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Billet de blog 16 févr. 2022

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Retour sur l'Ukraine (articles de la revue Critique Sociale)

Voici deux articles que j'avais écrits pour la revue Critique Sociale en 2013 et 2015. Les éléments de compréhension historiques de la situation en Ukraine me semblent aujourd'hui encore valides et utiles. Surtout face aux torrents de prose « campiste » qui appelle à soutenir, souvent avec les mêmes arguments en miroir, l'un ou l'autre des camps en présence.

Germinal Pinalie
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Note du 16 février 2022 : Tous les commentateurs aujourd'hui semblent oublier les forces sociales, ou l'Histoire récente comme lointaine. Le peu de voix « pacifistes » ne voient de solutions que dans les négociations diplomatiques des « puissances ». Il me semble judicieux de rappeler que la politique internationale ne se résume pas aux jeux de pouvoirs des États. Si je devais par ailleurs critiquer aujourd'hui ces deux textes, je pointerais le fait qu'ils n'envisagent pas l'Union européenne comme un champ d'affrontement démocratique pouvant servir à l'élaboration d'une politique d'émancipation collective (y compris contre ce qu'elle a été depuis sa fondation). Il faudrait aussi étudier sérieusement la question des libertés démocratiques et syndicales, en droit et dans les faits, des travailleurs en Ukraine, dans les enclaves occupées du Donbass et de Crimée, et évidemment en Russie (ce qui n'est pas la même chose que de faire du « campisme », mais je m'attends à lire pas mal de joyeusetés dans les commentaires...). 

1. Guerre civile en Ukraine : Les travailleurs sont la seule force de paix internationale
Publié dans la revue Critique Sociale le 8 février 2015

Il est souvent affligeant de constater à quel point l’humanité n’apprend pas grand-chose de ses tourments. Le conflit qui se développe en Ukraine nous montre que l’horrible guerre civile yougoslave du début des années 1990 peut se reproduire, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Et aujourd’hui comme à l’époque, la faiblesse de l’internationalisme est patente.

En décembre 2013, nous écrivions1 que la situation à Kiev ouvrait une période politique où les nationalistes et les différentes puissances impérialistes qui les soutiennent toujours tenteraient de façon certaine de prendre en otage la population d’Ukraine. Les événements sont allés au-delà de nos craintes, une guerre civile s’est déclarée durant l’année qui a suivi et a déjà fait des milliers de morts. Face à l‘enchaînement des décisions qui ont mené à la situation où nous sommes, et qui risque de déboucher sur un conflit ouvert entre le gouvernement de Kiev et la Russie, il nous semble important de faire la lumière sur les origines historiques du conflit. Comme à l’époque du « campisme » des années 1990 où chacun était sommé de choisir entre les « Serbes » et les « Bosniaques », il est nécessaire pour pouvoir articuler une position internationaliste de comprendre les enjeux, d’expliquer sur quoi s’appuient les différentes forces nationalistes et leurs alliés impérialistes.

Dans notre article écrit au tout début de l’occupation de la place Maïdan à Kiev par l’opposition au gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch, nous pointions la présence parmi les contestataires de nombreux activistes d’extrême-droite aux drapeaux rouges et noirs, se réclamant de l’héritage de la UPA, une organisation nationaliste ukrainienne qui a collaboré avec les nazis à l’extermination des juifs d’Europe. S’il faut se garder de réduire le mouvement dit « du Maïdan » à sa composante d’extrême-droite comme le font les médias pro-russes et Jean-Luc Mélenchon, il serait tout aussi absurde de nier son existence et son influence politique sur le gouvernement qui a succédé à Ianoukovitch, autocrate corrompu chassé par la foule. Il y a bel et bien eu un mouvement social en Ukraine, contre le régime pro-Poutine, et il mélangeait des aspirations progressistes à la liberté d’expression et de mouvement, à l’État de droit, et des revendications de changement social dans une société oligarchique dominée par une caste de bureaucrates issus de l’ère soviétique. Mais il comportait aussi une frange non négligeable de nationalistes particulièrement actifs durant la longue occupation du Maïdan, et aujourd’hui dans l’armée de Kiev.

