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Billet de blog 28 févr. 2018

Hélène de Beauvoir, une personnalité occultée par la figure écrasante de Simone

Qui la connaît, si ce n’est en tant que « sœur de… » ? Que sait-on de cette artiste de talent qui fut, elle aussi, une grande militante de la cause des femmes ?

Gervaise THIRION
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L’exposition « Hélène de Beauvoir, artiste et femme engagée » (du 30 janvier au 9 septembre 2018 au Musée Würth à Erstein) vient combler efficacement cette lacune.

En préambule, un large panneau illustré retrace sa biographie, ou plutôt leurs biographies, car les deux « enfants prodiges » Simone et Hélène de Beauvoir étaient inséparables et leurs parcours de vie furent souvent conjoints. Egalement belles, intelligentes, cultivées… l’une est devenue célèbre, l’autre est restée dans l’ombre. D’emblée, on s’interroge.

Photo eurolatio

« C’est dur d’être la cadette dans une famille, très dur! » confiait Hélène à Claudine Monteil, amie et biographe des deux sœurs*. Hélène de Beauvoir est née en 1910, deux ans après Simone. Si les deux sœurs sont toujours restées très proches, le rapport de Simone à Hélène fut souvent un mélange ambigu de protection et de domination. Les parents et le clan de Beauvoir, aristocrates catholiques, ont largement contribué à établir cette relation en donnant la prééminence à l’ainée dont ils admiraient l’intelligence et le tempérament. Dans cette société machiste, Simone tenait la place du fils qu’ils n’avaient pas eu.

La famille était ruinée. Paradoxalement, ce fut une chance pour les filles de Beauvoir obligées de travailler pour s’en sortir. Une belle occasion de devenir autonomes et se libérer du carcan qu’on réservait traditionnellement à la gente féminine de l’époque.

Hélène et Simone vers 1915

Toutes deux avaient le même souci de liberté et d’émancipation. Toutes deux étaient douées de créativité.  Simone aimait écrire, Hélène préférait dessiner. « Enfin une activité où Simone ne pouvait pas rivaliser avec moi » disait avec humour Hélène de Beauvoir.

L’histoire a surtout retenu Simone. Il est temps de découvrir Hélène.

Une rétrospective muséale unique. Enfin !

C’est la  première exposition-hommage à Hélène de Beauvoir organisée depuis sa mort en 2001. On la doit à un couple de passionnés d’art, Margarethe et Martin Murtfeld dont la rencontre à Paris avec Gisèle Freund, photographe et sociologue, fut déterminante. Pendant plus de quarante ans Gisèle Freund a photographié Jean-Paul Sartre,  Simone de Beauvoir et leur cercle d’amis littéraire cités dans les « Souvenirs »* d’Hélène de Beauvoir.

En 2006, « les Murtfeld » faisaient la connaissance du Pr Reinhold Würth, industriel et grand collectionneur, soucieux de rendre l’art accessible à tous. Quand ils ont souhaité s’installer en Alsace, région clé dans « l’Europe de la culture »,  un hasard heureux leur a permis d’acquérir la maison d’Hélène de Beauvoir à Goxwiller

la maison de Goxwiller. Photo eurolatio

« l’atmosphère de la maison, nos recherches ainsi que la lecture des Souvenirs ont fait naître en nous le devoir de contribuer à donner à cet oeuvre artistique qui, en France, menaçait de tomber dans l’oubli, toute la place qu’il méritait. » (Margarethe Murtfeld)

2018 une année particulière et opportune.

Le projet d’une exposition des tableaux d’Hélène de Beauvoir était dans les tuyaux depuis quelques années. Son aboutissement coïncide avec le 10ème anniversaire du Musée Würth implanté en 2008 dans la Zone industrielle d’Erstein. (On en compte actuellement 15 en Europe). Le choix d’un musée alsacien s’inscrit dans la légitimité à exposer une artiste ancrée en Alsace pendant les quarante dernières années de sa vie. En 1950, elle a suivi son mari Lionel de Roulet, disciple de Jean-Paul Sartre, quand il fut nommé diplomate au Conseil de l’Europe. Ils ont élu domicile à Goxwiller, à quelques kilomètres de là et y ont demeuré jusqu’à la mort.

