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Le Club de Mediapart lun. 25 juil. 2016 25/7/2016 Édition de la mi-journée

Les mots de Marx sont importants (sur La haine de la religion, de Pierre Tevanian)

Le livre La haine de la religion de Pierre Tevanian s'appuie sur une traduction truquée du passage de Marx sur l'opium du peuple. 

Sur La haine de la religion, de Pierre Tevanian, éditions La Découverte, mars 2013. 

[Ajout : Cet article fait suite à la publication dans Médiapart d'une chronique d'Edwy Plenel sur France Culture appelant à lire le livre en question. Ajout 2 : Je constate que personne ne m'a porté la contradiction sur la question centrale de mon intervention. Ni l'auteur, ni l'éditeur, dont je sais qu'ils ont été mis au courant par différents biais, n'ont daigné me répondre.]

Pierre Tevanian, compagnon de route des Indigènes de la République, analyse dans un court pamphlet ce qu’il appelle le « parti pris antireligieux » des gens de gauche, et s’appuie sur une lecture toute personnelle de Marx. La formule sur la religion comme « opium du peuple » est en effet redevenue très à la mode ces dernières années. Un des objectifs de l’auteur est de dénoncer ce qu’il qualifie d’obsession antireligieuse comme étant « un écueil, un idéalisme ou une ruse de la bourgeoisie » (quatrième de couverture). L’autre est d’amener son lecteur à penser que s’adapter aux diverses croyances et traditions religieuses peut être le socle d’une politique de libération, car selon lui « On découvre que Marx et les marxistes ont même théorisé et pratiqué l'alliance entre " celui qui croit au Ciel et celui qui n'y croit pas " ». Si cela dit en effet quelque chose des pratiques opportunistes d’un certain léninisme, c’est par contre en relative contradiction avec Marx. Et pour cause, puisque cette argumentation se développe dans ce livre à partir d’une traduction truquée du fameux texte sur l’opium. Pour critiquer les prétendues obsessions antireligieuses de l’époque, et afin de réévaluer l’islam politique, Tevanian fabrique un Marx qui n’existe pas pour s’en faire un allié. Or Marx n’est pas son allié, pas plus qu’il n’est celui des laïcards de salon. Si le débat que Tevanian entend susciter sur le rapport entre les gauches et la religion est effectivement un débat nécessaire, dans lequel ses arguments seront considérés comme discutables, au sens où l’on peut polémiquer autour de ces questions, il est par contre indiscutable qu’il l’a bien mal engagé en truquant le texte auquel tout le monde se réfère. On peut être d’accord avec Tevanian, ou profondément opposé à l’islamisation d’une partie de l’extrême gauche, comme au racisme des Indigènes de la République, tout ceci reste de l’ordre du débat politique. Ce qui par contre ne saurait faire débat, c’est la simple réalité des mots mêmes de Marx et leur sens, et leur falsification par Tevanian.

Traduttore-tradittore

Je ne sais pas si Pierre Tevanian est germaniste, mais la source de sa citation « intégrale » du célèbre passage de l’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, écrite par Marx dans les années 1840, n’est pas indiquée. La quasi-totalité des autres citations faites dans ce livre de 128 pages est clairement référencée en note de bas de page, mais celle-ci, non. Le texte qu’il fournit est différent dans son ensemble des six traductions disponibles en français, y compris de celle du recueil Sur la religion qu’il cite par ailleurs comme référence d’un autre texte de Engels. J’insiste sur ce point : Tevanian n’indique jamais l’origine de sa traduction, comme s’il traduisait lui-même. Le texte présent dans son livre en trois gros morceaux disposés dans le désordre (1,3,2) s’avère être un montage effectué à partir des traductions en question. Tevanian a donc établi sa propre vraie-fausse version, en pleine connaissance de cause des modifications de sens et des coupures effectuées sans en informer le lecteur francophone.

