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Billet de blog 5 nov. 2022

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Professeur.e de lycées professionnels : ce métier qui va disparaitre

La réforme des lycées professionnels devrait engendrer une augmentation du temps des élèves passé en entreprise. Le président de la République promet d’accompagner les professeurs de lycée professionnel vers de nouveaux postes, vers de nouvelles missions. Mais à aucun moment, celui-ci ne se préoccupe du savoir-faire qui disparaitra avec ces professeurs.

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Les professeurs de lycée professionnels (PLP) passent un concours spécifique, le CAPLP. Perçus souvent comme des sous-profs ou des mauvais profs, ceux qui auraient raté le CAPES, ils sont pourtant nombreux à avoir choisi cette filière ou à en être pleinement satisfait. Car au-delà des disciplines qu’ils enseignent, ils doivent répondre aux attentes très fortes de ce public si particulier. 

Une triple mission

Les élèves de lycées professionnels ont la particularité d’être des élèves qui ont été brisés ou au mieux ignorés par l’Education nationale. Nombreux sont ceux qui ont subi les enseignements comme leur orientation. Très peu sont ceux qui ont été acteurs de leur parcours scolaires. En cela, les PLP ont un premier objectif : redonner confiance à l’élève dans l’institution, le remobiliser pour l’amener jusqu’à la réussite. Cela nécessite de s’adapter, de lui fournir des perspectives mais aussi de construire une forme d’exigence qui se met en place progressivement au cours du cycle de formation.

Un autre objectif assigné aux PLP est celui de former des travailleurs. Les enseignants des disciplines professionnelles ont souvent été eux-mêmes aux postes que les élèves convoitent. Ils connaissent les exigences, les attendus, les compétences qui seront sollicitées par les employeurs mais n’ont pas la pression de la rentabilité, de la productivité maximale inhérente, structurelle aux entreprises. Ils ont à leur disposition des plateaux techniques avec des machines complexes et un réseau d’entreprises de grande qualité, consolidé, augmenté par les années à arpenter le territoire. Ils sont donc les mieux placés pour former ces futurs travailleurs. Sans compter qu'ils maitrisent aussi les parcours de formation dans le supérieur. Outre le fait que la poursuite d'étude agisse comme élément de motivation chez certains élèves, les enseignants savent que le niveau de diplôme est un facteur déterminant sur le marché du travail. Cela fait maintenant des années que l’accompagnement des élèves vers l’enseignement supérieur fait partie intégrante des cursus scolaires. Des passerelles existent avec ou sans les cordées de la réussite, des conseils avisés sont donnés malgré le manque de conseillers d’orientation.

Enfin, les lycées professionnels ont vocation à former des citoyens et les PLP sont particulièrement attachés à cette dimension. Depuis 2016, la charte pour l’éducation artistique et culturelle rend d’ailleurs responsable les établissements dans cette ouverture sur le monde. Que ce soit par la découverte du spectacle vivant, les projets autour de la mémoire ou par l’usage de la démocratie lycéenne, les lycées professionnels s’inscrivent dans cette dimension citoyenne où les élèves doivent - c’est un droit reconnu - être écoutés, sollicités, impliqués. Des financements publics existent pour les projets de ces établissements et souvent, il a fallu des années aux enseignants pour construire ces initiatives pédagogiques.

Une pédagogie spécifique

Tout professeur de lycée pro le sait, il n’est pas possible d’enseigner comme dans les lycées généraux et technologiques. Il n’est pas possible de prévoir un cours magistral avec comme l'une des seules compétences sollicitées, la prise de notes ou la mémorisation. Les enseignants sont désormais nombreux, souvent soutenus par leurs inspections ou leurs directions, à évaluer par compétences. La plupart des enseignants mettent en place des évaluations formatives. Les séances de cours sont souvent précises, collaboratives et concrètes pour les élèves qui savent ce qu’ils doivent faire durant la séance : s'informer, analyser, organiser, préparer, mettre en œuvre... Les PLP doivent surprendre leurs élèves pour les raccrocher, pour les conserver dans le système scolaire. Produire des capsules sonores sur un élément du cours, fabriquer des affiches de prévention, concevoir des campagnes citoyennes, dessiner pour restituer et mémoriser, les réflexions didactiques des enseignants sont souvent porteuses de projets très valorisants pour les élèves. De nombreux enseignants en lycée professionnel ont aussi porté une réflexion sur la mobilisation du corps des élèves. La mise en place de classe mobile ou flexible a pu remplacer le caractère frontal des salles de classes. Le bureau de l’enseignant n’est pas forcément disposé face aux élèves. La disposition des tables et des chaises peut varier selon les besoins de l’enseignement, en ilot, en U ou même supprimée. Les corps des élèves ne sont ainsi plus figés durant la journée de cours. Ce type de pédagogie prend en compte le besoin important des adolescents de bouger, de se lever, de se retourner sans que cela ne soit sanctionné. Si ces pédagogies ne sont pas toutes appliquées dans les établissements scolaires de manière homogène, Aziz Jellab, inspecteur général de l'Education nationale, souligne régulièrement l'importance de ces laboratoires pédagogiques. Les initiatives des PLP sont souvent valorisées par les inspections régionales et les directions d'établissements et de nombreuses formations sont conçues dans les académies pour encourager cela.

La Révolte © Luigi Russolo, 1911

Une profession en tension permanente

Pédagogie innovante, accompagnement des élèves en difficulté, transmission des compétences et des savoirs-être en entreprise, construction d'un réseau avec les entreprises d’un territoire, les établissements professionnels sont des bijoux pourtant fragiles. Les élèves sont parfois complétement abandonnés d'un point de vue social et la violence à laquelle ils s'exposent sur leurs lieux de vie est parfois rapportée sans filtre dans les cours de récréation ou les salles de classes. Fatigués, lassés, pressurisés, les PLP ne sont pas épargnés par la dégradation des conditions de travail. Le turn-over des équipes, la précarisation des personnels, les suppressions de postes et d'heures de cours n’ont rien arrangé ces dernières années. La situation est connue au ministère puisque le Sénat a publié un rapport à ce sujet récemment. Dans ce contexte, la ministre de l'enseignement professionnel elle-même reconnait que les enseignants font un travail exceptionnel auprès des élèves. Mais cela ne l'empêche pas de critiquer les résultats des établissements d'enseignement professionnel. Elle souligne le décrochage, l'échec dans le supérieur ou encore la faible insertion professionnelle, qui existent en effet. Ces difficultés sont donc la raison pour déconstruire les lycées professionnels et donner aux entreprises et aux CFA l'unique mission de former des travailleurs spécialisés dans une tâche précise.

Pourtant il ne serait pas mal aisé d'effectuer le raisonnement inverse. Malgré les contractions d'heures de cours, les suppressions de postes, le durcissement managérial, la violence sociale connue par les élèves, les PLP essaient, tentent, arrivent à remplir leurs missions d'enseignements.  Cela se fait de manière incomplète ou imparfaite mais cela se fait. Défendre une amélioration des conditions de travail et le statut des PLP n'est pas du corporatisme mais bien une nécessité pour les élèves de lycée professionnel.

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