Je t’aime. Ah dis le avec des pavés 1968. Photo eurolatio

2018 est aussi l’année du jubilé de Mai 68  qui a marqué un tournant dans l’énergie créatrice d’Hélène. Elle s’est alors  dirigée vers une peinture plus politique. Au rez de chaussée de l’exposition, une section importante présente les toiles vigoureuses qu’elle composa lors des évènements et dont les titres rappellent les slogans scandés lors des manifestations. Eloignée de Paris mais toujours en liaison avec sa sœur, elle suivit le mouvement avec intérêt et s’afficha dans les actions  estudiantines strasbourgeoises

La cause des femmes. Toujours.

L’actualité, avec la prise de parole des femmes contre le harcèlement sexuel, prend une résonnance particulière à la découverte de certains de ses tableaux tels que l’imposant triptyque composé autour de l’idée que « Les femmes soufrent, les hommes jugent » (1977)

La douce, chaleureuse et discrète Hélène de Beauvoir s’est montrée parfois plus dure que sa soeur dans la dénonciation du machisme qu’elle a dû affronter tant dans son milieu familial que dans le milieu artistique de l’époque » J’ai vécu dans une famille où les hommes furent particulièrement improductifs. M’influença également le sort que les  hommes faisaient aux femmes, les maris à leurs épouses… »

Les femmes souffrent, les hommes jugent. 1977. Photo eurolatio

L’engagement d’Hélène de Beauvoir se concrétisa en 1978 quand elle participa à la création de SOS femmes Solidarité- Centre Flora Tristan à Strasbourg, un foyer d’hébergement et de réadaptation sociale pour aider les femmes victimes de violences conjugales

Chez cette femme, il n’y avait aucune arrogance, mais de la fermeté, de la détermination et du pragmatisme.

Hélène De Beauvoir, artiste peintre « témoin de son temps »

« Entre les vaines contraintes de l’imitation et l’aridité de l’abstraction pure, elle a inventé son chemin » le jugement bienveillant de Jean-Paul Sartre sur le travail d’Hélène révèle, comme bien d’autres critiques, qu’elle a su s’inspirer des influences artistiques les plus diverses (« Le Louvre était ma messe« ) tout en s’en détachant pour construire une oeuvre singulière et originale.

De ses débuts à l’école Art et Publicité en 1928 jusqu’à sa mort, Hélène de Beauvoir a consacré sa vie entière à la peinture « son unique religion ». Son cheminement artistique entre figuration et abstraction s’est nourri de tous les paysages, les personnages, les ambiances  qu’elle a pu découvrir dans les différents pays où l’a entrainé son mari diplomate. Au  Portugal et au Maroc, elle élargit sa palette de couleurs qui deviennent lumineuses et puissantes.

Moissonneuses au Maroc. 1949/50 . Photo eurolatio.

L’Italie sera une source de création importante. A Milan elle évolue dans l’utilisation des couleurs, des lignes, la fragmentation des formes par la lumière, l’analyse du mouvement et des gestes. Les scènes de genre tirées de sujets observés à proximité annoncent le thème qu’elle placera au centre de son oeuvre, le rôle de la femme dans la société.(Série des mondines)

Mondine au chapeau rouge. 1954. Photo eurolatio

Ses représentations de Venise proposent une vision très personnelle de la cité lagunaire entre rêve et réalité « qui confère à ses peintures légèreté et charme onirique« (Karin Sagner, historienne d’art)

Série Venise. Photo eurolatio

Hélène de Beauvoir rêvait d’illustrer des livres. Elle laisse plusieurs centaines de gravures, burins, eaux fortes et carnets de croquis qui témoignent de la force expressive de son trait. En attestent les gravures sur bois pour « La Paix chez les bêtes » de Colette ou le conte « Le Géant égoïste » d’Oscar Wilde

Hélène de Beauvoir est une artiste inclassable. Elle n’a suivi aucune mode, on ne peut la rattacher à aucun mouvement. Picasso, présent à sa première exposition en 1936 qualifia sa peinture d’originale, y voyant une indépendance qui lui plaisait.

Partisane de l’art pour l’art, Hélène de Beauvoir ne voyait pas de contradiction à être également une artiste engagée. C’est ce qui fait toute son originalité. Sa vie et son époque sont tout entiers dans ses tableaux.

Exposée en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, en Italie… La France semblait la bouder.

L’erreur est réparée.

Gervaise Thirion.

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