Il faut donc lire Marx, comme Tevanian nous y enjoint, et le comparer à la version qu’il en donne. Voici les différentes versions du passage qui contient la fameuse phrase sur l’opium :

- Le texte original de Marx en allemand, dans la MEGA I/1/1, page 607.

- La traduction de Molitor, aux Éditions Costes, la plus ancienne, et par ailleurs la plus critiquée, d’où l’existence des suivantes. Il s’agit des Œuvres philosophiques, Éditions A. Costes, 1927, p.83-85, récemment reprise par les éditions Allia et les éditions Mille et une nuits.

- La traduction de l’introduction à la Critique par Badia, Bange et Bottigelli se trouvant dans le recueil de textes de Marx et Engels intitulé Sur la religion, aux Éditions Sociales (1960), pages 41-42.

- La traduction complète de la Critique de Baraquin, aux Éditions Sociales (1975), p. 197-198. Ces deux dernières n’étant plus imprimées sont de plus en plus rares.

- Celle de l’introduction par Rubel, dans la Pléiade (1982), reprise dans le Folio-Essais Karl Marx, Philosophie (1994), pages 89-91.

- Il y a également deux autres traductions plus récentes, assez peu diffusées, l’une faite par Eustache Kouvélakis en 2000 aux éditions Ellipses, et une autre signée par « du mauvais côté », parue en Suisse chez Entremonde, qui est accompagnée d’un fac-similé de l’édition originale en allemand.

Je mets ici en lien les différentes traductions.

Venons-en donc aux faits précis qui constituent la falsification au cœur du livre de Tevanian. Il y en a de trois sortes : des traductions faussées, des coupures à l’intérieur même du texte et des omissions. Il y a en effet une différence entre découper des phrases pour en modifier le sens d’une part, et omettre la phrase finale d’un paragraphe qui lui donne sa signification d’autre part. Il y a ici toutes sortes de manipulations, et évidemment aucune n’est signalée par l’auteur. J’ai découpé le texte de la traduction de Tevanian en numérotant les phrases, dont le découpage n’est pas exactement celui de Marx :

1. « Le fondement de la critique irreligieuse est : c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. »

Cette phrase ne pose pas de problème particulier, on peut juste remarquer qu’elle est identique aux traductions de Badia et Baraquin, et différente des quatre autres.

2. « Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore trouvé lui-même, ou s’est déjà perdu. »

Ici, Tevanian choisit de traduire le membre de phrase qui se termine par « erworben » par « l’homme qui ne s’est pas encore trouvé » comme Molitor et Badia, alors que « conquis » (Rubel, Kouvélakis) ou « atteint » (Baraquin), ou encore « pris possession de lui-même » (Entremonde) semblent plus exacts. Puis ensuite il ne traduit pas du tout le « wieder » (« à nouveau ») dans « ou qui s’est déjà à nouveau perdu » contrairement aux quatre autres traductions (première coupure non signalée). Cette coupure ne fait pas sens immédiatement, mais se couplera avec la véritable transfiguration de la phrase 7.

3. « Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. »

La phrase 3 contient un élément problématique pour tous les traducteurs, le mot allemand Wesen. Selon les contextes et les agglutinations (l’allemand comme l’anglais fabrique des mots en les accrochant les uns aux autres, un peu comme « portefeuille »), Wesen peut avoir différents sens, de « être » au sens de « individu », à « essence » au sens de « idée ». Dans la phrase 3 le mot est traduit par Rubel, Badia et Molitor par « être », et par « essence » dans les versions de Baraquin, Kouvélakis et Entremonde. Tevanian ici semble avoir choisi la version de Badia si l’on regarde le texte de près. S’il faut choisir une cohérence au paragraphe dans sa totalité, alors la version de Baraquin est la plus claire, qui parle à chaque fois d’essence humaine pour désigner ce que Marx lui-même situe dans l’abstraction, hors du monde. Notons au passage qu’il manque un mot dans la traduction Molitor.

