Mais enfin, Brigitte, comment l’avez-vous élevé ?!

Notre pays est aujourd'hui une cocotte-minute prête à exploser. Aidez à soulever le couvercle, Brigitte, votre responsabilité est engagée.

Voici un garçon qui avait tout pour réussir. Il a fait l’ENA, a été banquier d’affaires, ministre et maintenant président de la République. Joli parcours, même s’il a raté deux fois le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. Vous l’avez connu quant il avait 15 ans, une histoire d’amour vous a unis qui a su perdurer, malgré les oppositions de sa famille, les points de vue étriqués de nombre de gens, le regard peu amène d’une société pudibonde. Jolie biographie, qui fait de vous, aujourd’hui, la Première dame de France.

 Donc, voici un couple qui avait tout pour réussir, y compris la richesse, les amis célèbres et influents, une existence de rêve et un avenir qui chante. Mais c’était oublier que la vraie vie n’est pas aussi simple. Et que se retrouver à la tête d’un pays implique, ou devrait impliquer, une vision à long terme, une compréhension des situations vécues par les citoyens, pas seulement les électeurs, pas seulement les soutiens inconditionnels. Comment est-ce possible que cet homme, votre homme, ne se soit pas rendu compte que les résultats de son élection ne représentaient qu’un infime pourcentage d’adhésion à ses propositions politiques. Une majorité a dû voter contre Marine Le Pen ou pour sortir des clivages droite-gauche, mais sans prendre pour argent comptant ce qui était promis. Car nous savons bien que les promesses électorales, de quelque bord qu’elles émanent, ne sont que rarement ou très partiellement tenues. Donc nous n’avons pas été particulièrement étonnés en voyant qu’Emmanuel Macron était un menteur. Au demeurant, pas pire que ses prédécesseurs. Pas meilleur non plus.

Ce qui a choqué, dès le début, c’est d’abord ce masque qui tombe très vite en supprimant l’ISF et en montrant qui allait réellement bénéficier de ce nouveau mandat. Bien sûr, supprimer cet impôt, auquel votre couple était d’ailleurs assujetti, c’était renvoyer l’ascenseur à ceux qui avaient soutenu, assez discrètement probablement, une campagne électorale dynamique et atypique qui ne pouvait se gagner uniquement grâce à des rabais et des ristournes. Ça valait bien du Sarkozy, Kadhafi en moins… Ensuite sont venues les attitudes risibles, comme cette marche devant la pyramide du Louvre au premier jour de la mandature ou cette visite à l’armée en tenue d’aviateur, lui qui n’a pas fait de service militaire. Puis sont apparues les commémorations nationales qui devaient, dans son esprit, certainement souder la Nation comme une coupe du monde de football, mais qui ne servaient en réalité qu’à détourner l’attention du public de sujets autrement plus sensibles. Nous avons eu droit à ces nombreux discours débités d’une voix monocorde en décalage avec les textes, prouvant qu’il ne croit pas à ce qu’il dit et qu’il est un mauvais acteur. Ce qui est un reproche pour vous, son professeur de théâtre. Et puis, il y a cette habitude de manier insulte et mépris, ce qui n’a rien de nouveau. On la trouve en de nombreuses occasions, comme en septembre 2014 avec les employés bretons de Gad, en mai 2016 face à des grévistes à Lunel, en janvier 2017 où il annonce à Nœux-les-Mines qu’« alcoolisme et tabagisme se sont installés dans le bassin minier », en février en affirmant « qu’il n’y a pas de culture française » et qu’il n’a jamais vu « d’art français », ou en regrettant « l’humiliation » qu’auraient subie les opposants au mariage pour tous. Cela pourrait démontrer une personnalité sans grande intelligence, simplement imbue d’elle-même. Mais il y a plus grave, car jusqu’en mai 2017, c’était un citoyen qui s’exprimait. A partir de son élection, il va récidiver en tant que président, ce qui marquera clairement la rupture avec son annonce d’être le président de tous les Français. Il va s’en prendre aux pauvres, aux chômeurs, aux retraités, à tous ces « gens qui ne sont rien », comme il le dira le 2 juillet 2017. Il va distribuer conseils et leçons, parler des « kwassa kwassa » en Bretagne en juin de la même année, s’en prendre aux salariés de l’usine GM&S de Corrèze en octobre, critiquer le « pognon de dingue » dépensé dans les aides sociales en juin 2018... Il dira à une dame âgée qui se plaint de ne pouvoir survivre avec 500 € par mois qu’elle n’avait qu’à plus cotiser ou expliquera qu’il suffit de traverser une rue pour trouver un emploi, « si l’on a vraiment envie de s’en sortir ». Les médias commenceront à parler de « macronades » et de « macroneries », mais cela fait beaucoup penser aux petites phrases de Jean-Marie Le Pen, comme « Durafour crématoire » ou les six millions de Juifs exterminés durant la Seconde Guerre mondiale qui ne seraient qu’« un point de détail de l’histoire » ; ou encore ce qui a été proféré lors de l’élection présidentielle de 2002 et pourrait porter une étiquette macronienne : « Socialement je suis de gauche, économiquement je suis de droite, nationalement je suis la France ! ». Autant de ballons-sondes envoyés pour vérifier jusqu’où il est possible de ne pas aller.

