DE FAUTES DE GESTION EN ILLUSIONS EUROPÉISTES : LES TERREAUX DU FN

Le papier qui suit avait été publié sur mon blog personnel (www.ecritures-et-societe.com) avant les élections départementales.

Le premier tour de celles-ci en ayant malheureusement vérifié le contenu, je le reprends donc aujourd'hui.


Les départements et Valls : de l'échec administratif à la défaite électorale

 Ce devait être la réforme du siècle : la fin des départements. Voilà qui était pertinent à conditions que les fonctions toujours  indispensables exercées par ceux-ci puissent être transférées partie à des organisations intercommunales et  partie aux Régions. Mais d'une part, en dehors des quatorze métropoles, les intercommunalités adéquates sont difficiles à concevoir et mettre en place, et, d'autre part, même les autres compétences (telles que aide sociale et équipements scolaires et routiers ) n'auraient pu être bien gérées que par des Régions assez proches des populations. Las, peu doués pour l'intuition de bon sens, mais dans le même élan destiné à faire plaisir à l'Europe (qui n’a aucun titre à ingérer dans notre organisation interne française), afin de faire semblant de faire deux fois des économies (en supprimant les départements, en réduisant le nombre des régions), président et gouvernement rendent  cette tentative de réforme illogique en conservant ou en créant de trop grandes régions. Le maximalisme régionaliste est l'erreur  fondamentale de conception  qui a naturellement tout ruiné : les départements vont subsister avec d'appréciables compétences; les régions vont subir un de train bien inutile réorganisation; le seul bon remodelage rationnel  tiendra aux créations des métropoles prévues bien avant les coups de clairon ayant voulu annoncer de nouvelles institutions territoriales .

Le parlement n'aura pas achevé ce bricolage qui maintient le mille feuille français que les administrés de celui-ci (vivant pour beaucoup, par ignorance, dans le désintérêt d'un appareil trop incompréhensible  ou dans la confusion dans laquelle les changements de cap ne peuvent que les avoir entretenus ) se trouvent, fin  mars, invités à voter pour des conseils départementaux qu'on leur avait fait miroiter comme une importante étape de modernisation, mais dont, en définitive la seule grande originalité sera, par le système du binôme obligatoire féminin/masculin des candidatures,  une ode à la déesse parité.

De la réforme territoriale manquée  à la chevauchée lepéniste

Ce n'est pas ce qui va casser l'envol du mouvement lepéniste dont les sondages nous annoncent que sans,  vraisemblablement, remporter de départements, il va, en voix, se placer comme le premier parti de France en étant pour la suite des consultations politiques, après avoir fait main basse sur l'électorat populaire, devenu de plus en plus attractif pour toute une part de l'électorat de droite, ce qui fait, bien que ce ne soit pas un scoop, trembler tout l'establishment.

 Mais pourquoi donc un tel envol du FN ?  A raison aujourd'hui de la rentabilité électorale de ses trois thèmes de propagande. Le plus vieux - et pour moi toujours aussi abject et rebutant - est de cultiver et d'exploiter une allergie anti immigres; ça marche toujours dans une France où, hélas, se sont  développés racisme et xénophobie, bien plus qu'envers de vieilles communautés nationales comme les Juifs, à l'encontre des nouveaux arrivants, surtout ceux identifiés par leurs bien visibles  différences ethniques : parce que regardés avec hostilité comme aggravant les concurrences pour l'emploi et le logement, et bénéficiant de l'égalité tout en conservant souvent des particularismes religieux, vestimentaires, etc. mal acceptés et mal compris, et étant de la sorte coupables d'alourdir  ainsi, sans vraiment s'intégrer en retour , les charges de la solidarité. 

Or le second thème du Front est l'appel à plus de solidarité nationale pour la mise en œuvre de laquelle il pointe à la fois, dans un esprit républicain la dégradation de l'esprit de service public rongé par la marchandisation et le besoin  de meilleurs services publics sur  tout le territoire, en prenant à la gauche qui s'est empêtrée dans ses charges de gestion des mots clefs de ses valeurs et programmes d'autrefois , si bien que vis à vis des milieux populaires traditionnels, et même  pour bien de nouveaux jeunes et intellectuels, il est apprécié  comme s'inscrivant dans une ligne à la fois jaurésienne et gaullienne dont certains de ses leaders savent porter les accents sociaux et d'intérêt général .

La jonction entre le premier et le second thème se font aisément par la promotion de l'idée maîtresse de préférence nationale : un apparent bon sens assurant le succès lepéniste parce que le Front est  le seul mouvement politique significatif de France à dire clairement que  pour assurer cette prééminence de nos intérêts et cette préférence nationale, il faut décrocher  d'une Europe que nos représentants politiques ont eux même conduit à être la machinerie ultra libérale  d'aujourd'hui, ouverte sur toutes les compétitions du monde, mais ainsi défavorable à grand nombre de nos concitoyens (comme l'illustre la grande utilisation de salariés étrangers pour lesquels il n'est pas payé pas de charges sociales françaises )  dès lors que leurs intérêts ont été sacrifiés  sur l'autel d'une mondialisation sans idéal et sans contrôle portée par l'Union européenne et servie par la technique monétaire de l'euro .

 C'est ainsi que, par ses positionnements sur l'Europe très bien combinés avec son fond de commerce récurrent  et enrichis d'une phraséologie sociale et républicaine, le FN fait fortune de manière de plus en plus éclatante.