4. « L’homme, c’est le monde de l’homme : l’État, la société. »

5. « Cet État et cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde l’envers. »

Les phrases 4 et 5 ne contiennent ici aucun problème réel, à part un choix à faire entre « à l’envers », « renversé » et « inversé » pour traduire « verkehrte », ce qui pose des questions de cohérence, entre autres avec les traductions de Hegel. À nouveau, Tevanian semble avoir choisi la traduction de Badia.

6. « La religion est la théorie générale de ce monde, sa logique sous forme populaire, son enthousiasme, sa sanction morale, sa consolation et sa justification universelles. »

La phrase 6, par contre, est un véritable festival : pas moins de trois coupures franchement significatives ! Marx aime les énumérations, ces listes d’expressions synonymes séparées par des virgules, c’est son péché mignon (en français dans le texte). Traduire Marx, c’est respecter ses mots, jusque dans ses accumulations descriptives, qui sont des approches explicatives complexes, parfois d’une incroyable richesse. Retrancher des éléments sans prévenir le lecteur francophone est décidément malhonnête. Tevanian enlève un tiers du sens de la phrase en ne traduisant pas trois des neuf éléments de l’énumération (deuxième, troisième, et quatrième coupures non signalées de mots présents dans toutes les traductions disponibles). Ce faisant il scotomise ceux qui marquent le côté cynique irreligieux du texte, puisque c’est cela le fond de l’affaire : faire de Marx un inoffensif théoricien qui, au fond, aime bien la religion. On lui enlève donc quelques mots, ici ceux qui décrivent la religion comme la « somme encyclopédique », le « point d’honneur spiritualiste » du monde de l’homme, ou son « complément solennel » (ou « cérémoniel » selon les traductions). Voici la phrase traduite par Baraquin :

« La religion est la théorie universelle de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement universel de sa consolation et de sa justification. »

Tout ce qui dans la phrase décrit la religion comme un complément quelque peu inutile, une perte de temps et d’énergie mentale, au mieux un ornement baroque et au pire un pur produit du délire spiritualiste qui sert à maintenir l’ordre et la domination réels, tout cela a purement et simplement été coupé par Tevanian ! Ne restent que les éléments plus ou moins neutres, tels l’« enthousiasme », la « morale » ou la « consolation », comme si la définition de la religion par Marx pouvait se limiter à cela. Et bien sûr ces éléments-là seront abondamment cités par Tevanian dans le reste de son argumentation. Lorsque Marx se moque de la religion comme pour rappeler son point de vue au lecteur, Tevanian lui coupe la parole. Mais les mots de Marx sont importants.

7. « Elle est la réalisation imaginaire de l’être humain, parce que l’être humain est privé de réalité vraie. »

Ici l’adjectif « imaginaire » est censé traduire l’allemand « phantastische », qui signifie « fantastique », comme dans « contes fantastiques ». Il s’agit bien pour Marx de situer cette réalisation du côté du fantastique, des phénomènes envisagés comme surnaturels, voire du délire, ce qui pousse Baraquin et Rubel à traduire par « fantasmagorique » et « chimérique » respectivement, là où Badia choisit « fantastique ». Or « imaginaire » affaiblit complètement le sens en le basculant presque du côté de l’invention imaginative, voire de l’intelligence, ce qui n’est sûrement pas le propos de Marx, qui écrit plus loin que l’homme ne pense pas avant de s’être débarrassé de la religion, puisqu’il délire. Seules les deux traductions récentes de Kouvélakis et Entremonde, que Tevanian ne suit pas du tout par ailleurs, contiennent cette pure et simple erreur de traduction.