Une partie de la population de l’Ukraine aujourd’hui parle l’ukrainien et est culturellement raccordée au catholicisme. C’est surtout le cas dans la partie occidentale du pays, vers Lviv. Plus l’on va vers l’est, en direction de la Russie, plus les gens parlent russe (une langue extrêmement proche) et plus ils se reconnaissent dans les traditions orthodoxes. Kiev et toute la partie centrale du pays est un mélange indistinct des deux, et la majorité des habitants de l’Ukraine se sentent en fait partagés. Historiquement, le premier royaume russe a été fondé dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et toute la région y compris le Belarus, la Lituanie et la Pologne sont culturellement et linguistiquement liés. Il y a aussi des gens qui parlent ukrainien (et russe) en Moldavie voire en Roumanie, etc. Toute cette Europe est une mosaïque de cultures et de langues, et les frontières qui y ont été tracées l’ont toujours été par la force et le massacre, par des groupes nationalistes manipulés comme des pions par les puissances régionales que sont l’Allemagne et l’Autriche (Hongrie) d’un côté, et la Russie de l’autre. La France et la Grande-Bretagne interviennent de temps en temps d’un côté puis de l’autre, particulièrement lorsque la Turquie se mêle à la danse. Toute l’Europe orientale est un vaste champ de bataille où de petits groupes nationalistes s’affrontent pour le compte de grandes nations depuis deux cents ans2.

Durant la Seconde guerre mondiale, plusieurs groupes nationalistes ont vu dans l’arrivée des troupes nazies une formidable opportunité de se débarrasser de la tutelle de tel ou tel pouvoir, de sortir de fédérations construites lors de l’effondrement des empires tsariste et austro-hongrois en 1918. En Yougoslavie, les nationalistes croates d’Ante Pavelić, les Oustachis, ont fondé en réunissant la Croatie et la Bosnie un État pro-nazi qui, durant ses quatre années d’existence, a massacré un million de civils parce qu’ils étaient serbes, juifs, ou opposants. Des nationalistes musulmans de Bosnie se sont joints à eux dans cette entreprise de mort, et ils ont fondé ensemble des divisions SS. En Ukraine occupée et donc séparée de l’URSS, certains nationalistes tels Stepan Bandera et sa UPA sont devenu des supplétifs des nazis dans leur guerre contre la Russie et l’extermination des civils russes, juifs, ou polonais. Eux aussi ont eu leurs divisions SS. La guerre dans cette région a fait plusieurs dizaines de millions de morts et de déplacés, et ne s’est pas arrêtée en 1945. Durant les années de « paix » qui ont suivi ont eu lieu de terribles actions de nettoyage ethnique, comme l’Opération Vistule, menée en 1947 par les autorités polonaises contre les Ukrainiens présents sur le territoire nouvellement attribué par Staline et les alliés à la Pologne, et accusés de soutenir la résistance armée de la UPA. Le mythe occidental de la « paix » de 1945 cache mal les tensions nationalistes terribles que les puissances dominantes agitent en permanence3. Bandera a pris sa retraite de criminel contre l’humanité en Allemagne de l’Ouest où il est mort en 1959, année où Ante Pavelić s’est lui aussi éteint en Espagne, autre pays membre de l’OTAN. La poursuite de leurs activités séditieuses à distance dans le camp d’en face arrangeaient plutôt le camp occidental.

Exactement comme en Yougoslavie en 1991, Poutine et les dirigeants russes de Moscou n’ont pas eu beaucoup d’efforts à fournir pour raviver le nationalisme des populations russophones de l’Est de l’Ukraine et leur faire porter des rubans de Saint-Georges, symboles du militarisme et du nationalisme tsaristes, comme l’avait fait Staline dans sa guerre contre l’Allemagne, après deux ans de pacte avec Hitler. Ils ont même été aidés par le nouveau gouvernement de Kiev dont une des premières mesures symboliques a été de proscrire partiellement l’usage de la langue russe. En 1991-92 les politiciens nationalistes croates du HDZ se réclamaient ouvertement des Oustachis de Pavelić, et les Musulmans de Bosnie du SDA des SS Handjar4. Slobodan Milosević, leader nationaliste serbe de Belgrade, avait menacé de faire la guerre pour éviter que les Serbes de Bosnie et de Croatie ne se retrouvent une nouvelle fois dans des pays sous domination des nationalistes « pro-nazis », habile façon de se créer une entité serbe débarrassée des « autres ». Les nationalistes croates et musulmans bosniaques, soutenus par les gouvernements allemands et autrichiens, sont allés au bout du processus de séparation avec l’aval de la toute jeune Union européenne. 150 000 morts entre 1991 et 1995, tel a été le prix à payer pour cet Nème affrontement télécommandé en Europe orientale, pendant que l’Occident fêtait béatement la fin de la Guerre froide, la réunification de l’Allemagne et la « paix »…

