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Billet de blog 6 oct. 2014

Les tribulations de la démocratie en Chine

Germinal Pinalie
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La politique démocratique demande une intelligence des situations en rupture avec les dogmatismes et les mythologies historiques qui accablent la plupart des idéologies. La situation qui se développe ces jours-ci à Hong Kong est une lutte progressiste pour la démocratie et l’égalité, contre le capitalisme d’État chinois et sa dictature militarisée. Et pour qui se souvient un peu de l’histoire récente, force est de constater que cette lutte s’appuie bien malicieusement sur des réformes démocratiques voulues par le colonialisme britannique finissant.

 Les étudiants de Hong Kong, rejoints aujourd’hui par des travailleurs et d’autres secteurs de la population, demandent tout simplement en 2014 le suffrage universel et surtout le droit pour chacun de se porter candidat à l’élection du représentant de leur territoire, alors que le parti unique en place à Pékin, qui dit avoir accepté le principe du suffrage universel, veut choisir les candidats ! Nul ne sait aujourd’hui ce que ce mouvement va obtenir des autorités et de leur représentant local, mais on peut d’ores et déjà dire que ce qui se passe est historique pour Hong Kong, et sans doute pour toute la Chine, ce qui n’est pas anodin.

 Au début des années 1990, alors que la Grande-Bretagne s’apprêtait à « rétrocéder » en 1997 sa colonie à la République populaire de Chine, selon un accord signé avec la dynastie Quing en 1898, le gouvernement conservateur de Londres a nommé comme dernier gouverneur Chris Patten. Cet homme politique avait été membre de plusieurs cabinets de Margaret Thatcher, et porteur du projet catastrophique de Poll Tax, qui provoqua des émeutes en 1990 et fut retiré. Défait électoralement en 1992, Patten fut désigné par John Major comme gouverneur de Hong Kong la même année, trois ans après le massacre par le régime de Pékin des étudiants qui occupaient la place Tien An Men pour demander des réformes démocratiques, en juin 1989.

 Cette nomination et l’activité de Patten durant ces cinq années ont causé bien du souci au régime chinois. Le nouveau gouverneur a en effet décidé de donner aux résidents de la colonie des droits démocratiques que la couronne britannique leur avait jusque-là refusé. Jusque 1985, le territoire avait été entièrement administré par les gouverneurs nommés par Londres et leur administration coloniale, appuyés par divers relais traditionnels et patronaux. La première élection indirecte d’un conseil législatif a eu lieu à travers des collèges électoraux professionnels. Pour simplifier on peut comparer cela à un suffrage censitaire ou corporatiste, tous les résidents n’étant pas admis à voter, selon des critères économiques.

Avant les réformes électorales de Patten, seule une minorité de résidents de Hong Kong était habilitée à voter à travers ce système compliqué qui favorisait les corps de métiers et les potentats locaux. Une partie des votes n’étaient même pas comptabilisés comme des votes individuels ! En étendant le droit de vote individuel à quasiment toutes les branches économiques de Hong Kong, Patten a pour ainsi dire établi le suffrage universel de tous les résidents de plus de 18 ans pour les élections de 1994, augmentant le corps électoral à 2,7 millions d’électeurs, contre 500 000 en 1985.

La réforme électorale menée par Patten était évidemment en partie une manœuvre destinée à rendre la rétrocession plus compliquée pour le pouvoir dictatorial de Pékin. Et le résultat fut à la hauteur des espérances des Britanniques : la victoire du camp pro-démocratie, qui par ailleurs demandait des réformes démocratiques encore plus avancées, a été nette, avec deux fois plus de votes que pour les pro-Pékin. Ceux-ci avaient fait campagne contre l’extension du suffrage, affirmant qu’il s’agissait d’une provocation, une sorte de coup de pied de l’âne du colonialisme ! Traumatisés par le massacre de Tien An Men, les résidents de Hong Kong ont pu, quelques années avant la rétrocession, affirmer qu’ils n’en voulaient pas, craignant pour leurs droits démocratiques. Si tous les pro-démocratie ne voulaient pas le maintien de la tutelle de Londres, tous s’accordaient pour dire que passer sous la houlette pékinoise était une bien sombre perspective.

 Les événements actuels montrent qu’ils avaient raison, et que le maintien dans le Commonwealth avec une souveraineté assise sur le suffrage universel aurait pu représenter une solution alternative désirable à court terme, en termes démocratiques, syndicaux, associatifs, voire confessionnels. Ceux qui, à Hong Kong comme ailleurs, soutenaient par dogmatisme « anticolonialiste » le principe de la rétrocession se sont fait les complices objectifs des criminels de Tien An Men. Le régime de Pékin s’énerve très facilement sur les questions démocratiques à Hong Kong parce qu’elles montrent en fait la terrible situation du milliard de personnes privées de droits individuels fondamentaux dans le reste de la Chine. Le colonialisme britannique a, dans sa phase crépusculaire, planté au cœur du régime dictatorial de Pékin un des germes de démocratie qui grossissent en elle, et celui-ci ne sera pas facilement arraché. Il l'a fait à la fois parce que cela embarrassait la Chine en tant que puissance impériale concurrente, et aussi parce que son propre système de pouvoir à la fin du 20ème siècle ne pouvait plus s'appuyer sur autre chose qu'une démocratie avancée et relativement consensuelle.  Laquelle, comparée à la dictature de Pékin, est infiniment préférable. Et de fait, la situation sociale à Hong Kong a très mal évolué depuis la rétrocession, les inégalités se sont fortement creusées par rapport aux dernières années de pouvoir britannique, et la corruption et la collusion, qui régressaient, ont explosé [1]. Le capitalisme d'État chinois fonctionne au mélange surexploitation violente des travailleurs plus dictature stalinienne sur la société civile, avec un taux ahurissant de corruption et de népotisme.

Les réseaux sociaux et l’Internet, même partiellement bloqués en Chine, laissent passer des messages qui font que ceux qui occupent le centre de Hong Kong ont déjà gagné une bataille. La démocratie en Chine sera sans doute passée par de bien tortueux chemins, mais elle avance aujourd’hui sous nos yeux, quelle que soit l’issue de l’actuelle confrontation. La vraie question est cependant celle de la liaison entre la défense des libertés démocratiques par les citoyens de Hong Kong, et la lutte sociale et environnementale des travailleurs et de la population du reste de la Chine, face à une caste de bureaucrates milliardaires et dynastiques. Là se joue littéralement une partie de l'avenir de notre planète. 

[1] Comme l'indique le professeur Joseph Cheng dans cet intéressant débat sur Al-Jazeera en anglais : http://m.aljazeera.com/story/201410317442751432

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