Puis vient le tour de force qui était annoncé par les précédentes distorsions : « menschliche Wesen » traduit par « être humain », contre toute la tradition philosophique. Ici, force est de constater la faiblesse de la traduction de Badia, sur laquelle semble à nouveau s’appuyer Tevanian. On l’a vu, « Wesen » peut être compris de plusieurs manières, mais dans ce cas précis il s’agit bien de l’essence humaine, comprise comme idée abstraite, ainsi que le montrent les cinq autres traductions. La suite de la phrase dans la version choisie par Tevanian aboutit donc à faire dire à Marx que l’être humain réel est « privé de réalité vraie », alors que son texte dit en fait que l’essence humaine (abstraite) ne possède aucune réalité vraie ! On retrouvera tout au long du livre de Tevanian cette vision de la religion comme une sorte de réalisation d’un pauvre individu « privé » de réalité ou de possibilité de réalisation par l’horreur du monde. Si c’est ce que pense Tevanian, ce n’est pas ce qu’écrit Marx, qui pose lui que la religion est une représentation délirante ou fantasmée d’une idée abstraite de l’homme, et que celle-ci n’existe pas réellement, et n’est précisément qu’une abstraction, sans rapport avec la réalité concrète des êtres humains et de leur monde. Marx, faut-il le rappeler, est matérialiste, on le voit mal disposer dans la même phrase l’existence d’une représentation mentale délirante et l’inexistence de l’être humain réel, cela confine à la bêtise. Mais parfois, plus c’est gros et plus ça marche, et Tevanian a avec la mauvaise traduction de Badia un point d’appui pour faire passer la religion pour ce qui peut aider l’homme à se trouver la réalité dont il serait privé. Ceci est l’essence de son projet : déguiser la religion, et plus précisément l’islam politique, en sympathique composante de la politique d’émancipation, presque plus agréable parce que pleine de sens et de « réalité » retrouvés. Ceci, on le voit, est à l’opposé du texte de Marx.

8. « Lutter contre la religion, c’est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l’arôme spirituel. »

À une virgule près, la version de Tevanian est exactement celle de Badia.

9. « La détresse religieuse est pour une part l’expression de la détresse réelle, et pour une autre part la protestation contre la détresse réelle. »

Dans cette phrase Tevanian choisit de traduire « Elend » par « détresse » comme Badia et Baraquin, contre Rubel et Molitor et leur préférence pour « misère » (repris par Kouvélakis et Entremonde), ce qui serait presque sans conséquence s’il ne s’agissait à nouveau d’un choix significatif : dans le reste du livre, Tevanian insiste sur la nature de réflexe psychologique de la religion, or ce que Marx pointe c’est bien la misère réelle, en tant que condition matérielle de la production du fantasme religieux, une misère matérielle qui produit une misère de la pensée où les individus se racontent des histoires religieuses pour rendre leurs souffrances supportables. On pourrait dire que « misère » a ici le double sens que l’on retrouve dans le titre de la critique de la Philosophie de la misère de Proudhon, la fameuse Misère de la philosophie, écrite par Marx en français en 1847 (et traduite en allemand par Kautsky et Bernstein en 1885, sous le titre Das Elend der Philosophie).

10. « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. »

Tevanian continue encore avec la traduction de Badia, reprise par Baraquin.

11. « Elle est l’opium du peuple. »

Rien à signaler ici.

12. « L’abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est donc l’exigence de son bonheur réel : exiger qu’il renonce aux illusions sur sa situation, c’est donc exiger qu’il renonce à une situation qui a besoin d’illusions. »

Première remarque sur cette phrase : Tevanian invente une connexion par « : » alors qu’il s’agit en réalité de deux phrases séparées par un point. Ensuite, sa traduction s’éloigne des traductions classiques en ce qu’elle reprend la forme allemande et ne s’appuie pas sur des verbes à l’infinitif mais sur des substantifs, comme celles de Kouvélakis et Entremonde. Elle est semblable au départ à celle de Badia, mais diffère sur la fin. La version de Molitor s’écarte par ailleurs complètement du texte de Marx. Tevanian choisit comme Badia, Baraquin et Kouvélakis de traduire « Aufhebung » par « abolition », plutôt que par « nier » comme Rubel ou « supprimer » comme Molitor. Notons que le « dépassement » choisi par Entremonde est peut-être la meilleure traduction.