 Comme on ne transformera pas d'un coup un pays trop complaisant pour des sirènes anti immigres, il faudrait pour faire face au défi FN, sans abandonner la longue tâche de mieux savoir pratiquer le "vivre ensemble" dans le respect des différences , sur les deux autres points lui retirer l'exclusivité de ses munitions pour le combattre comme il aurait du l'être depuis longtemps : en prenant et en affichant la part de liberté française indispensable   vis à vis de l'Europe dont on ne doit plus contribuer à construire les doxas mortifères ou toxiques et, du même coup, en retrouvant la faculté budgétaire nécessaire de rendre ou de donner leurs moyens aux services publics qui en manquent.

 Il n'y aurait qu'un moyen pour casser le FN : prendre ses distances avec l'européisme.

 C'est, en effet,  cet européisme  que ne peuvent comprendre, que ne peuvent admettre comme ligne de conduite,  tous ceux qui en sont victimes,  qui souffrent du désemploi entretenu par les effets du libre échange et de l'euro, des insuffisances de moyens économiques et sociaux qu'impose une politique, sinon d'austérité massive,  du moins de rigueur budgétaire n'ayant aucun  fondement de rationalité, mais pour seule base l'obligation  qu'on s'est faite de respecter des plafonds de dépenses fixés  d'une manière tout à fait arbitraire  :  parce que dans l'opposition de droite comme dans la "gauche" de gouvernement,  on soutient - contre ce dont donne à  douter les plus sérieuses des réflexions économiques - qu'il y aurait un devoir de limiter les dépenses "publiques" à un certain pourcentage du PIB[i] et que c'est même l'un des "fondamentaux" affichés d'un candidat à la Présidence !   Alors que cela n'a aucun sens et que  tout est à relativiser compte tenu du contenu de ces dépenses et de la part qu'elles apportent ou non  à la réalisation de ce PIB lui-même.

 Sortir autant de la tentation d'un capitalisme de combat que des illusions sur la conjoncture

 En ayant tenu une ligne de modèle libéral - qui n'est rien d'autre qu'une variante tantôt jésuistique dans la communication de l'Elysée, tantôt agressive dans la communication de Matignon de la "théorie du choc" de déconstruction de l'Etat providence et du logiciel de la Libération - le pouvoir croit bénéficier en retour d'un  frémissement économique favorable; alors que celui-ci est évidemment du à des causes plus générales - la chute du prix de l'énergie et la moindre appréciation  de l'euro - combinées, grâce à la rigidité du système de protection sociale français si critiqué, oui, grâce aussi à la résistance qu'a su, malgré les pressions de toute nature,  assurer le monde du travail, le maintien d'un certain niveau de demande, en dépit  de l'existence de considérables poches de pauvreté.

 Appeler enfin à un projet traçant, hors dépendance européenne,  une ambition  nationale

 Quand on voit que ce sont souvent celles et ceux qui les peuplent,  unis aux porteurs des plus redoutables extrémismes et aux nombreux transfuges vers le lepénisme des électorats réactionnaires qui y retrouvent toute une population sincère et bernée de braves gens, ainsi que des vagues de jeunes aussi matériellement désespérés qu'à la recherche d'une quelconque foi, on mesure combien un tel pareil rassemblement au profit du FN n'a pu se construire que  parce qu'aucun dessein d'espoir, aucun projet volontariste de renaissance nationale n'a été offert jusqu'alors par une quelconque alternative politique que ce soit s'étant prononcée en clair sur la question européenne.

Ni l'ambition  de payer les dettes qu'auraient la France, ni la religion de la seule entreprise privée alors que des entreprises publiques ont aussi toute leur légitimité, ni l'approbation ou la critique de projets de loi n'incluant que des boites à outil de la micro économie, alors que les enjeux stratégiques relèvent de macro économie, ne peuvent tenir lieu de destin pour les Français, qui sont tout à fait aptes à comprendre des besoins de changements, d'adaptations et d'efforts à condition qu'ils  soient partagés par tous les membres de la nation et au bénéfice de tous ses habitants et non au profit d'une irréelle, mais oppressive,  entité financière européenne.

 Voilà ce que, pour ne plus courir grossir le lépénisme,  le pays devrait pouvoir entendre. Mais de la part de qui ? Alors que nous avons été conduits sur tant de fausses routes.

 

 

 


[i] Dans le même esprit on laisse toujours entendre que les prélèvements obligatoires français étant plus élevés que dans la plupart des pays étrangers,  ils correspondent pour ce différentiel à des dépenses indues. C'est systématiquement oublier - en fait volontairement masquer - que ces prélèvements incorporant des cotisations sociales qui assurent les sécurités sociales de base (maladie et vieillesse), celles-ci  n'ont pas, comme dans nombre d'autres pays à prélèvements obligatoires moindres, à être financées par des polices d'assurances achetées sur les ressources des particuliers et selon les capacités de chacun. Lorsque ceux-ci n'ont pas à le faire parce qu'ils sont basiquement assurés par un système obligatoire, ils sont d'une part certes obligés de se couvrir a minimum de la sorte, et ils font d'autre part l'objet d'une certaine péréquation de charges entre leurs divers niveaux de ressources, mais ils sont loin d'être globalement pénalisés.

Quant à la dépense collective à ces fins d'assurance, elle  pèse toujours d'une manière ou d'une autre, de portée plus ou moins  comparable, sur une économie sociale qui doit la financer que ce soit par la voie du prélèvement obligatoire ou par celle de  la dépense privée nécessaire et donc, alors, de l'obtention, à cette fin,  de revenus pesant également, au titre des rapports de forces, sur les salaires bruts, dans les coûts de production; la différence essentielle étant que le système français de base est le plus équitable : ce pourquoi même il est combattu par les privilégiés.

 

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