Exactement comme en 1991-95, les dirigeants occidentaux désignent à leurs populations un agresseur unique, et des « amis de l’Europe » qu’il faudrait soutenir dans un affrontement entre la démocratie et les droits de l’homme d’un côté, et la tyrannie de l’autre. « Des armes pour les Bosniaques ! » criaient BHL et la LCR (ancêtre du NPA) en 1992, et le même BHL a repris du service aujourd’hui pour mentir au sujet des nationalistes ukrainiens, et cacher leurs racines nazies comme celles du HDZ et du SDA à l’époque. Le parti Svoboda, en pointe dans le mouvement du Maïdan, s’appelait jusqu’en 2004 Parti Social-Nationaliste d’Ukraine, et ses militants participent chaque année à un rassemblement pour honorer les morts de la division SS Halychyna au cimetière de Tchervone, certains en uniformes nazis. Peu important électoralement, il fait cependant partie de la coalition gouvernementale en place depuis février 2014, et occupe des postes importants au gouvernement, un de ses membres ayant été ministre de la défense dans les premiers mois de l’après-Ianoukovitch. Tous les membres du gouvernement de Kiev ne sont pas des pro-nazis, mais aucun n’est gêné par l’idée de confier la responsabilité de l’armée à un type qui se réclame des SS.

Rappeler ces faits ne doit bien sûr pas faire oublier que les responsables politiques des entités pro-russes qui se sont créées dans l’est de l’Ukraine sont eux aussi de drôles de personnages. Un mélange d’ex-mercenaires, de gangsters et de boutefeux nationalistes qui n’ont rien à envier aux dirigeants des « républiques serbes » proclamées en Bosnie et en Croatie en 1991-92. Certains d’entre eux envisagent sûrement un destin semblable : la Republika Srpska existe toujours comme une des entités constitutives de la Bosnie issues de l’accord de « paix » de Dayton qui a entériné la division ethnique du pays. Les politiciens et bureaucrates oligarques de Kiev (et leurs alliés d’extrême-droite), tel le roi du chocolat élu président, dont le parcours rappelle le roi du poulet bosniaque Fikret Abdić avec son armée privée, ne valent pas mieux que les petits chefs de guerre des « républiques populaires » séparatistes de Donetsk et Lougansk. « Populaire » joue ici sur le double sens du mot en russe, qui signifie également « peuple » au sens de « national », comprendre : « russe ».

Exactement comme en 1991-95, le « campisme » fait des ravages et réduit au silence la plupart de ceux qui voudraient avoir leur mot à dire sur la situation, en Ukraine comme à l’exterieur. La grande différence est qu’à gauche de la gauche, la force dominante en France aujourd’hui, le « Front de gauche », est un parti pro-Poutine, dont le leader justifie l’annexion de la Crimée par les forces armées de Moscou, au diapason avec le FN et son prêt bancaire russe.

Exactement comme en 1991-95, il est très compliqué pour les internationalistes de faire entendre leur position. Pourtant elle est simple et claire, et pourrait même rassurer ceux qui sont effrayés par la complexité de la situation : Aucun soutien à une quelconque organisation nationaliste, ni aucun soutien aux États engagés dans l’affrontement, directement ou indirectement. Ni pro-russe, ni pro-ukrainien. La position communiste révolutionnaire rejette totalement les divers nationalismes et jeux impérialistes, et affirme que toutes ces entités prennent en otage une seule et même population civile, de Kiev à Moscou et même ailleurs, vu les implications militaires d’un éventuel conflit ouvert. Où qu’ils se trouvent dans la région, les travailleurs et leurs familles n’ont rien à gagner dans ces alliances et ces affrontements. Au contraire, ils ont tout à perdre : leurs libertés, leurs conditions de vie voire leurs vies tout simplement. Exactement comme une poignée d’internationalistes ont, durant la guerre en Bosnie, soutenu le syndicat Nezavisnost qui tentait contre vents et marées de maintenir des structures des deux côtés de la ligne de front, nous devons aujourd’hui soutenir les forces sociales, syndicales et politiques qui refusent les divisions nationalistes et impérialistes. Cela peut sembler utopique, et cela sera moqué par ceux qui ont déjà choisi leur camp dans la guerre qui menace, mais c’est la seule position politique possible. Non seulement pour des révolutionnaires, mais tout simplement pour n’importe quel démocrate qui ne se résout pas à la guerre, aux massacres, à la purification ethnique et l’établissement de nouvelles frontières et de nouvelles entités corrompues comme la Bosnie de la « paix » de Dayton5.