La traduction par Tevanian de la deuxième phrase est à nouveau très semblable aux versions de Badia et Baraquin (à l’ajout d’un « donc » près), mais là intervient un nouveau type de manipulation des mots de Marx : cette dernière phrase, elle-même remontée puisqu’accouplée à la précédente, est présentée comme le dernier moment de l’argumentation. Or suit en réalité une autre phrase qui conclut le paragraphe, et que Tevanian ne traduira jamais, omission qui révèle en pleine lumière ce qu’il ne veut pas que le lecteur francophone lise et comprenne des mots de Marx :

Phrase omise : « La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Je choisis ici la traduction de Baraquin, qui me semble être la plus fidèle. En fait Tevanian utilisera l’expression « vallée de larmes » pour désigner la vie matérielle des humains (p. 28) dans un passage qui ne fera référence au texte de Marx que pour celui qui l’aurait lu ailleurs, puisqu’il ne traduit nulle part la phrase complète qui contient le mot « auréole ». Et pour cause, puisqu’il s’agit pour lui de scotomiser tout ce qui dans ce texte permet à Marx de situer sa critique de la religion. Écrire en conclusion d’un paragraphe que la religion est l’auréole, la coiffe mystique, le produit délirant de la souffrance endurée par les humains dans leur misère réelle, leur hallucination consolatrice, le sens qu’ils donnent à leur malheur insensé et qui leur permet de l’accepter, ne fonctionnerait pas avec le projet de Tevanian. Celui-ci veut absolument cacher cette caractéristique essentielle de l’illusion religieuse selon Marx, son caractère profondément antipolitique, si utile pour les dominants. Et donc à nouveau il coupe tout simplement les mots de Marx qui donnent leur teinte clairement irréligieuse et cynique à l’ensemble du texte (omission pure et simple d’une phrase entière).

13. « La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaine prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaine et cueille la fleur vivante. »

Cette phrase introduit une citation d’une seconde partie du texte (jusqu’à la phrase ici numérotée 15, citées pages 38-39) que Tevanian utilise après celle de la troisième partie (phrases 16 à 18 citées pages 30-31). On comprendra plus loin à quoi sert ce jeu de bonneteau avec le texte de Marx. Tevanian reprend ici la traduction de Molitor mot pour mot, or celle-ci a comme caractéristique d’affadir le texte et de l’éloigner des mots de Marx, en surtraduisant de façon maladroite. Au passage notons que cette utilisation parfaitement identifiable indique bien que le texte de Tevanian est un montage réalisé à partir des différentes traductions. Traduire correctement en français la première partie de phrase allemande demande de changer très légèrement de perspective, ce que Badia et Baraquin rendent bien par « La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient ».

La seconde partie est nettement plus problématique, car traduire « phantasielose, trostlose » par « prosaïque et désolante » détruit la mécanique du texte de Marx : c’est bien désormais une chaîne « sans fantaisie » au sens de désormais dénuée de fantasmes, de représentations fantastiques ou délirantes (voir la phrase 7), et « désespérante » au sens où les fleurs fantasmées de la religion formaient un espoir de vie meilleure, dans l’au-delà de la souffrance réelle, qui permettait à l’homme de supporter le fait de porter des chaines bien réelles. Utiliser ici spécifiquement les maladresses de Molitor et éviter de citer Badia, qu’il utilise par ailleurs à d’autres fins, est encore une fois une volonté de Tevanian.

Dans la troisième partie de la phrase, la traduction de Molitor ici utilisée par Tevanian rate complètement le sens de « abwerfen », qui ne signifie pas secouer mais jeter, lancer, larguer, etc. On peut comprendre cette phrase comme la nécessité pour l’homme d’en passer par la critique irréligieuse pour se débarrasser des délires superstitieux qui poussent sur ses chaînes, les décorent, l’empêche de les voir comme des chaînes et donc de vouloir changer le monde réel. Pour être révolutionnaire, l’homme doit commencer par se débarrasser de la religion, sans cela il ne peut pas envisager correctement la réalité de ses chaînes, recouvertes des plantes grimpantes de l’illusion consolatrice. On est loin de la lecture qu’en fait Tevanian tout au long de son livre.

