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Billet de blog 13 sept. 2022

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Un million d’apprentis : les entreprises sont-elles prêtes ?

Le président de la République annonce depuis plusieurs mois l’objectif pour 2027 d’avoir un million d’apprenti. La loi sur l’Avenir professionnel de 2018 posait déjà quelques bases pour le développement de l’apprentissage. Sont venues s’ajouter les aides exceptionnelles qui ont permis aux entreprises d’avoir un recours massif à ce contrat de travail. Mais à quel prix ?

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La main d’œuvre est plus que jamais recherchée dans un pays où plusieurs secteurs sont en pénurie et où la volonté de relancer la production locale prend du sens politique, social et écologique. Cet enjeu est une forme de bénédiction pour le président de la République puisqu’il valorise sa détermination à renforcer l’apprentissage. Mais cela ne peut se faire sans préparation ni sur le dos d’une jeunesse qui n’aurait d’autre fonction que cette visée utilitariste.

Un jeu de dupe

L’objectif d’un million d’apprentis est imprécis car il confond toutes les formes d’apprentissage, qu’elles soient réalisées avant ou après le bac. Or, ces deux types d’apprentissages n’ont ni les mêmes publics, ni les mêmes fonctions. Les lycéens de la voie professionnelle ont pour objectif de construire leur parcours professionnel grâce à l’acquisition de connaissances et de compétences alors que les étudiants de Licence professionnelle ou de Master 2 cherchent à maitriser des postes à responsabilité et ont besoin d’une expérience en entreprise pour consolider leur savoir-faire. Ainsi, parle-t-on d’un dispositif pédagogique ou bien d’une politique publique de l’emploi ?

Emmanuel Macron et Carole Grandjean organisent la confusion de cette dénomination car c’est au nom de la réussite des dispositifs d’apprentissages en Master que le lycée professionnel va être réformé. C’est également pour lutter contre le chômage que les outils pédagogiques des lycées professionnels vont être revus. « Augmenter la période de stage en lycée professionnel revient également à diminuer le temps passé en cours » confie Sigrid gérardin, secrétaire nationale du SNUEP-FSU.

Pourtant les cours d’histoire, de sciences, les projets culturels, les sorties au théâtre ont leurs places dans les lycées professionnels. Ils sont sources d’épanouissement personnel et sont indispensables à une bonne acquisition de la citoyenneté. C’est pour cette raison que les entreprises ont accepté la Loi Astier en 1919 qui vise à remettre l'école au cœur des apprentissages.

Il y avait un consensus pour ne pas réduire l'individu à sa dimension économique mais le percevoir comme un citoyen qui travaille. Il est peu probable que l’entreprise ait changé au point d'être le meilleur endroit pour développer la citoyenneté.

Des conditions d’accueil à haut risque

Combien faut-il d’entreprises pour accueillir ce million d’apprenti ? Et dans quelle condition les apprentis peuvent-ils être accueillis ? Former un jeune dans une entreprise demande du temps, un maitre-formateur doit avoir une décharge et doit pouvoir s’occuper de son apprenti. Dans l’idéal, il doit aussi posséder une certification. Mais les entreprises n’ont pas toujours le dispositif salarial pour encadrer et les certifications se font désormais en trois heures dans certaines boites à fric de formation continue. Le résultat est que l’accueil des apprentis se fait parfois au détriment de la réglementation la plus élémentaire.

Combien d’apprentis sont en situation de danger au travail, combien sont en situation de maltraitance et combien sont victimes de travail dissimulé ? Il est malheureux de constater que les accidents mortels au travail ne sont pas rares pour les apprentis. Il est aussi navrant par exemple que certains hôtels de luxe s’empressent de recruter cinq apprentis sans qu’aucun formateur ne les encadre. Où est le sens de ce dispositif dans ce type de situation ?

Un financement public du privé

Le boom de l’apprentissage depuis 2019 est notamment dû aux aides exceptionnelles versées en échange de chaque contrat signé par une entreprise. De 5000 à 8000 euros en fonction de l’âge de l’apprenti. De quoi susciter les ambitions des chefs d’entreprises. Gabriel Attal a annoncé au mois d’août que le budget 2023 prévoirait 6 à 7 milliards d’euros pour financer ce dispositif. Pour combien de temps encore ? La Cour des Comptes alertait déjà en juin 2022 de l’apparition d’un gouffre financier. Ces aides sont donc bien temporaires.

Or, le gouvernement est en train de prévoir une réforme structurelle des lycées professionnels ce qui est en contradiction avec le caractère exceptionnel des aides versées. Les entreprises pourraient-elle prendre le relai financier de ces dispositifs? Rien n’est moins sûr.

Le piège de la réalité © Toyen

L’État gagnant ?

Peu importe ce que dit la Cour des Comptes pour le lobby patronal Walt qui estime que l’État est gagnant. Selon son étude publiée en 2021, l’État aurait un gain final de 1,8 milliard d’euros. Très bien. Alors où gagne-t-on de l’argent ? La méthodologie n’est pas très explicite dans cette enquête bien évidemment mais on trouve un gain de 3,4 milliard grâce à la baisse des couts sociaux, 3,4 milliards grâce à la hausse des cotisations sociales et patronales, 1,9 milliard grâce à la hausse du pouvoir d’achat des apprentis (c’est vrai qu’avec 200 euros, on peut dépenser plus), et 1,2 milliard grâce à la baisse des coûts pédagogiques liés à la formation des apprentis.

Rien n'est précis, ni la nature des coûts sociaux, ni les modalités de la hausse du pouvoir d'achat encore moins la manière dont les coûts pédagogiques sont rabotés. Dans cette enquête, certainement faite avec une grande objectivité, on trouve une conclusion pour le moins surprenante : la taxe d’apprentissage ne couvrira pas à elle seule l’investissement global, il est nécessaire de repenser le système en y intégrant d’autres ressources du budget de l’État. Pour Walt, l’État est donc gagnant mais doit débourser plus.

Si nous restons raisonnables et évacuons ces affirmations sans fondements, pour que la réforme du président s’applique avec pour ambition de répondre aux besoins des jeunes, il faudrait donc que les entreprises dégagent de l’argent pour former et décharger des maitres d’apprentissage, qu’elles encadrent au mieux les apprentis en respectant le code du travail tout en donnant des cours de citoyenneté, il faudrait aussi qu’elles prévoient de financer les salaires d’ici peu car les aides de l’État ne perdureront pas. Dans le cas contraire, il ne faudra pas s’étonner de retrouver de nombreux apprentis victimes d’accidents du travail, des tuteurs en burnout et des caisses publiques bien vides.

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