Oui, les travailleurs sont la seule force de paix internationale, la seule force sociale en mesure de mettre fin à ce conflit comme aux autres, parce qu’ils sont la seule force politique en mesure de refuser le nationalisme et les pressions impérialistes. Cette force politique, le socialisme révolutionnaire, est aujourd’hui quasi-inexistante, dispersée et faible. Elle est pourtant la seule qui pourrait nous sauver de la barbarie qui veut à nouveau se déchaîner sur l’Europe.

1 « Europe orientale : le droit des nationalistes à disposer des peuples ? », Critique Socialen° 29, janvier 2014 (reproduit ci-dessous). 

2 On lira à profit le livre de Misha Glenny de la BBC, Balkans, Nationalism, War and the Great Powers 1804-1999, Penguin, 1999.

3 Pour un tableau d’ensemble, voir L’Europe barbare de Keith Lowe, Perrin, 2013.

4 Le leader des nationalistes Musulmans, Aliya Izetbegović avait même fait de la prison à la fin de la guerre pour son soutien aux nazis, puis à nouveau dans les années 1970 et 1980 pour ses écrits islamistes.

5 Voir notre article sur les événements du début de l’année 2014 en Bosnie, dans Critique Sociale n° 30, mars 2014.

______

2. Europe orientale : le droit des nationalistes à disposer des peuples ?
Publié dans la revue Critique Sociale le 6 décembre 2013

Depuis quelques semaines, en Pologne, en Croatie et en Ukraine, des mouvements nationalistes profitent des événements politiques et des commémorations pour raviver la flamme de passions au passé désastreux.

En Pologne, le 11 novembre 1918 est célébré à la fois comme la fin de la guerre mais également comme jour de l’indépendance nationale, après plus d’un siècle de domination russe sous les tsars. Les groupes nationalistes et les supporters de foot violents profitent de cette journée depuis plusieurs années pour battre le pavé à Varsovie. Les heurts avec ceux qui s’opposent à l’extrême droite radicale, et avec les forces de l’ordre, ont pris cette année des proportions jamais atteintes auparavant. Le cortège nationaliste a tenté de prendre d’assaut un squat occupé par des jeunes d’extrême gauche, ainsi que l’ambassade de Russie. Dans les deux cas, l’incendie a été évité de justesse. La foule nationaliste s’en est alors pris à un monument pour la paix aux couleurs arc-en-ciel, et l’a détruit.

En Croatie, au début du mois de septembre dans la ville de Vukovar (mais aussi dans d’autres localités) des nationalistes, en groupe et devant des caméras de télévision, ont détruit des plaques accrochées récemment devant des bâtiments officiels, qui affichaient les mêmes informations dans les alphabets latin et cyrillique. La minorité serbe de la région avait obtenu ce début de bilinguisme après des années de discrimination suite à la reconquête de la ville en 1995. Les nationalistes serbes l’avaient envahie et vidée de sa population croate en 1991 après l’effondrement de la Yougoslavie. Parmi les nationalistes croates, nombreux sont ceux qui arborent le drapeau de l’État croate d’Ante Pavelic (1941-1945), allié de l’Allemagne nazie qui assassina des centaines de milliers d’opposants, de Serbes et de Juifs.

En Ukraine, l’opposition au gouvernement mené par le Parti des Régions manifeste avec détermination contre le choix de se rapprocher de la Russie, et de repousser un accord douanier avec l’Union européenne. Des manifestations de grande ampleur ont lieu à Kiev, la capitale, et réunissent de nombreuses tendances politiques. Parmi les drapeaux, très visibles avant le 5 décembre, se trouvent ceux de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), créée par des nationalistes durant l’occupation par les nazis, et qui a entretenu avec eux des rapports d’alliance à éclipse. La UPA, si elle a aussi lutté contre les troupes allemandes nazies, a également participé à d’autres moments à des opérations militaires avec ces mêmes troupes, contre les troupes soviétiques et les civils russes, polonais ou juifs. Même après 1945, cette organisation a continué à attaquer les forces russes et polonaises, poussant l’État polonais pro-soviétique à effectuer de véritables opérations de purification ethnique pour la « couper de sa base » (Opération Vistule, 1947).