14. « La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. »

Tevanian continue d’utiliser pour cette phrase la traduction Molitor, dont la piètre qualité lui est bien utile. Il abandonne la traduction Badia reprise par Baraquin, et continue d’ignorer celle de Rubel (ou celles, franchement mauvaises en l’occurrence de Kouvélakis et Entremonde). Car évidemment l’imprécision de Molitor sert le propos de Tevanian : traduire « enttäuschen » par « désillusionner » est ici quelque peu erroné, c’est « détromper » qu’il faut choisir, comme Baraquin et Rubel. Notons que la traduction Badia, largement utilisée et citée par ailleurs par Tevanian, est elle carrément surtraduite, car elle dit « détruire les illusions », ce qui est exact au niveau du sens, mais peu fidèle au mot allemand. Lorsque Badia traduit trop exactement la pensée de Marx critique de la religion, Tevanian lui préfère alors le flou de Molitor, qui semble décrire la triste condition d’un individu désillusionné et blasé, là où Marx veut signifier que la libération doit être joyeuse parce que lucide.

La suite de la phrase le montre bien, Molitor repris par Tevanian parle tristement de « former une réalité », là où Marx utilise « gestalten », au sens de « façonner » (Badia, Baraquin, Kouvélakis, Entremonde), voire « forger » (Rubel), ce qui est profondément actif et positif chez Marx, penseur de la Praxis. Sans la critique de la religion, l’homme ne pense tout simplement pas, mais délire tristement et passivement des rêves de rédemption dans l’au-delà, tout en trimant pour le compte de ceux qui lui ont mis des chaînes et le nourrissent de contes pour enfants superstitieux. C’est cela que Marx veut dire et que Tevanian sape par son montage.

Tevanian continue avec Molitor qui se trompe à nouveau en traduisant « zu Verstand gekommener » par « devenu raisonnable », alors que cela veut bien évidemment dire « parvenu à la raison », comme le montrent les cinq autres traductions. Au passage, celles-ci sont à nouveau quelque peu surtraduites : Badia, Baraquin et Entremonde exagèrent en parlant carrément de « l’âge de la raison » alors que le mot « âge » est absent du texte de Marx, et Rubel écrit « revenu à la raison », alors que rien n’indique qu’il y était déjà parvenu avant, et en serait parti avant d’y revenir. Devenir raisonnable, ce n’est pas la même chose que parvenir à la raison (on écrirait presque « la Raison »), et Tevanian utilisera à plusieurs reprises l’idée que la critique irréligieuse rend l’homme triste en détruisant « l’enthousiasme ». Il s’appuie sur ce passage de Marx mal traduit par Molitor, qui ne rend pas la nuance positive de la perte des illusions religieuses, condition de la libération, révolution copernicienne que chaque individu doit faire pour enfin penser rationnellement et pouvoir agir, et rejeter ses chaînes. Ce qui est bien entendu dans la pensée de Marx la seule véritable perspective enthousiasmante.

15. « La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même. »

Aucun problème particulier ici, et Tevanian continue de recopier Molitor.

