De changer le pansement à penser le changement

L'essoufflement du Mouvement des Gilets jaunes n'est pas une fin en soi. La colère et les attentes exprimées concernent une grande majorité de la population ; elles ne sont pas prêtes de s'éteindre. Et les exigences ne sont pas liées à quelques "mesurettes", elles ciblent le changement de nos institutions.

Non, le Mouvement des “Gilets jaunes” ne représente pas l’ensemble des personnes qui se plaignent et ont des attentes en France. Il en est le porte-parole, voire le porte-drapeau. Mais il serait profondément stupide d’imaginer, si les rassemblements s’interrompaient, que cela voudrait dire qu’il n’y a plus de revendications ou plus personne pour s’en soucier. Ce sont les revendications d’une très grande majorité de Français, même s’ils ne descendent pas tous dans la rue ou ne vont pas tous occuper des ronds-points. Et il serait aussi stupide de penser que le seul véritable problème puisse être lié à des taxes de carburant. Cela n’aura été que la goutte qui a fait déborder un vase déjà particulièrement rempli. Une liste de 42 revendications, établie il y a quelques semaines, le prouve clairement.

On nous dit que le Mouvement s’essouffle, qu’il y a de moins en moins de manifestants, que les fêtes de fin d’année y mettront un terme. La belle affaire ! Les tentatives de récupération par certains partis politiques et syndicats, par des casseurs de l’ultragauche ou de l’extrême-droite, par la “marque déposée” de Florian Philippot pour les prochaines élections européennes montrent en effet qu’il va falloir passer à autre chose, car l’emblème de la contestation est en train d’être perverti. Mais l’esprit de ce mouvement populaire et spontané renaîtra sous une autre forme, parce qu’il est porteur d’une colère qui ne va pas disparaître. Les annonces du président de la République et du Gouvernement sont loin de suffire. Elles ne font que confirmer le gouffre qui sépare aujourd’hui nos dirigeants de ce peuple qu’ils sont incapables de comprendre ou simplement d’entendre. La distance est devenue infranchissable entre les tenants du pouvoir, qui sont persuadés que le fait d’avoir un président et des députés élus démocratiquement leur offre carte blanche pour faire tout et n’importe quoi, et des citoyens dont la plupart vivent dans des conditions de plus en plus difficiles, voire de plus en plus précaires. Des citoyens qui considèrent qu’il ne suffit plus de poser quelques rustines pour tenter colmater des trous énormes, que le mépris et la condescendance sont insupportables, que les injustices socio-économiques ne sont plus acceptables.

Si de nombreux journalistes n’ont pas vraiment compris ce que les Gilets jaunes réclamaient, par bêtise, par manque de culture ou parce que les actionnaires de leurs médias imposaient un soutien inconditionnel au Président et au Gouvernement, d’autres ont invité des sociologues, économistes, philosophes et universitaires de haut niveau (et de bon sens) pour expliquer la situation actuelle. De l’erreur de Macron pensant que sa victoire électorale reflétait un vote d’adhésion à son programme politique aux “décisions-sparadrap” votées en catastrophe dernièrement par une majorité parlementaire totalement dépassée (après un rétro-pédalage navrant du Premier ministre et de certains de ses collaborateurs), en passant par l’aide à l’évasion fiscale des plus riches et à l’augmentation des profits des actionnaires des grandes entreprises, ou par les nombreuses marques d’humiliation et leçons de “savoir-vivre” émanant de celui qui se disait président de tous les Français et champion de la moralisation en politique, le constat est effarant ! Bien sûr, ce n’est pas depuis mai 2017 que tout semble déréglé dans notre pays. En six décennies, beaucoup de ceux qui ont été investis de responsabilités, aux niveaux de la présidence, des ministères ou des assemblées, ont largement fait preuve de corruption (passive ou active), d’incompétence et/ou d’arbitraire. Et à ce jeu, la Gauche n’a pas toujours été plus propre que la Droite. Si un vent d’espoir a pu nous faire frémir quelques semaines durant la dernière campagne présidentielle, c’est une tempête qui s’est levée depuis pour faire savoir combien grand est notre “ras-le-bol” des menteurs, des voleurs, des corrompus de tout poil. A ce titre, il est intéressant de noter le rapprochement, directement ou par personnes interposées comme Alexandre Benalla et Alexandre Djouhri, de Macron et Sarkozy (surnommé “le voyou de la République” au temps de sa présidence par l’hebdomadaire Marianne). Il est aussi intéressant de se souvenir que le 10 décembre dernier, une heure avant que Macron ne prenne la parole pour annoncer ses “mesurettes”, le Sénat avait voté l’allègement de l’”exit tax” sur demande du Gouvernement. Tout cela doit s’arrêter, nous n’en voulons plus !

