir même de l’assassinat de Charlie, dans l’émission « 28 minutes », sur ARTE. Cette réflexion apparaît d’autant plus essentielle qu’on a relevé une quantité d’attitudes ambiguës et d’approbations chez les lycéens et les collégiens après les assassinat de Charlie Hebdo, des refus de la minute de silence, des milliers de « Je suis Kouachi » sur Internet dimanche, une attirance pour l’islam et ses expressions extrémistes qui explique le départ pour le djihad de milliers de jeunes européens, musulmans ou convertis.

Le monde de demain sera peut-être gangréné par la croyance, car on peut facilement imaginer que le bushisme (la barbarie contre la civilisation) ait déjà fait son chemin à l’extrême droite, et qu’il soit facile de mobiliser au nom de la culture chrétienne de la France, dont tout le monde ou presque se fout, mais qui constitue un poison subliminal efficace. .

Alors, comment faire naître l’impérative obligation de donner à la non-croyance, à l’athéisme, à la pensée claire, à la raison, des moyens et des lieux où s’exprimer ? Nous ne pouvons compter sur les médias, définitivement prostitués. Les philosophes, Dawkins, Onfray, malgré leur indispensable rôle, sont de peu de poids dans l’opinion publique. Les 25.000 lecteurs de Charlie Hebdo sont un fer de lance, mais ils sont trop peu. Pourtant, dans la digne manifestation de dimanche, il y avait près de deux tiers de non-croyants. Parmi eux, beaucoup s’autocensurent quand il s’agit des religions, beaucoup comprennent le message de la laïcité comme une exigence de respect.

Eh bien, non.

Si nous sommes tous Charlie, respectons l’intégrité et la liberté des croyants, mais affranchissons-nous du respect des religions. Pensons-les comme elles sont. Soyons libres.

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