16. « L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. »

Toujours et encore les erreurs de la traduction de Molitor au service de Tevanian : « Jenseits der Wahrheit » doit en fait être ici traduit par « l’au-delà de la vérité », peut-être même « l’Au-delà » comme le font Badia, Baraquin et Kouvélakis. Marx entend ridiculiser les délires religieux et indique qu’une fois disparus, ou supprimés, plutôt qu’évanouis, ils laissent place, grâce à la compréhension historique, à la possibilité d’établir la vérité de « ce monde-ci » (« Diesseits »), le monde matériel et concret, et non de la « vie présente ». L’introduction erronée par Molitor du mot « vie », totalement absent de la phrase allemande, s’inscrit à merveille dans la perspective de Tevanian, qui renverse Marx en connectant « vie » et « vérité ». Tevanian tient à l’idée que l’individu humain a besoin de sens, de vérité, qu’il la trouve dans la religion ou dans la pensée dépourvue de religion. Il tord donc les mots de Marx pour lui faire dire quelque chose de cohérent avec cette vision qui exempte la religion de son aspect délirant, qui lui ôte son caractère d’obstacle entre l’homme et la compréhension des rapports de domination, que justement elle cache selon Marx.

17. « Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. »

On comprend que la traduction Molitor ait été très largement critiquée, et pourquoi Tevanian utilise cette vieillerie : il suffit de dire que ce qui se cache ici derrière le mot de « renonciation » est le concept de « Selbstentfremdung », bien connu de ce côté du Rhin sous le nom d’« aliénation », pour comprendre l’étendue des enjeux de traduction. Là où Marx critique l’auto-aliénation que constitue l’illusion religieuse, comme chez Badia que Tevanian recopiait plus haut, il lui fait parler de renonciation, d’abandon généreux de soi-même, dévoiement très utile pour justifier plus loin l’idée que l’engagement politico-religieux islamiste ou autre est un acte généreux. Quand Marx nous dit que l’homme sous influence religieuse vend à vil prix sa force de travail aux bourgeois avec le sourire idiot de celui qui se défonce à l’opium religieux, qui lui fait halluciner un Au-delà où il sera récompensé, Tevanian veut que le lecteur francophone entende que la religion est un très beau don de soi, que la politique sans religion remplace difficilement. Balivernes.

18. « La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. » 

Il n’y a plus rien à manipuler dans cette ultime phrase, dont la compréhension est désormais faussée par le texte truqué qui l’entoure, puisque Tevanian la cite avant de citer le milieu du texte.

La liberté, c’est toujours celle de Tevanian et consort

Le moment essentiel de l’argumentation de Tevanian se joue autour de la question de l’ironie. Il s’agit de faire passer Marx pour quelqu’un qui ne se moque pas des gens qui sont atteints par l’illusion religieuse, mais qui au contraire en quelque sorte les plaindrait, et en tout cas les respecterait : « Conscient sans doute de l’indécence qu’il y aurait à exiger d’autrui de conscientiser et d’endurer pleinement, frontalement et sans échappatoire, une misère qu’on ne subit pas soi-même, il s’abstient toujours, contrairement à ses épigones marxistes-moranistes, marxistes-filipettistes ou michel-onfristes, de sermonner ou d’ironiser » (p.39). On sait maintenant comment Tevanian peut essayer, dans un passage où par ailleurs il écrit que « Marx n’a pas forcément raison » (idem), de faire de lui un inoffensif ami des muftis et des curés, justement parce qu’il ne se permettrait jamais de faire usage « de l’ironie, du sarcasme ou de tout sermon à l’encontre des opprimés » (note p.39). Tout simplement parce qu’il a enlevé du texte tout ce qui est l’ironie de Marx qui, à ma connaissance, ne se prive jamais d’ironiser, car c’est précisément une des formes de sa critique. Tout le reste du livre de Tevanian est dès lors appuyé sur cette idée : Marx et les marxistes sont en fait des amis des religieux, croyants et clergés, et la gauche française actuelle serait dans l’erreur en rejetant la religion. Il cherche alors dans l’histoire du marxisme des exemples qui collent à cette thèse et en trouve un certain nombre.