Partagez-vous, Brigitte, cet incroyable mépris de classe dont votre époux fait preuve à tout bout de champ ? Pire, le lui avez-vous inculqué ? Avez-vous vraiment oublié tous les deux de quels milieux vous êtes issus ? Certes pas des couches les plus défavorisées, mais pas non plus de ce clan fermé des milliardaires que vous côtoyez aujourd’hui. Dont l’enrichissement pourrait poser question si l’on écoutait Honoré de Balzac : « Derrière chaque grande fortune, il y a un grand crime. » Et qui s’accompagne souvent de pas mal de casseroles, comme celles que trimballe le citoyen Macron pour conflit d’intérêts ou allégations de sous-estimations de patrimoine révélées par Le Monde, Le Canard Enchaîné, Médiapart ou La Croix depuis 2010. Oh, rien de bien méchant, juste de petites magouilles. Et il n’est même pas sûr que vous ayez des comptes dans des paradis fiscaux… Mais bon, l’image de « Monsieur Propre » qui voulait assainir la politique s’en trouve un peu écornée. Tout comme l’image de l’« homme providentiel » descendu des cieux tel Jupiter (attention, Jupiter était le nom du labrador du président Pompidou). Parce qu’après ce quinquennat et s’il n’est pas réélu, que va-t-il se passer pour votre époux qui a une telle opinion de lui-même ? Va-t-il se faire sacrer empereur ? Demander à être canonisé ? Voire, devenir Dieu ? Où sera la limite ? Redescendra-t-il un jour sur Terre pour se rendre compte des dommages qu’il aura causés ? Prendra-t-il conscience qu’il aura été non seulement détesté en tant que président, ce qui n’est pas une nouveauté dans la fonction, mais aussi, mais surtout, haï ? Et n’aurez-vous jamais que profité de la situation, sans tenter de le raisonner, de le mettre en garde, d’en faire autre chose qu’un enfant trop gâté qui plane à vingt mètres au-dessus des réalités ?

 Ces réalités sont aujourd’hui personnifiées par le mouvement des « Gilets jaunes », qui représente tout et n’importe quoi dans sa forme, mais cristallise bien une colère populaire qu’il ne faudrait en aucun cas minimiser ou dédaigner. Ses actions ne sont évidemment pas seulement liées à des hausses de carburant. Il faut avoir la bêtise et l’incompétence d’une bonne partie de nos dirigeants, membres du Gouvernement et députés inclus, pour ne pas s’en rendre compte. Une liste de 42 revendications a été présentée le 29 novembre. Elle prouve avec netteté que les attentes sont à spectre large et que des réponses claires et concrètes, pas le bla-bla habituel, sont exigées. Une « révolution » ne se déployant que les samedis pourrait prêter à sourire, mais répondre à ceux qui réclament du pain qu’ils n’ont qu’à manger de la brioche a déjà connu un regrettable antécédent. Je ne pousse pas au crime, je ne dis pas qu’il faille remettre la guillotine en place publique et j’ai un certain recul par rapport aux révolutions « à la française », n’oubliant pas que 15 ans après la prise de la Bastille, Napoléon est devenu empereur. Mais en tant que bénévole au Secours populaire français, je constate la dégradation de la situation pour une partie de plus en plus importante de la population : enfants, étudiants, chômeurs de tous âges, retraités. En faisant des maraudes, nos équipes rencontrent des gens (sur)vivant dans des conditions de plus en plus précaires : des SDF, bien sûr, mais aussi de plus en plus de femmes, de séniors, de personnes dormant dans des taudis ou dans leur voiture. Et le plus intéressant, c’est que depuis la suppression de l’ISF les plus riches se sont empressés d’envoyer leur fortune à l’abri, ayant réduit de manière drastique les fonds antérieurement donnés aux associations de solidarité pour baisser leurs impôts.

 Il y a là une cocotte-minute prête à exploser et vous avez, Brigitte, un rôle essentiel à jouer en tant que Première dame, si vous voulez aider à éviter la catastrophe. Mais ce sera comme pour le climat : il y a un point de non retour !

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