Nous pourrions malheureusement multiplier les exemples de ce type, à propos d’événements récents. Dans tous les pays d’Europe, les groupes nationalistes se sentent le vent en poupe. Cette tendance est plus ou moins forte selon les situations, mais par contre le trait commun à tous ces mouvements dans l’Est de l’Europe est leur connexion avec des organisations ou des États parfois disparus dont la base était pensée comme « nationale », au sens de « ethnique ». La réalité de l’Est de l’Europe est d’être une véritable mosaïque de langues, de cultures et de traditions depuis fort longtemps. Toute idée d’ « État national à base ethnique » dans cet environnement montre la réalité historique de ce type de revendication : des déportations, des massacres, et des discriminations qui entretiennent les vieilles haines recuites, jusqu’à l’inversion des rapports de forces, et aux représailles suivantes. Et ainsi de suite.

S’il n’est plus vraiment question aujourd’hui de changer les frontières tracées par les grandes puissances victorieuses contre l’Allemagne nazie en 1945, force est de constater que, comme depuis des siècles, les mêmes puissances continentales jouent avec ces nationalismes comme avec des pions. L’affaire ukrainienne est emblématique, et l’on n’a pas fini d’en parler : un pays immense, aux ressources naturelles relativement importantes, se trouve au carrefour des zones d’influences de l’Union européenne et de la Russie. La présence simultanée du Ministre des affaires étrangères allemand Guido Westerwelle et des drapeaux de la UPA sur la place dite « de l’indépendance » d’une part, et les déclarations de Poutine qui englobent les souverainetés ukrainienne et russe dans les mêmes phrases d’autre part devraient nous alerter.

Les populations d’Europe de l’Est n’ont rien à gagner dans le retour aux nationalismes qui ont ravagé cette partie du monde à plusieurs reprises. Elles n’ont pas non plus grand-chose à attendre des puissances qui veulent obtenir leur adhésion à des alliances qui n’en sont pas, à des accords totalement déséquilibrés, dont les seuls bénéficiaires seront ceux qui possèdent et contrôlent déjà tout, de chaque côté. Les travailleurs de Croatie et de Pologne peuvent témoigner du fait que l’appartenance à l’Union européenne n’a pratiquement rien changé à leur situation matérielle ces dernières années, si ce n’est que les inégalités sociales se sont approfondies. Pour autant aucune solution « nationale » n’est envisageable, ni là-bas ni ailleurs, ni ici en France. Les enjeux actuels sont clairement internationaux, et personne ne peut s’en sortir « dans son coin », nous sommes tous interdépendants. Mieux, ceux qui profitent des différences de développement entre les différentes parties du continent ont tout à gagner des divisions nationalistes qui cachent les rapports de classes extrêmement brutaux qui régissent ces sociétés, où des ouvriers sous-payés font les fortunes de bureaucrates reconvertis en capitalistes traditionnels.

La question n’est pas « l’indépendance » de l’Ukraine, ou des autres pays, mais comment se décident les accords économiques qui vont déterminer la vie réelle des populations du continent. Tant que les masses se laisseront embrigader dans des aventures nationales et individuelles, qui ne sont en fait que des jeux d’alliances entre les bourgeoisies allemande (et autrichienne) ou russe d’une part, et telle ou telle fraction des nouveaux riches locaux d’autre part, leur situation ne fera qu’empirer.

Dans les pays de l’Est comme ailleurs, les masses doivent envisager leur puissance comme étant la base de solutions nouvelles, démocratiques, transfrontalières et égalitaires. Ni l’Union européenne d’Angela Merkel, François Hollande, etc., ni le post-stalinisme de Vladimir Poutine, ni non plus des entités « nationales » soi-disant « indépendantes », mais une véritable fédération solidaire, non seulement de l’Europe mais de l’humanité entière, voilà le seul projet viable et désirable. Aujourd’hui, travailler pour ce projet veut dire commencer par dénoncer devant tous les travailleurs d’Europe ce qui se joue en Ukraine et ailleurs, lutter contre les nationalismes et contre les différentes coteries bourgeoises qui cherchent à se partager le gâteau, et construire dans les luttes, même en apparence les plus locales, un véritable mouvement social européen et internationaliste.

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