Tevanian a écrit ce livre pour affirmer que ceux qui soutenaient la candidature d’une femme voilée sur une liste du NPA en 2009 avaient raison, d’un point de vue « marxiste », contre ceux qui se réclamaient de Marx ou l’utilisaient pour dénoncer cette candidature. J’ai établi que le texte de Marx évoqué par les uns et les autres était dans le livre de Tevanian tout simplement trafiqué, et retourné contre lui-même. Dès lors le reste de l’argumentation, qui semble renseignée et dynamique, s’avère quelque peu déstabilisé. Les contradictions que pointe Tevanian entre les différents léninismes et certaines déclarations de Lénine (p. 91-95), sur l’idée que l’affirmation de l’athéisme serait politiquement contre-productive dans la Russie arriérée et bigote, sont effectivement intéressantes. Mais elles pointent en réalité des questions propres à l’histoire du marxisme, comme celle de l’opportunisme politique des léninismes. C’est en cela que le livre de Tevanian est à mon sens intéressant, parce qu’il montre que le « marxisme » des léninistes est à géométrie variable, adaptable aux situations particulières, et qu’il peut mener par exemple les cliffistes du SWP britannique, et leurs représentants dans divers pays, à justifier l’entrisme dans les mouvements islamistes ou « identitaires » (comme ici les Indigènes de la République). Le tout avec pour but d’aller rencontrer « les masses » là où elles seraient. Ces questions peuvent et doivent faire débat, mais il était bien maladroit d’essayer d’embarquer Marx là-dedans.

Tevanian cite un passage de Rosa Luxemburg, ce qui ne pouvait pas manquer d’intéresser le luxemburgiste que je suis : « La guérilla permanente menée depuis une décennie contre les prêtres est pour la bourgeoisie française l’un des moyens les plus efficaces de détourner la classe ouvrière des questions sociales et d’étouffer la lutte des classes » (p. 95, à nouveau Tevanian cite le texte sans sa source, mais là nous avons pu retrouver la référence, et s'il n’y pas de tripatouillage, il est tout de même curieux qu'il retraduise un texte dont l'original est... en français !). Cet extrait intéressant résume toute une partie de ce qui fait ici débat : l’obsession antireligieuse est bien un problème pour ceux qui militent pour un changement politique radical, précisément si cette affaire tend à remplacer leur pratique militante en lien avec la lutte des classes, ce qui au final sert les tenants du système en place. Mais si par contre la pression des religieux sur la société est telle que les masses rejettent la politique révolutionnaire, ou si dans un processus politique des partis religieux tentent d’imposer leurs vues et leur pouvoir sur la société, alors c’est le rôle des révolutionnaires de dénoncer les chimères qui fondent ce pouvoir montant qui aspire à servir les dominants. Et de même c’est leur rôle de défendre les minorités religieuses contre la répression des États. Le même Marx qui écrit La question juive signera une pétition pour défendre les libertés religieuses des Juifs persécutés par l’État prussien.

Dans une époque bousculée par le retour de l’activisme religieux (voiles et votes islamiques en Afrique du Nord ou « Manif pour tous » en sont quelques tristes exemples) après l’effondrement lamentable des « progressismes » adossés à la catastrophe programmée soviétique et à la trahison social-démocrate, il est effectivement temps d’avoir un véritable débat sur ces questions. « La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement », a écrit Rosa Luxemburg, et Tevanian et ses amis « islamo-trotskistes » doivent avoir la possibilité de poser leurs questions et d’affirmer leurs vues sur la politique d’émancipation. Et c’est la tâche des révolutionnaires que de leur répondre point par point. Mais de grâce, que tout le monde fasse justice aux mots de Marx !

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Tous les commentaires

Ce que les laïques ont du mal à comprendre, c'est que l'islam est une religion laïque.

C'est à dire qui peut fonctionner sans clergé. Les laïques, ce sont ceux qui n'appartiennent pas au clergé. Et du coup la laïcité s'est définie avec le vocabulaire d'une religion où la clergé était une classe.

En Islam, ça n'a pas de sens. Il n'y a pas de séparation entre le temporel et le spirituel. la religion va dans tout, y compris la façon de chier.

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