 Ce qui doit être exigé maintenant, c’est un changement des institutions. Ne plus avoir un président détenteur d’un pouvoir absolu, libre de faire quasiment ce qu’il veut durant son mandat sans qu’on puisse lui demander de comptes ou le démettre ; ne plus avoir des ministres souvent incompétents, nommés simplement parce qu’ils appartiennent à un parti ; ne plus avoir de députés qui font carrière en bénéficiant de conditions financières démesurées et n’étant que trop peu contrôlés, alors qu’ils connaissent de moins en moins les citoyens qu’ils sont censés représenter ; ne plus avoir d’élus cumulant des mandats qu’ils sont incapables d’honorer et qui ne font que les engraisser ; ne plus avoir d’élus locaux partisans alors que ce sont des managers et des techniciens dont nous avons besoin à ces postes-là. Nous ne vivons pas réellement en démocratie parce que nous sommes dans un système de type monarchique, créé sur mesure pour de Gaulle, ramené au pouvoir suite au putsch d’Alger, avec une Constitution mise en place en 1958, dans une période particulièrement troublée. 60 ans plus tard, les conditions ont énormément changé, que ce soit aux niveaux national, européen ou mondial. La Révolution numérique, la santé, la recherche, les transports ont fait évoluer nos comportements et modifié notre façon de vivre, de communiquer, de nous informer, de nous déplacer. Mais la situation socio-économique d’une grande partie de nos concitoyens s’est dégradée et les perspectives d’avenir n’ont rien de réjouissant. Nos dirigeants et une grande partie de nos représentants sont sourds et aveugles. Déconnectés de la réalité du peuple, ils le sont aussi de l’état catastrophique de notre planète, incapables de prendre les décisions urgentes et indispensables qui sont attendues. Il est donc temps de donner la parole à ce peuple, à ces gens dont la vie représente une lutte quotidienne difficile mais qui sauraient certainement comment améliorer les choses.

La parole doit être envisageable aux niveaux local, départemental, régional et national. Différentes formules doivent pouvoir en permettre l’expression. Parmi celles-ci, on pense évidemment au Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC), aussi appelé Référendum d’Initiative Populaire (RIP). Il s’agît, en fait de quatre types de référendums : législatif, abrogatif, constituant ou révocatoire. Ils sont liés à la législation et la Constitution françaises, mais peuvent concerner aussi des traités internationaux. Ils donnent aux citoyens la maîtrise de leur destin et la capacité de se transformer en réformateurs. Ils ont de nombreux effets bénéfiques : entre autres, ils garantissent le respect des promesses électorales, favorisent la concertation à tous les niveaux, assurent une stabilité juridique, aident à contrôler l’utilisation de l’argent public et promeuvent l’égalité des chances. Divers pays les utilisent déjà, partiellement ou en totalité, comme la Suisse, l’Italie ou certains Etats d’Amérique du Nord et du Sud. Mais ces pays n’ont pas le même fonctionnement juridique et légal ou la même Constitution que le nôtre. C’est pourquoi les RIC ou RIP ne seront qu’un nouveau pansement si nous ne les relions pas au changement de nos institutions.

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